Les bri­gades du pire

Causeur - - Sommaire N° 68 – Mai 2019 - Ma­rin de Vi­ry

Mal­heur au Pa­ri­sien qui laisse échap­per quelques dé­bris de feuilles de ci­ga­rillo dis­per­sés par le vent. Des bri­gades mu­ni­ci­pales ver­ba­lisent qui­conque n'uti­lise pas les belles pou­belles neuves qu'anne Hi­dal­go a équi­pées de cen­drier. Même les arbres ?

Com­men­çons par une sé­quence nos­tal­gie : je crois que, comme moi, votre pré­dé­ces­seur, Ber­trand De­la­noë, fu­mait des ci­ga­rillos. La ca­rac­té­ris­tique du ci­ga­rillo, c’est d’être une feuille de tabac rou­lée. Si j’en crois mon pro­duc­teur de ci­ga­rillo, il est com­po­sé à 100 % de feuille de tabac, et ne com­porte ni filtre ni pa­pier. C’est une feuille sé­chée, quoi. Un soir, rue Dante, pen­dant la pause de l’ate­lier lit­té­raire que j’ani­mais, je dis­cu­tais avec les par­ti­ci­pants en fu­mant un ci­ga­rillo sur le trot­toir. Or, quand mon ci­ga­rillo ar­rive à sa fin, j’ai l’ha­bi­tude, comme me semble-t-il votre pré­dé­ces­seur Ber­trand De­la­noë – sou­pir –, de le lais­ser s’éteindre entre mes doigts, puis de l’ef­feuiller entre le pouce et l’index afin d’en dis­per­ser, de pré­fé­rence sous le vent, le ré­si­du de la feuille, qui vient poé­ti­que­ment se mê­ler aux autres feuilles tom­bées des arbres en­vi­ron­nants. C’est une scène un peu ja­po­naise.

Donc, je fis ce­la et m’ap­prê­tait à re­joindre mon ate­lier, si­tué à cinq mètres, lorsque trois cy­borgs en com­bi­nai­son de com­bat m’en­tou­rèrent. La for­ma­tion de ces gens-là au com­bat de rue avec des quin­qua­gé­naires pa­ci­fiques iso­lés doit être as­sez pous­sée, car ils se pla­cèrent très pro­fes­sion­nel­le­ment en tri­angle. Un de­vant moi, les deux autres sur les cô­tés. Ce­lui qui me fai­sait face, outre sa te­nue de guerre avec gi­let pa­re­balles, ran­gers, treillis ren­for­cé aux ge­noux, cu­bi­tières cou­sues dans les manches – en­fin une te­nue sé­rieuse pour un fan­tas­sin dé­dié au com­bat des cent der­niers mètres – avait aus­si des lu­nettes jaunes, un peu comme celles des gens qui passent sous la lampe à bron­zer. Les cy­clistes du Tour de France ont par­fois cet as­pect-là, aus­si.

Bref, il de­vait être le chef puis­qu’il m’a par­lé en pre­mier. Son ex­pres­sion n’était pas très claire, d’ailleurs ; à mon avis sa for­ma­tion mi­li­taire pra­tique avait dû être plus pous­sée que celle qu’il avait re­çue sur le dia­logue avec les pié­tons, mais j’ai quand même com­pris que je contre­ve­nais, avec un lâ­cher de déchets sur la voie pu­blique. Ce gar­çon n’avait rien d’agres­sif der­rière ses lu­nettes jaunes, il était tout à fait ou­vert à l’idée que je contre­vienne pa­ci­fi­que­ment et qu’il le constate cal­me­ment. Au mo­ment où le dia­logue s’en­ga­geait, nous étions dans une si­tua­tion consen­suelle, presque dé­con­trac­tée. Je lui fis re­mar­quer qu’il n’y avait pas la moindre trace de déchets par terre, puisque mon gramme de pure feuille émiet­tée par mes soins avait re­joint d’autres feuilles sem­blables, tom­bées des arbres, sans nui­sance d’au­cune sorte pour le pré­cieux re­vê­te­ment de la ca­pi­tale de l’es­prit, à moins de consi­dé­rer qu’une feuille morte est une nui­sance pour le ma­ca­dam.

