L'église des der­niers jours

Causeur - - Sommaire - Oli­vier Rey

Les jeunes in­cultes qui pro­fanent des églises sont le pro­duit du vide spi­ri­tuel de la so­cié­té mar­chande. Sans même en avoir conscience, ces bre­bis éga­rées re­prochent peut-être sou­ter­rai­ne­ment à l'église de ne plus te­nir son rôle d'ins­ti­tu­tion.

Il y a une ving­taine d’an­nées, Mar­cel Gau­chet com­men­tait dans Le Dé­bat les ré­sul­tats d’une en­quête qui mon­trait une grande stabilité des ventes de livres de « sciences hu­maines et so­ciales » de­puis la fin du xixe siècle : au­tour de 600 à 800 exem­plaires par titre – ex­cep­tion faite d’un pic au cours de la dé­cen­nie 1965-1975, sui­vi d’un re­tour à la nor­male. Gau­chet sou­li­gnait ce que cette « stabilité » avait de trompeur : que les ventes n’aient pas aug­men­té, alors qu’en un siècle le pu­blic théo­ri­que­ment for­mé par l’uni­ver­si­té à la lec­ture de ces ou­vrages avait été mul­ti­plié par 40 ou 50, té­moi­gnait en réa­li­té d’un ef­fon­dre­ment de l’in­té­rêt por­té aux livres, chez ceux-là mêmes à qui ils étaient na­tu­rel­le­ment des­ti­nés1.

Avec le nombre éle­vé des dé­pré­da­tions et pro­fa­na­tions com­mises au­jourd’hui dans les églises, nous sommes confron­tés à une si­tua­tion exac­te­ment sy­mé­trique. D’un côté, l’his­to­rienne Ri­ta Her­mon-bé­lot, in­ter­ro­gée sur le phénomène par la rédaction de France Culture, éta­blit un parallèle trou­blant entre les exac­tions d’au­jourd’hui et celles per­pé­trées dans les an­nées 1820. D’un autre côté, le texte du Con­cor­dat de 1801 avait re­con­nu la re­li­gion ca­tho­lique, apos­to­lique et ro­maine comme « la re­li­gion de la grande ma­jo­ri­té des ci­toyens fran­çais », et Ri­ta Her­mon-bé­lot rap­pelle que la France du xixe siècle de­meu­rait mas­si­ve­ment ca­tho­lique – ce qui, on en convien­dra, n’est plus le cas. Dès lors, haus­ser les épaules en se disant qu’il n’y a rien de nou­veau sous le so­leil se­rait une er­reur : il est au contraire stu­pé­fiant que, mal­gré les bou­le­ver­se­ments qui se sont pro­duits de­puis deux siècles, et la dé­chris­tia­ni­sa­tion de la France qui va avec, les églises soient en­core la cible d’at­ten­tats com­pa­rables à ceux qui avaient lieu sous la Res­tau­ra­tion. Dans une France que La­cor­daire dé­cla­rait, en 1841, « fille aî­née de l’église », pro­fa­ner une église avait un sens que ne peut avoir le même geste dans une « start-up na­tion ».

Un sens à de tels gestes, il faut se don­ner du mal pour en trou­ver. À force de cher­cher, ce­pen­dant, une hy­po­thèse fi­nit par se pré­sen­ter. Quand le diable va ten­ter Jé­sus au dé­sert, et lui sug­gère de chan­ger les pierres en pains pour cal­mer sa faim, il lui est ré­pon­du : « Ce n’est pas de pain seul que vi­vra l’homme, mais de toute pa­role qui sort de la bouche de Dieu. » La so­cié­té de consom­ma­tion a pré­ten­du sa­tis­faire tous les dé­si­rs des hommes en les bour­rant de pains de toutes sortes. Mais que le rythme du ga­vage vienne à fai­blir, et un horrible vide me­nace. Un vide d’au­tant plus ac­ca­blant qu’entre-temps, l’ac­cès aux pa­roles et aux rites propres à l’apai­ser a été per­du. Sur des terres qui furent long­temps ca­tho­liques, la re­li­gion n’est plus, pour beau­coup de jeunes, que lettre morte, l’église qu’un édi­fice bi­zarre où ils ne mettent ja­mais les pieds. Il se peut qu’un soir, un ata­visme finisse par en conduire quelques-uns à la porte du sanc­tuaire. Mais une fois sur place, que faire ? Tous les en­sei­gne­ments, tous les gestes ont été ou­bliés. Tant d’igno­rance, c’est in­sup­por­table. Com­ment s’en sor­tir ? En cas­sant, en pro­fa­nant. Fa­çon de don­ner à l’in­cul­ture, à l’im­puis­sance, à la dé­ré­lic­tion les al­lures de la ré­bel­lion. Fa­çon pa­ra­doxale de se re­lier à un pas­sé à quoi, après des dé­cen­nies d’édu­ca­tion à l’hé­bé­tude consu­mé­riste, plus rien ne re­lie.

