Jean-bap­tiste Min­naert « Ce se­rait un crime d'ef­fa­cer l'im­mense ap­port de Viol­letle-duc »

Causeur - - Sommaire N° 68 – Mai 2019 - Pro­pos re­cueillis par Pierre La­ma­lat­tie

De­puis sa res­tau­ra­tion par Viol­letle-duc, Notre-dame est aus­si une ca­thé­drale du xixe siècle. Pour l'historien de l'ar­chi­tec­ture JeanBap­tiste Min­naert, sa re­cons­truc­tion doit res­pec­ter la charte de Ve­nise, sans for­cé­ment uti­li­ser les mêmes ma­té­riaux qu'au­tre­fois.

Cau­seur. Notre-dame est per­çue comme une mer­veille du XIIIE siècle. Pour­tant, il semble que la con­tri­bu­tion du XIXE soit im­por­tante. Pour­riez-vous si­tuer cette der­nière ? Jean-bap­tiste Min­naert. Dans Notre-dame de Paris, il y a en quelque sorte deux ca­thé­drales, l’une du Moyen Âge, l’autre du xixe siècle. Les ca­thé­drales go­thiques sont, en ef­fet, lit­té­ra­le­ment ré­in­ven­tées au xixe et elles doivent être com­prises comme telles. Le go­thique est vu à cette pé­riode comme un art spé­ci­fi­que­ment fran­çais, car il atteint son haut de­gré de per­fec­tion avant l’ap­port ita­lien de la Re­nais­sance. Au xixe, le sen­ti­ment d’iden­ti­té na­tio­nale cherche à s’in­car­ner. La res­tau­ra­tion et la mise en va­leur des ca­thé­drales prennent tout leur sens dans ce contexte. À Paris, la Ré­vo­lu­tion a ce­pen­dant un lourd im­pact sur la ca­thé­drale, le­quel vient s’ajou­ter à des pertes da­tant de l’an­cien Ré­gime. En par­ti­cu­lier, la plu­part des sta­tues sont van­da­li­sées. L’ap­port de Viol­let-le-duc est consi­dé­rable. Ses élé­ments les plus vi­sibles sont la flèche ain­si que de nom­breuses sculp­tures et gar­gouilles. Tou­te­fois, son in­ter­ven­tion est om­ni­pré­sente dans le bâ­ti­ment, par­fois à un ni­veau de dé­tail éton­nant. On peut dire qu’il fait preuve d’un gé­nie ar­chi­tec­tu­ral d’en­semble.

Quelle est la per­son­na­li­té ar­tis­tique de Viol­let-le-duc et quel in­té­rêt pré­sente son oeuvre se­lon vous ?

Eu­gène Viol­let-le-duc (1814-1879), contrai­re­ment à beau­coup d’ar­chi­tectes de son temps, ne passe pas par la case Beaux-arts. Toute sa vie, il nour­rit à l’en­contre de l’es­prit de cette ins­ti­tu­tion, per­çue comme aca­dé­mique, une hos­ti­li­té bien payée de re­tour. C’est au­près de son oncle, le peintre Étienne-jean De­lé­cluze, qu’il ap­prend à des­si­ner. Viol­let-le-duc se­ra, sa vie du­rant, un des­si­na­teur d’une pré­ci­sion et d’une élé­gance épous­tou­flantes. Il entre, au dé­but des an­nées 1830, dans les ser­vices de res­tau­ra­tion du pa­tri­moine mé­dié­val mis en place par Vi­tet et Mé­ri­mée. Dans un pre­mier temps, il s’ap­plique, avec Las­sus, à la res­tau­ra­tion de Notre-dame de Paris avec une « re­li­gieuse hu­mi­li­té », c’est-à-dire qu’il s’im­pose un maxi­mum de fidélité à l’état d’ori­gine. Pro­gres­si­ve­ment, sa culture du go­thique s’ac­croît jus­qu’à de­ve­nir im­mense. Il atteint alors une com­pré­hen­sion en pro­fon­deur de cet art. Ce­la ali­mente chez lui une im­por­tante ré­flexion théo­rique. Il pro­duit des textes qui ont va­leur de « ma­ni­feste ré­tro­ac­tif » de l’ar­chi­tec­ture go­thique. C’est à par­tir de cette lec­ture per­son­nelle du go­thique qu’il ima­gine dé­sor­mais ses in­ter­ven­tions à Notre-dame de fa­çon as­sez libre. Il écrit : « Res­tau­rer un édi­fice, ce n’est pas l’en­tre­te­nir, le réparer ou le re­faire, c’est le ré­ta­blir dans un état com­plet qui peut n’avoir ja­mais exis­té à un mo­ment don­né. » De là les cri­tiques qui lui ont été faites au xxe siècle au su­jet de son ex­cès de li­ber­té dans ses res­tau­ra­tions, mais aus­si l’ad­mi­ra­tion ar­tis­tique et pa­tri­mo­niale qu’on peut lui por­ter. Ce­pen­dant, Viol­let-le-duc ne se résume pas à des res­tau­ra­tions go­thiques. Il est aus­si un grand ar­chi­tecte de son temps. Ses concep­tions, étran­gères à toute nos­tal­gie et sou­cieuses de ra­tio­na­lisme, sont à l’avant-garde de son époque. Il se pas­sionne pour les nou­velles pos­si­bi­li­tés