À sa ré­ponse à ma re­marque, j’ai me­su­ré une fois de plus la force de la tra­di­tion orale mul­ti­sé­cu­laire au sein des hommes de po­lice, et la chose a quelque chose de pro­fon­dé­ment émou­vant.

« Ce n’est pas mon pro­blème », me ré­pon­dit-il en ef­fet.

Mer­veille que cette trans­mis­sion de l’au­to­ri­té aveu­glée par elle-même, de père en fils, de­puis que la po­lice est la po­lice ! Ex­pres­sion mul­ti­sé­cu­laire par où le fonc­tion­naire d’au­to­ri­té de proxi­mi­té marque les bornes de son es­prit en même temps qu’il rap­pelle l’éten­due de son pou­voir ! Et dire que la chose existe de­puis qu’il y a des gens d’armes ! Nous tou­chons à la trame même de notre ci­vi­li­sa­tion.

Je n’ai pas ex­pri­mé à l’homme aux lu­nettes jaunes la re­marque que je viens de faire, consi­dé­rant que notre re­la­tion de­vait se cen­trer sur la ques­tion de sa­voir si je contre­ve­nais ou non. Je lui de­mande donc de me dé­si­gner le dé­chet dont il parle, puis­qu’il pré­tend que dé­chet il y a. En ré­ponse, il pro­duit une deuxième phrase dont l’énon­cé ma­gique ne dis­pa­raî­tra qu’avec la po­lice, le jour où s’édi­fie­ra la Jé­ru­sa­lem Cé­leste, à la fin des temps : « Je ne veux pas le sa­voir », me dit-il, en re­fu­sant donc de consta­ter qu’il n’y avait rien à consta­ter.

For­cé­ment, le dia­logue se serre un peu. Tout en res­tant ai­mable, je lui fais re­mar­quer qu’il n’y a rien à re­mar­quer, et que s’il re­fuse de re­mar­quer qu’il n’y a rien, c’est parce qu’il sait qu’il n’y a rien et que ça l’em­bête de s’avouer qu’il ver­ba­lise le vide. Il me répond qu’il m’a vu faire le geste de je­ter un dé­chet sur le sol, et là, brus­que­ment très ins­pi­ré, il ajoute, comme une cir­cons­tance qui ag­grave mon geste, qui en ex­plique la ma­li­gni­té, qui en fonde la juste ré­pres­sion ; comme la ré­vé­la­tion d’une of­fense qui ne peut res­ter im­pu­nie ; comme s’il trou­vait en son tré­fonds, là où en lui la po­li­tique de­vient jus­tice, le vrai dé­lit : « Vous avez je­té votre feuille à terre ALORS QUE MADAME LA MAIRE HI­DAL­GO NOUS A INS­TAL­LÉ DES BELLES POU­BELLES COM­POR­TANT UN →

CEN­DRIER ! » Et il pointe d’un geste théâ­tral une pou­belle mu­nie en ef­fet d’un cen­drier, avec le même re­gard trans­por­té qu’avait sans doute Jeanne d’arc en consi­dé­rant l’éten­dard de l’ar­mée royale au sacre de Charles VII. Je peux vous dire, madame la maire, que les agents de la mai­rie sont à votre ser­vice avec cette espèce de ten­dresse tou­chante mais rude dans son ex­pres­sion, em­preinte d’un fa­na­tisme doux, qui liait le serviteur à sa maîtresse dans le monde féo­dal.

Tou­te­fois, au mo­ment où il pro­non­çait cette phrase, je me fou­tais un peu de ce lien ar­chaïque, à vrai dire, je trou­vais qu’on avait fait le tour de la stu­pi­di­té, et qu’il était temps que je re­joigne les par­ti­ci­pants à mon ate­lier, qui se mar­raient sous cape en me voyant la proie de vos bri­gades an­ti-quin­qua­gé­naires pa­ci­fiques.

Mais mon contra­dic­teur pen­sait que loin d’être rom­pu, ce dia­logue de­vait s’ache­ver par une ver­ba­li­sa­tion, but es­pé­ré de sa pa­trouille. Et là, chose in­croyable, il m’a de­man­dé mes pa­piers, j’ima­gine pour en­clen­cher une ver­ba­li­sa­tion comme on lui avait ap­pris à l’école de la Mai­rie de Paris.

