Grand rem­pla­ce­ment : tous cou­pables

Causeur - - Sommaire - Cyril Ben­na­sar

Qu'on le veuille ou non, la dynamique du chan­ge­ment de peuple est en­clen­chée. Ces der­nières dé­cen­nies ont bou­le­ver­sé la phy­sio­no­mie de la so­cié­té fran­çaise, au point que cer­tains es­prits faibles cherchent des ori­gines dia­bo­liques au grand rem­pla­ce­ment. La réa­li­té s'avère plus pro­saïque : c'est notre sur­moi d'eu­ro­péens sai­gnés par les guerres qui nous a fait ou­vrir grand les vannes de l'im­mi­gra­tion.

Ce n’est pas pour avoir lu Renaud Ca­mus, mais après un voyage en France dont il est re­ve­nu heur­té par la réa­li­té du « grand rem­pla­ce­ment » jus­qu’au ra­di­ca­lisme as­sas­sin, que le tueur de Ch­rist­church a mi­traillé 50 per­sonnes. Ce que le Néo-zé­lan­dais a vu, de très nom­breux Fran­çais le voient tous les

jours, et pour­tant dans les médias les plus fré­quen­tables, on ne parle en­core du rem­pla­ce­ment que comme d’une théo­rie, qu’on jette, les­tée de fan­tasmes ra­cistes, dans le sac des élu­cu­bra­tions com­plo­tistes. Au­jourd’hui en France, il faut être aveugle ou dal­to­nien pour ne pas voir que le peuple change.

Yann Moix ré­pète in­las­sa­ble­ment que « les mi­grants et l’im­mi­gra­tion, ça n’a rien à voir », pas tant pour dis­tin­guer les in­di­vi­dus du sys­tème que pour dé­fendre l’ac­cueil des ré­fu­giés. Ain­si rac­cour­cie, la for­mule pa­raît co­mique, mais c’est avec le plus grand sé­rieux et ce type de dis­tin­guos ju­ri­diques que l’im­mi­gra­tion de masse a en­ri­chi la France de mil­lions de per­sonnes ve­nues d’afrique sans que ja­mais les Fran­çais le de­mandent. Évi­dem­ment, les ré­si­dents étran­gers, les Fran­çais na­tu­ra­li­sés, les enfants et pe­tits-enfants d’im­mi­grés, les clan­des­tins, les femmes et les enfants re­grou­pés ou les de­man­deurs d’asile n’entrent pas dans les mêmes pré­ven­tions de la loi et ne gros­sissent pas les mêmes co­lonnes de chiffres of­fi­ciels et au­to­ri­sés. Mais après quelques dé­cen­nies d’exer­cice zé­lé des droits

d’ac­cueils di­vers des in­di­vi­dus, les ruis­seaux ont fait fleuve et au­jourd’hui, la réa­li­té du « grand rem­pla­ce­ment » s’impose : la France change de cou­leur. Ceux qui s’en ré­jouissent, ceux qui s’en in­quiètent, ceux qui s’y ré­signent ou ceux qui s’en foutent tombent d’ac­cord sur un point : Ri­chard Millet n’hal­lu­cine pas à Châ­te­let.

C’est sur le pour­quoi et le com­ment de ce chan­ge­ment bien réel que poussent sur le net de fu­meuses théo­ries aux­quelles la né­ga­tion de la chose par la pa­role do­mi­nante comme la me­nace de peine de mort so­ciale pour ceux qui s’en­têtent à mettre deux mots des­sus servent d’en­grais. Se­lon cer­taines, le « grand rem­pla­ce­ment » se­rait pla­ni­fié comme une en­tre­prise cons­ciente de des­truc­tion des iden­ti­tés na­tio­nales oc­ci­den­tales, or­ches­tré par des forces cos­mo­po­lites, pro­sé­lytes du no­ma­disme. Le com­plot se­rait ac­com­pa­gné d’une in­ter­dic­tion de voir le chan­ge­ment, sauf d’un bon oeil, en­ca­drée par les cen­seurs de l’an­ti­ra­cisme. Avec un tel pos­tu­lat de dé­part et puis­qu’il faut des cou­pables, on se tourne vite vers les usual sus­pects du cos­mo­po­li­tisme, de la sub­ver­sion et du com­plot : les juifs. Les sites donnent des preuves, on aligne les noms de quelques belles âmes juives par­mi les ac­ti­vistes et les avo­cats de l’ im­mi­gra­tio­nis me et de l’an­ti­ra­cisme, on af­fiche pour dé­non­cer leur influence : At­ta­li, BHL ou So­ros.

Sans tom­ber dans le com­plo­tisme, ce jour­na­lisme des im­bé­ciles, qui veut voir par­tout des crimes et des cou­pables, on peut s’in­ter­ro­ger sur le sens, sur la cause et se de­man­der s’il y a un pi­lote aux com­mandes de ce que les sa­vants nomment un chan­ge­ment dé­mo­gra­phique. Si on ne connaît pas le nom du capitaine, on voit bien une idéo­lo­gie à la barre et ses pro­mo­teurs à la ma­noeuvre. Les têtes bien-pen­santes de L’ONU, qui doivent scru­ter le monde de­puis les hau­teurs de leurs buil­dings, en­joignent à l’europe d’ac­cueillir des di­zaines de mil­lions d’afri­cains dans les dé­cen­nies à ve­nir, rap­port après rap­port, pour réa­li­ser leur pro­jet de ré­par­ti­tion des peuples, parce que les vieux riches sont au Nord et les jeunes pauvres au Sud, parce que pour ces mes­sieurs et vu de l’es­pace, nous sommes in­ter­chan­geables.

