Chine, en­core

Les Éter­nels, de Jia Zhang-ke Sor­tie le 27 fé­vrier 2019

Causeur - - Culture & Humeurs -

Le re­trait en der­nière mi­nute d’un film chi­nois du­rant le der­nier fes­ti­val du film de Ber­lin, à la de­mande ex­presse des au­to­ri­tés chi­noises elles-mêmes, ne plaide guère pour qu’on s’in­té­resse à un ci­né­ma aus­si cor­se­té. Et avec 20 films nou­veaux par se­maine en France (re­cord mon­dial ab­so­lu !), on se dit après tout qu’on peut se pas­ser de cette Chine aux longs ci­seaux et aux idées courtes. Seule­ment voi­là, le réel ci­né­ma­to­gra­phique est tou­jours plus com­plexe qu’il n’y pa­raît et quelques ci­néastes chi­nois dé­jouent la cen­sure tout en of­frant de leur pays des ta­bleaux d’une sé­vé­ri­té sans con­ces­sion. Jia Zhang-ke fait par­tie de ce pe­tit cercle fer­mé. Il est in­ex­pli­ca­ble­ment reparti bre­douille du Fes­ti­val de Cannes de l’an der­nier, alors même qu’il y pré­sen­tait l’un de ses plus beaux films à ce jour, le­quel vient en­fin de sor­tir en France sous le titre Les Éter­nels. On y suit le par­cours de Qiao, in­ter­pré­tée par Zhao Tao, qui pour sau­ver Bin, un pe­tit chef de la pègre lo­cale, l’homme qu’elle aime, sa­cri­fie sa propre li­ber­té. Mais à sa sor­tie de pri­son, elle dé­chante ra­pi­de­ment face à la lâ­che­té ma­ni­feste de ce­lui qu’elle n’a ja­mais ces­sé d’ai­mer et qui dé­sor­mais la fuit. À cette dé­cep­tion amou­reuse abys­sale s’ajoute la découverte des chan­ge­ments sur­ve­nus en Chine de­puis son in­car­cé­ra­tion : le ca­pi­ta­lisme du par­ti unique s’avère d’une sau­va­ge­rie sans égale tan­dis que l’an­ces­tral « jiang hu », sorte de code d’hon­neur d’une so­cié­té pa­ral­lèle, s’est éva­po­ré.

C’est l’his­toire d’un deuil qui nous est ra­con­tée. Ou de plu­sieurs à dire vrai : un deuil sen­ti­men­tal, un deuil af­fec­tif, un deuil social, un deuil cultu­rel. Et le per­son­nage de Qiao de se mé­ta­mor­pho­ser au gré de ces dé­cou­vertes suc­ces­sives qui sont au­tant d’ar­ra­che­ments et de re­non­ce­ments. La femme amou­reuse se trans­forme en ange noir de la ven­geance et l’amer­tume rem­place la joie. Pen­dant ce temps, des villes en­tières sont sub­mer­gées par les eaux d’un bar­rage. Ici, en ef­fet, et c’est l’un des points forts de ce film qui n’en manque pas, l’in­time confronte tou­jours sa ré­son­nance au col­lec­tif, les ra­vages de l’âme trouvent des échos dans les ra­vages de l’éco­no­mie. Quand l’hé­roïne prend la route dans cette Chine de toutes les mu­ta­tions, c’est pour y croi­ser une in­croyable faune is­sue des temps nou­veaux : pe­tits dé­lin­quants pa­thé­tiques, af­fa­bu­la­teurs im­pé­ni­tents en quête de ré­demp­tion, voyous ma­chos et in­con­sé­quents. Soit des co­hortes d’in­di­vi­dus so­li­taires et lais­sés pour compte. Et au mi­lieu de­meure cette jeune femme in­ca­pable de re­non­cer à ses idéaux au­tant qu’à ses amours an­ciennes, fi­gure dé­ca­lée d’un temps ré­vo­lu, guer­rière vain­cue d’un der­nier com­bat in­utile, mais dé­fi­ni­ti­ve­ment beau, pré­ci­sé­ment parce que per­du d’avance. Avec ces Éter­nels, Jia Zhang-ke signe peu­têtre son film le plus sé­dui­sant, ne refusant au­cun genre, ni le mé­lo, ni le po­lar, ni le social, entre autres, mais pour mieux les dé­pas­ser en­suite et at­teindre en fin de compte l’uni­ver­sel. Ser­vi par la su­perbe pho­to­gra­phie du chef opé­ra­teur fran­çais Éric Gau­tier, le film dé­ploie ain­si la ma­jes­té de son pro­pos et la chan­son de geste de son hé­roïne. En conviant le spec­ta­teur à ce voyage hau­te­ment ro­ma­nesque, le ci­néaste chi­nois af­firme la

sin­gu­la­ri­té et du ci­né­ma et de son ci­né­ma. À la bru­ta­li­té am­biante, il op­pose la ré­sis­tance d’une pe­tite voix qui dit non. Au­cun film ne sau­ve­ra le monde, c’est ac­quis. Un film comme Les Éter­nels peut nous faire croire le contraire le temps d’une pro­jec­tion, c’est cer­tain. Pour­quoi se pri­ver de cette uto­pie éphé­mère ? • gran­di de cette vogue où tout se joue à coup d’his­toires vraies et autres ate­liers d’ex­pres­sion et de mises en si­tua­tion réelle. Du né­ces­saire et beau « men­tir vrai », on passe in­sen­si­ble­ment au triste « dire vrai », sous cou­vert de fausse fic­tion et au bé­né­fice d’un men­songe qui consiste à noyer l’ar­ti­fice du ci­né­ma sous la chape d’un réa­lisme de plomb. Chaque film de­vient alors comme le dos­sier en images d’un dé­bat de so­cié­té. Loin du ci­né­ma et tout près du talk-show té­lé­vi­suel. •

Les Éter­nels, de Jia Zhang-ke.

Les Éter­nels, de Jia Zhang-ke.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.