Mé­doc : la coupe est pleine

Causeur - - Pas D'amalgame -

« Les Bor­de­lais dé­ferlent sur NOS plages et nous traitent comme des moins-que-rien, des ar­rié­rés ! Ils ont fait for­tune sur l’es­cla­vage et le com­merce tri­an­gu­laire. On n’a pas be­soin d’eux pour vivre ! » tem­pête Noël, 48 ans. Cet ou­vrier vi­ti­cole à la bar­biche don­qui­chot­tesque as­sume la rivalité historique entre bour­geois bor­de­lais et pe­tit peuple mé­do­cain. Fils d’un pe­tit pro­prié­taire vi­ti­cole, il n’a quit­té sa terre de nais­sance que pour étu­dier les lettres à Bor­deaux puis y dé­fi­ler en gilet jaune. « Mon père, fils de ré­pu­bli­cain es­pa­gnol, ne par­lait pas un mot de fran­çais à son ar­ri­vée. Il a com­men­cé à tra­vailler à 13 ans », puis ache­té des terres qu’il a re­ven­dues il y a trente ans. En vingt ans de mé­tier, Noël a vu les vi­gnobles se mon­dia­li­ser, via les ex­por­ta­tions vers la Chine, les États-unis, l’aus­tra­lie et se faire ra­che­ter par des grands groupes fran­çais (Axa, LVMH) ou chi­nois. Son der­nier pa­tron a re­ven­du ses vignes à un gros con­sor­tium : « C’est un monde froid et im­per­son­nel au ser­vice des ac­tion­naires et de leurs di­vi­dendes. Je n’ai même plus le droit de té­lé­pho­ner à la comp­table qui est à Li­bourne », sou­pire cet al­lo­ca­taire d’une pen­sion d’in­va­li­di­té pour cause de dos rui­né. Sur cette pres­qu’île mé­do­caine, le Code du tra­vail n’est qu’une li­ta­nie de voeux pieux, chaque châ­teau ap­pli­quant « un sys­tème féo­dal » de plus en plus pré­caire. Les tra­vailleurs ma­ro­cains des an­nées 1970 sont fré­quem­ment rem­pla­cés par des pres­ta­taires ex­té­rieurs (Est-eu­ro­péens, Sah­raouis…). Ma­rié à une Al­gé­rienne, Noël vote Le Pen par sou­ve­rai­nisme et at­ta­che­ment aux tra­di­tions lo­cales « qui nous pré­servent de l’hé­gé­mo­nie d’une culture exo­gène et de fo­lies comme l’is­la­misme ». Sou­vent, il se de­mande quel Mé­doc il lais­se­ra à sa fille. De­puis vingt ans, la ma­jo­ri­té des jeunes ne veut plus se tuer à la tâche dans les vignes. « Les gens d’ici meurent à 60 ans d’un can­cer des voies bi­liaires à cause des pes­ti­cides et des fon­gi­cides. Même après la douche, on sent le soufre. » •

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