ENA, mon rêve ré­pu­bli­cain

Causeur - - Sommaire N° 68 – Mai 2019 - Jean-luc Al­louche

Quand on n'a ni la nais­sance, ni la for­tune, ni les re­la­tions, mieux vaut être meilleur que les nan­tis. En vou­lant ou­vrir L'ENA à la « di­ver­si­té » et aux « mi­no­ri­tés sous­re­pré­sen­tées », Em­ma­nuel Macron risque de cas­ser le cur­sus ho­no­rum ré­pu­bli­cain.

J'ai eu la chance de pas­ser mon bac en 1967. La chance, parce que j’ai été ins­truit par des professeur­s dignes de ce nom (en cos­tume-cra­vate ou en jupe sous le ge­nou) sous les aus­pices du La­garde et Mi­chard, du Gaf­fiot et du Bailly, des écri­vains clas­siques fran­çais et de la phi­lo­so­phie pas en­core « post­mo­derne ».

J’ai eu le mal­heur d’ef­fec­tuer ma pre­mière an­née de lettres clas­siques en 1968. Le mal­heur, parce que, bour­sier, et cons­cient des ef­forts de mes pa­rents qui s’étaient sai­gnés aux quatre veines pour me faire pour­suivre des études (« Chez nous, ton­nait ma mère, pas ques­tion de com­merce ! Les études ! »), je contem­plais mon ac­ces­sion au temple du Sa­voir, la Sor­bonne, ré­duite en cendres dans le cha­hut po­tache de jeunes bour­geois sai­sis du pru­rit de la mort du Père.

Pour­tant, je ca­res­sais en­core le rêve de m’ins­crire plus tard à Sciences-po, puis de ten­ter le concours d’en­trée

Jean-luc Al­louche, écrivain et tra­duc­teur, a été ré­dac­teur en chef à Li­bé­ra­tion.

à L’ENA. Un in­ci­dent, au dé­tour des ef­fu­sions de la rue de Mai 68, m’a fait bien vite at­ter­rir. Alors que je re­gar­dais d’un oeil plus cu­rieux que mi­li­tant les charges des CRS aux en­vi­rons d’une bar­ri­cade, l’un d’eux m’avait avi­sé, puis lan­cé : « Toi, on va te faire la peau comme en Algérie… » De­vant ma pro­tes­ta­tion in­di­gnée et mes bre­vets de pa­trio­tisme (un grand-père sol­dat en 14-18, mon père en 39-45, mé­dailles à l’ap­pui), il m’avait ré­tor­qué : « Ouais, un Fran­çais de pa­piers quoi… »

J’en eus le cuir hé­ris­sé, l’es­prit meur­tri. Mais, après tout, s’il avait rai­son ? Dé­bar­qué de frais après le ra­pa­trie­ment d’algérie, je n’étais, somme toute, qu’une pièce rap­por­tée. Un in­vi­té en bout de table du ban­quet na­tio­nal. « Et, en plus, tu veux faire L’ENA avec le nom que tu portes ? », me suis-je dit.

Ma vo­ca­tion est morte ce jour-là. Je me suis ré­si­gné à em­prun­ter d’autres che­mins d’in­té­gra­tion.

Je n’en ai pas moins gar­dé long­temps un goût amer dans la bouche. C’est que j’avais té­té le pa­trio­tisme fran­çais au sein de ma mère, ap­pris à ai­mer mon pays sous la conduite d’un père à la fois fonc­tion­naire ré­pu­bli­cain exi­geant et juif pra­ti­quant scru­pu­leux. Et l’école m’avait en­sei­gné le res­pect du dra­peau, de la Mar­seillaise, le culte des glo­rieux an­cêtres (voire de mes an­cêtres gau­lois, même si ceux-là au­raient eu du mal à me te­nir pour l’un des leurs). Mais quand on s’ap­pelle Al­louche, n’est-ce pas, ça fai­sait tache…

Bien sûr, j’étais naïf. Mais per­sonne pour me conseiller, me ras­su­rer, me gui­der. Mon mi­lieu ne pos­sé­dait pas les « codes » so­ciaux adé­quats. A for­tio­ri, le carnet d’adresses. Je n’en suis pas de­ve­nu pour au­tant un adepte de Bour­dieu – qui fe­ra, plus tard, des ra­vages par­mi mes étu­diants en jour­na­lisme.

Mais mal­gré cette loin­taine dé­con­ve­nue, je juge indigne et dé­ma­go­gique le ha­ro contem­po­rain sur L’ENA.

Je ne sais pas si l’« as­cen­seur so­cial » est blo­qué – pour moi, il a tout de même fonc­tion­né. Avec en vi­sée, la ligne

de crête de l’ex­cel­lence. Quand on n’a ni la nais­sance, ni la for­tune, ni les re­la­tions, il de­meure un im­pé­ra­tif ab­so­lu : être meilleur que les nan­tis. Une forme de lutte de classes pas plus indigne qu’une autre.

Il est vrai, grâces en soient ren­dues aux hus­sards en blouse grise, que j’ai bé­né­fi­cié de maîtres qui conce­vaient leur tâche comme un sa­cer­doce (jus­qu’en pri­maire, au « bled », où ils ti­raient vers le haut tous les gamins de la co­lo­nie sans éprou­ver le be­soin de mettre en oeuvre une quel­conque « dis­cri­mi­na­tion po­si­tive », et quand je re­lis les noms des pal­ma­rès d’an­tan, les Cour­tois, les Ben Ma­lek et les Ha­li­mi de mon en­fance s’y cô­toient dans une joyeuse ému­la­tion).

Je ne peux pas en dire au­tant de ceux qui ont eu en main mes en­fants et mes pe­tits-en­fants. L’ENA, donc. L’am­bi­tion de l’ou­vrir à la « di­ver­si­té » et aux « mi­no­ri­tés sous-re­pré­sen­tées » est louable, mais re­vient à une po­li­tique de Gri­bouille. Au­cune po­li­tique vo­lon­ta­riste ne pour­ra com­battre l’in­éga­li­té de dé­part : non celle de la nais­sance, mais celle de l’am­bi­tion, de l’achar­ne­ment, du sa­cri­fice. L’éga­li­té est une as­pi­ra­tion, non un pos­tu­lat (comme c’est ré­ac­tion­naire ! J’as­sume !). Quant à « l’entre-soi »… Mais, au­jourd’hui, la France four­mille d’« entre-soi », tous plus re­ven­di­ca­tifs et plus ve­ni­meux les uns que les autres.

Alors, si j’avais quelques dé­cen­nies de moins, je ten­te­rais le concours de L’ENA. Et je le réus­si­rais. Grâce, entre autres, à mes an­ciens maîtres Lou­nis, El­bèze, Fas­sier, Krit­tlé, Bos­boeuf, et j’en ou­blie, et avec l’aide des sieurs La­garde et Mi­chard, Gaf­fiot et Bailly. •

Les locaux his­to­riques de l'école na­tio­nale d'ad­mi­nis­tra­tion (ENA), rue des Saints-pères à Paris, sep­tembre 1967.

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