C'ÉTAIT ÉCRIT MAN­GER VRAI! Par Jé­rôme Leroy

Causeur - - Culture & Humeurs -

Si la réa­li­té dé­passe par­fois la fic­tion, c'est que la fic­tion pré­cède sou­vent la réa­li­té. La lit­té­ra­ture pré­voit l'ave­nir. Cette chro­nique le prouve. On les ap­pelle les « ali­ments ul­tra trans­for­més », AUT pour les in­times, et ils font peur. Les Échos re­pre­nant une en­quête du doc­teur Ma­thilde Tou­vier, di­rec­trice de re­cherche en épi­dé­mio­lo­gie nu­tri­tion­nelle, donnent des ré­sul­tats sans ap­pel : la consom­ma­tion des AUT ac­croît la mor­ta­li­té. Pour­tant, au pre­mier abord, on peut pen­ser que trans­for­mer les ali­ments est la base de la gas­tro­no­mie, celle du fes­tin de Tri­mal­cion, par exemple, dans le Sa­ti­ri­con de Pé­trone. Les convives trou­vaient pour­tant dé­jà que ce raf­fi­ne­ment al­lait un peu trop loin : « Pour mon compte, je vis pos­té au-des­sus de moi ce Dé­dale qui d’un porc avait fait une oie ; il sen­tait la sau­mure et les sauces à vous em­pes­ter. » Ces Ro­mains dé­ca­dents ne font pas par­tie de l’échan­tillon re­pré­sen­ta­tif du doc­teur Tou­vier, mais leur in­quié­tude fait pour­tant écho à celle de la nu­tri­tion­niste : « Par­fois, les ali­ments sont com­plè­te­ment trans­for­més, on a l’im­pres­sion qu’il s’agit de fruits, alors qu’il n’y a plus un gramme de fruit dans le pro­duit fi­ni. » Au­jourd’hui, aux « fake news », il convient donc d’ajou­ter la « fake food ». Dans cet oxy­more peu en­ga­geant qu’est « le steak vé­gé­ta­rien », on trouve ain­si un glou­bi-boul­ga « d’émul­si­fiants, d’an­ti­oxy­dants, d’aci­di­fiants, de si­rop de glu­cose, de dex­trose, d’arômes, des pro­téines lac­tiques, de gé­li­fiants et d’af­fer­mis­sants ». Certes, créer des ali­ments ul­tra trans­for­més sans sou­ci des consé­quences sa­ni­taires est une idée qui ne date pas d’hier. La ma­nière dont on tra­fique les ali­ments pour les pauvres a don­né quelques belles pages, chez le Huys­mans na­tu­ra­liste d’à vau-l’eau qui dé­crit les mésa­ven­tures du cé­li­ba­taire Fo­lan­tin dans les gar­gotes du Quar­tier la­tin : « L’in­va­riable ta­pio­ca était plein de gru­meaux et le bouillon était fa­bri­qué par des pro­cé­dés chi­miques ; la sauce des viandes puait l’aigre ma­dère des res­tau­rants ; tous les mets avaient un goût à part, un goût in­dé­fi­nis­sable, te­nant de la colle de pâte un peu pi­quée et du vi­naigre éven­té et chaud. » Alors quelle so­lu­tion nous reste-t-il pour nous nour­rir sai­ne­ment ? « Man­ger vrai ! » nous dit le doc­teur Tou­vier. L’écri­vain chi­nois Zheng Yi dans Stèles rouges s’est in­té­res­sé, dans son en­quête sur la Ré­vo­lu­tion cultu­relle, au meilleur moyen d’y par­ve­nir : « Ce jour-là, l’école se­con­daire de Ton­gling était en pleine ef­fer­ves­cence cu­li­naire : dans les cui­sines, on cui­sait de la chair hu­maine ; dans les dor­toirs des pro­fes­seurs, on cui­sait de la chair hu­maine ; dans l’in­ter­nat des filles, on cui­sait de la chair hu­maine ; sous les au­vents de­vant les salles de classe, on grillait de la chair hu­maine ; dans la cour de l’école, on grillait de la chair hu­maine. » Le can­ni­ba­lisme ré­vo­lu­tion­naire, voi­là sans doute une so­lu­tion à ex­plo­rer contre les AUT… •

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