L’église a rai­son de re­fu­ser, face à ces agres­sions, de par­ler de « cathophobi­e ». En pre­mier lieu, l’es­pace mé­dia­tique n’est dé­jà que trop sa­tu­ré de « pho­bies » de toute sorte, que les uns et les autres s’en­voient à la tête, pour qu’il convienne d’en ajou­ter une sup­plé­men­taire. En­suite, sauf cas ra­ris­simes, ces actes ex­priment moins une haine du ca­tho­li­cisme qu’un pro­fond désar­roi, qui

trouve en eux une dé­so­lante et pitoyable ex­pres­sion. Par ailleurs, il n’est pas dit que dans cette violence à l’égard du sacré n’entre pas une part, très en­fouie certes, de res­sen­ti­ment à l’égard d’une ins­ti­tu­tion dont on au­rait vou­lu qu’elle en soit une plus fière gar­dienne. Contra­dic­tions des contem­po­rains : d’un côté, toutes les ins­ti­tu­tions leur de­viennent in­sup­por­tables, comme at­ten­ta­toires à leur souveraine­té in­di­vi­duelle – et spé­cia­le­ment celle qui, au­jourd’hui, est la plus an­cienne de toutes, l’église ; de l’autre, dans le champ de dé­combres qui en ré­sulte, ils re­prochent aux ins­ti­tu­tions de ne plus te­nir leur rôle, d’avoir aban­don­né le ter­rain qu’ils leur ré­cla­maient de cé­der.

On en a vou­lu à l’église de son dog­ma­tisme – au point d’ins­tal­ler un nou­veau dogme : l’église tou­jours cou­pable. Au xviiie siècle, le ca­tho­li­cisme était ac­cu­sé par les phi­lo­sophes des Lumières de dé­peu­pler la Terre par le cé­li­bat des prêtres, moines et mo­niales et ses re­com­man­da­tions de chas­te­té ; de nos jours, il est ac­cu­sé de la sur­peu­pler. Au temps où le dé­ve­lop­pe­ment des sciences et des tech­niques était cen­sé faire de la Terre un pa­ra­dis, la théo­lo­gie ch­ré­tienne était ac­cu­sée d’avoir été le plus puis­sant obs­tacle à l’es­sor de l’es­prit scien­ti­fique ; main­te­nant que l’en­tre­prise d’édé­ni­sa­tion par la tech­no­lo­gie tourne mal, on met au jour les ra­cines chré­tiennes de la science mo­derne et de l’in­dus­tria­li­sa­tion. Soû­lée de coups, l’église a un peu lâ­ché la rampe. « Si le sel perd sa sa­veur, dit l’évan­gile, avec quoi le sa­le­rat-on ? Les ca­tho­liques modernes ré­pondent d’une seule voix : Avec du sucre2 ! » Paul Clau­del s’en pre­nait, par ces mots, à l’art sul­pi­cien qui avait en­va­hi les églises. De­puis, le « dia­bète mo­ral » qu’il dé­non­çait a lar­ge­ment dé­bor­dé ce sec­teur. Je me de­mande si, par­mi ceux qui dé­gradent ou pro­fanent des églises (sans forcément, dans leur in­cul­ture, qu’ils fassent bien la dif­fé­rence), il n’y en a pas qui, sou­ter­rai­ne­ment, très sou­ter­rai­ne­ment, en veulent à l’église (pour le peu qu’ils en connaissen­t, c’est-à-dire pra­ti­que­ment rien) d’avoir trop concé­dé, dans son dis­cours pu­blic, au « goût du fade » – comme des enfants qui en veulent se­crè­te­ment à leurs pa­rents d’être trop bo­nasses. • 1. « Le niveau monte, le livre baisse », Le Dé­bat, n° 92, oc­tobre-dé­cembre 1992, p. 35-37. 2. Paul Clau­del, « Le goût du fade », Sept, 19 oc­tobre 1934, p. 8-9.

Pro­fa­na­tion de l'église de Saint-gilles à Saint-gilles-croix-de-vie (Ven­dée), 23 fé­vrier 2019 : le Christ du maître-au­tel dé­ca­pi­té.

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