Bien sûr, rien n’est ja­mais contrai­gnant, mais L’ONU donne le la. Et toute une élite oc­ci­den­tale s’ac­corde pour jouer un hymne au devoir d’ac­cueil pour les uns et aux droits de l’homme et du ci­toyen du monde pour les autres. L’idéo­lo­gie de l’ou­ver­ture in­filtre les cours de justice qui s’ins­pirent des rap­ports pour rendre des ar­rêts, les­quels de­viennent ju­ris­pru­den­tiels. Elle sé­duit les dé­ci­deurs éco­no­miques at­ta­chés à leurs profits, comme les dé­ci­deurs po­li­tiques at­ta­chés à leur image. Elle règne dans les médias, elle y prend les ac­cents d’une pro­pa­gande in­ces­sante, in­dé­pas­sable sur France In­ter où elle ose tout. Elle s’impose dans le monde des ar­tistes où une te­nue po­li­ti­que­ment cor­recte est stric­te­ment exi­gée. Pour le ci­toyen européen sé­den­taire dé­ci­deur de pas grand-chose, at­ta­ché à la culture, à l’es­thé­tique, aux cou­tumes, aux modes de vie me­na­cés et par­fois per­dus par­tout où le grand rem­pla­ce­ment a eu lieu, la ré­ac­tion est par­ta­gée. On veut voir un sur­saut, une ré­sis­tance, la voie du sa­lut quand les po­pu­listes sou­ve­rai­nistes, iden­ti­taires ou xé­no­phobes s’ap­prochent du pou­voir, quand Zem­mour est nu­mé­ro un des ventes ou quand, dans les son­dages, 70 % des Fran­çais sou­haitent un ar­rêt de l’im­mi­gra­tion. Pour­tant, tous les cinq ans, une ma­jo­ri­té de vo­tants élit en France un pré­sident qui ja­mais ne met fin aux flux. Dans les as­sem­blées du grand dé­bat, une ques­tion aus­si es­sen­tielle, aus­si exis­ten­tielle que celle de la na­tio­na­li­té et des fron­tières ne s’est pas im­po­sée, alors que sur les ronds-points, on par­lait d’im­mi­gra­tion.

Com­ment ex­pli­quer cette dis­tor­sion entre les pa­roles pu­bliques et les confi­dences son­da­gières, entre les ex­pres­sions po­pu­laires et les ré­sul­tats élec­to­raux ? On ac­cuse sou­vent une élite mon­dia­li­sée d’avoir confis­qué la dé­mo­cra­tie. C’est un peu court. La Ré­pu­blique n’est pas si une et si in­di­vi­sible que ce­la, et les coeurs et les âmes des Fran­çais non plus. Peut-être ces dé­ca­lages pu­blics sont-ils aus­si le re­flet de nos contra­dic­tions pri­vées ? N’y a-t-il pas chez le ca­tho­lique qui sco­la­rise ses enfants dans le pri­vé, à l’abri de la mixi­té « so­ciale », un chré­tien qui écoute son pape et ses ap­pels à ac­cueillir des mi­grants ? N’y a-t-il pas chez le juif conscient que la tiers-mon­di­sa­tion s’ac­com­pagne d’an­ti­sé­mi­tisme, un fils de dé­por­té sen­sible au sort des ré­fu­giés en sou­ve­nir du mau­vais vieux temps ? Ne sommes-nous pas un peu trop hu­ma­ni­taires, hu­ma­nistes, uni­ver­sa­listes, « droitde-l’hom­mistes » ? Cé­line a écrit : « N’est pas ra­ciste qui veut. » Ne sommes-nous pas un peu trop in­hi­bés, em­pê­chés, par cha­ri­té fran­çaise et par sen­si­bi­li­té oc­ci­den­tale, parce que la mi­sère nous touche, parce que l’image d’ay­lan ne s’ef­face pas et que jus­qu’à pré­sent tout ne va pas si mal ? Ne sommes-nous pas tous un peu trop par­ta­gés pour prendre la me­sure de ce qui ad­vient ?

Si on com­pare les pro­jec­tions dé­mo­gra­phiques et les pré­vi­sions des cli­ma­to­logues, la France se­ra de­ve­nue un dé­par­te­ment afri­cain avant que le réchauffem­ent climatique nous per­mette de nous bai­gner en Nor­man­die. Et mal­gré ce­la, mal­gré le triste constat que la France res­semble de plus en plus aux quar­tiers nord de Mar­seille ou de Mon­treuil ou à Co­logne un soir de ré­veillon, de­puis cin­quante ans, le grand rem­pla­ce­ment ad­vient, la ca­ra­vane passe et tous ceux qui aboient sont des chiens. Nos ins­tincts de sur­vie sont re­fou­lés sous nos âmes cha­ri­tables et les res­sorts qui poussent et qui re­tiennent les forces po­li­tiques à agir sur le chan­ge­ment en cours nous tra­versent tous. L’en­jeu est énorme, le temps presse et nos mains tremblent. À nos pe­tit­sen­fants qui ver­ront la France d’avant dans les films de Truf­faut, De­my ou Sau­tet et qui nous de­man­de­ront com­ment cette ci­vi­li­sa­tion a dis­pa­ru, nous pour­rons tou­jours ré­pondre que nous avons hé­si­té. •

Voya­geurs sur les quais de la sta­tion RER Châ­te­let-les Halles, Paris, no­vembre 2009.

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