Ici, il faut vous fi­gu­rer un blanc de dix se­condes en­vi­ron. Pen­dant ces dix se­condes, je consi­dère ce gra­dé de la ville d’un air in­ter­ro­ga­tif, je me sou­viens que les li­ber­tés pu­bliques sont choses im­por­tantes, voire

ex­trê­me­ment im­por­tantes, je par­cours du re­gard l’uni­forme de ce gar­çon, sur le­quel il n’y avait mar­qué ni « Po­lice » ni « Gen­dar­me­rie », et je lis sur un pe­tit rec­tangle pla­cé sur ses pec­to­raux en kev­lar : « Mai­rie de Paris ». Je lui de­mande, tou­jours d’une po­li­tesse ex­quise, d’où il tire le pou­voir de me de­man­der mes pa­piers, parce qu’au fond, quand un Fran­çais de­mande à un autre Fran­çais de lui pré­sen­ter ses pa­piers, c’est qu’il est in­ves­ti d’un pou­voir dont il doit au moins connaître les fondements ju­ri­diques.

Je suis na­vré d’abu­ser de votre patience, madame le maire, mais il faut main­te­nant vous fi­gu­rer un deuxième blanc, pen­dant le­quel les trois membres de votre pha­lange ur­baine hé­roïque se re­gardent en se de­man­dant com­ment ils al­laient ré­pondre à cette ques­tion, dont ils avaient – et j’en rends jus­tice à leur sens in­né si­non ap­pris des li­ber­tés pu­bliques – le sen­ti­ment qu’elle était lé­gi­time.

Un su­bal­terne vient au secours du gra­dé qui cher­chait la ré­ponse : « Nous sommes as­ser­men­tés », croit-il pou­voir avan­cer. Ta­quin, mais lo­gique, je lui de­mande en quoi le fait d’être as­ser­men­té donne-t-il le pou­voir de de­man­der ses pa­piers à qui­conque. Nou­veau blanc. Ils cherchent autre chose. La lu­mière jaillit : « Voi­là ! » s’ex­clame le gra­dé. Et il sort d’une de ses nom­breuses poches un ap­pa­reil mu­ni d’un écran, sur le­quel le mo­tif de la ver­ba­li­sa­tion ap­pa­raît. Je n’ai pas le texte sous les yeux, mais il y a le mot « dé­chet » de­dans, ain­si que « voie pu­blique », et la des­crip­tion de la contra­ven­tion est écrite de ma­nière à en­glo­ber comme objets du dé­lit des déchets de la taille d’un bout de feuille de ci­ga­rillo en poudre dis­per­sée par le vent, jus­qu’à celle d’un élé­phant na­tu­ra­li­sé. L’élé­phant et la feuille : même ta­rif. Sauf que cette dé­mons­tra­tion tech­no­lo­gique, quoique im­pres­sion­nante, n’épuise pas la ques­tion, car dis­po­ser de l’énon­cé au for­mat élec­tro­nique d’une contra­ven­tion n’a ja­mais don­né le pou­voir de de­man­der ses pa­piers à un com­pa­triote. Je fi­nis par lais­ser tom­ber, com­pre­nant que dans sa for­ma­tion, per­sonne ne lui avait ja­mais dit – ou alors il l’avait ou­blié – que ce n’était pas parce qu’il por­tait les couleurs de madame-la-maire-hi­dal­go-qui­met-des-cen­driers-sur-des-jo­lies-pou­belles-neuves, qu’il pou­vait de­man­der ses pa­piers à quel­qu’un, mais en vertu de pou­voirs de po­lice qui ont un fon­de­ment ju­ri­dique en bé­ton ar­mé qu’il au­rait dû connaître par coeur et se ré­ci­ter tous les ma­tins, ou alors c’est le règne des mi­lices.

Donc, il me de­mande mes pa­piers, hein. Donc je lui dis que je n’en ai pas, hein. Donc il me de­mande com­ment je m’ap­pelle. Donc je lui de­mande com­ment il s’ap­pelle. On fi­nit par en rire, tous les trois. Comme ça fai­sait quand même une bonne ving­taine de mi­nutes que je tes­tais mal­gré moi le pro­fes­sion­na­lisme et l’uti­li­té so­ciale de vos bri­gades et qu’on m’at­ten­dait ailleurs, j’ai fi­ni par leur dire que je m’ap­pe­lais Ma­rin de Vi­ry, et qu’ils de­vraient ver­ba­li­ser les arbres, qui comme moi ré­pandent des feuilles. On s’est quit­tés bons amis, quoique je n’aie pas si­gné leur truc sur leur écran, mais je me suis pro­mis de faire un rap­port aux au­to­ri­tés, avant de vous don­ner mon sen­ti­ment dans les urnes, pour mille autres su­jets.

Cette his­toire de dé­lit où je me com­porte comme un arbre qui perd ses feuilles me conduit, madame le maire, à vous faire les re­marques et pro­po­si­tions sui­vantes :

La pre­mière, c’est qu’il y a 184 000 arbres dans Paris. Cha­cun doit au moins perdre une feuille par jour, en souillant le sol sa­cré de la Ci­té. Ce qui nous fait 184 000 contra­ven­tions mul­ti­pliées par 365. Vous voyez où je veux en ve­nir. À 68 eu­ros, je crois, la contra­ven­tion, vous voi­là à la tête d’un po­ten­tiel de contra­ven­tions de 184 000 que mul­ti­plie 365 que mul­ti­plie 68. Je pousse l’es­prit mu­ni­ci­pal jus­qu’à vous li­vrer le ré­sul­tat : 4 579 290 000 eu­ros de ren­trées an­nuelles as­su­rées. Ça vous fe­rait une bonne quin­zaine de prix de For­mule 1 élec­trique en plus, que vous n’au­riez plus be­soin de faire fi­nan­cer par un émi­rat pé­tro­lier. Certes, les arbres sont in­sol­vables, et c’est donc au contri­buable pa­ri­sien de se sub­sti­tuer à eux. Comme le dé­lit de chaque arbre est en­core plus avé­ré que dans mon cas, il faut bien que la contra­ven­tion soit payée, et l’im­pôt est la solution la plus équi­table, et d’ailleurs la seule.

La deuxième, c’est que votre bri­gade est com­po­sée de trois sa­la­riés. Je ne suis pas la Cour des comptes, mais j’ai un peu l’ha­bi­tude des cal­culs ap­pro­chés : le chef doit coû­ter, avec les co­ti­sa­tions pa­tro­nales, son en­vi­ron­ne­ment bu­reau­cra­tique, son équi­pe­ment, l’amor­tis­se­ment de sa for­ma­tion pous­sée dont nous ve­nons d’ana­ly­ser l’ef­fi­ca­ci­té, 4 000 eu­ros par mois au bas mot. Les su­bor­don­nés, di­sons 3 500. Nous voi­là à la tête d’une dé­pense de 11 000 eu­ros par mois pour trois per­sonnes. Je me per­mets de dou­ter du bi­lan coût-avan­tage de cette belle équipe qui doit à peine ver­ba­li­ser un qua­si-in­no­cent tous les trois jours. Mais une si grande uti­li­té po­li­tique ne sau­rait res­ter sans moyens. Donc d’une part, le seuil de culpa­bi­li­té doit donc être abais­sé au nom de l’ef­fi­ca­ci­té économique du dis­po­si­tif : dans mon cas, par exemple, la gra­vi­té du dé­lit au­rait dû être d’un de­gré éle­vé, alors que ma contra­ven­tion n’at­tei­gnait que le pre­mier seuil du dis­po­si­tif ac­tuel. D’autre part, je pro­pose qu’une taxe sur les cen­driers com­plète le financemen­t de la bri­gade de ré­pres­sion des lan­ceurs de feuilles sur le sol, car les cen­driers sont uti­li­sés par des fu­meurs, qui forment le plus grand ré­ser­voir de ver­ba­li­sés.

Bref, c’est en vous en­ga­geant en­core plus ré­so­lu­ment vers la mul­ti­pli­ca­tion des causes abs­traites aux con­sé­quences po­li­cières et fis­cales concrètes que, pour l’his­toire, votre man­dat at­tein­dra la pu­re­té de son in­ten­tion po­li­tique. •

Anne Hi­dal­go ac­cueille cent nou­veaux agents de la bri­gade an­ti-in­ci­vi­li­tés de la Ville de Paris dans la cour de la ca­serne Na­po­léon (4e ar­ron­dis­se­ment), 6 oc­tobre 2016.

Les belles pou­belles-cen­driers de Madame la maire Hi­dal­go.

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