tech­niques telles que celles ap­por­tées par le mé­tal et la brique. Ce­la l’op­pose à la nor­ma­ti­vi­té clas­si­ci­sante du pré­fet Hauss­mann et à son mo­dèle d’im­meubles peu ima­gi­na­tifs et im­pli­quant une coû­teuse ca­co­pho­nie de mé­tiers. Viol­let-le-duc a aus­si une im­mense in­fluence sur les gé­né­ra­tions sui­vantes. Il marque de nom­breux ar­chi­tectes comme Gui­mard ou Gaudí, no­tam­ment pour ce der­nier dans sa Sa­gra­da Fa­mi­lia. Il est sur­tout un des chaî­nons majeurs qui per­mettent de suivre sans dis­con­ti­nui­té le fil his­to­rique qui va des maîtres ma­çons du Moyen Âge à Le Cor­bu­sier. Ce­pen­dant, son chefd’oeuvre est évi­dem­ment Notre-dame, chan­tier qui l’oc­cupe du­rant une ving­taine d’an­nées.

Quand on en­tend les com­men­taires sur Notre-dame, on a l'im­pres­sion qu'un grand nombre de per­sonnes ignorent l'ap­port du XIXE ou es­timent de bon ton de le dé­ni­grer. Com­ment ex­pli­quez-vous ce­la ?

Le xixe est le parent pauvre de l’his­toire de l’art et de l’ar­chi­tec­ture. Les ar­chi­tectes mo­dernes du xxe siècle ont par­fois dé­ni­gré les pro­duc­tions du xixe pour mieux s’af­fir­mer et bé­né­fi­cier de com­mandes pu­bliques. Après une longue éclipse, une re­dé­cou­verte lente du xixe s’amorce dans les an­nées 1970. On peut ci­ter des ja­lons, comme le re­fus de Jacques Du­ha­mel (mi­nistre de la Culture) de dé­truire la gare d’or­say ou les tra­vaux de Bru­no Fou­cart (historien de l’art), no­tam­ment ceux sur Viol­let-le-duc. Ce­pen­dant, la mé­con­nais­sance de la con­tri­bu­tion du xixe à Notre-dame que l’on ob­serve ces jours der­niers est stu­pé­fiante.

Que pen­sez-vous des hy­po­thèses de re­cons­truc­tion et des dé­bats, semble-t-il, très « ou­verts » à l'heure ac­tuelle ?

Ce se­rait un crime d’ef­fa­cer l’im­mense ap­port de Viol­letle-duc. On peut ce­pen­dant s’in­quié­ter sé­rieu­se­ment quand on voit des ar­chi­tectes comme Wil­motte pro­po­ser des « gestes ar­chi­tec­tu­raux ». On peut s’in­quié­ter éga­le­ment que cer­tains, ten­tés par une « dé­res­tau­ra­tion », veuillent faire disparaîtr­e la flèche de Viol­let-le-duc à Notre-dame au pro­fit d’une ver­sion sup­po­sée an­té­rieure. Ces deux pos­tures d’amné­sie se­raient évi­dem­ment contraires à la charte de Ve­nise1. Il y a aus­si le pré­cé­dent très contro­ver­sé de Saint-ser­nin, à Tou­louse. Dans cette ba­si­lique, les ap­ports de Viol­let-le-duc ont été, en ef­fet, tout bon­ne­ment sup­pri­més au pro­fit d’un état an­té­rieur dont les sources sont d’ailleurs au­jourd’hui en par­tie contes­tées. Ce­la fut qua­li­fié de van­da­lisme par Bru­no Fou­cart. Ce qui ne veut pas dire qu’il faille for­cé­ment uti­li­ser les mêmes ma­té­riaux qu’au­tre­fois. La ca­thé­drale de Reims, en­core plus gra­ve­ment ra­va­gée en 1914 par les bom­bar­de­ments allemands, a été coif­fée, à par­tir de 1919, d’une char­pente en bé­ton ar­mé très in­tel­li­gem­ment conçue et il n’y a pas lieu de s’en plaindre, bien au contraire. •

1. Charte in­ter­na­tio­nale sur la conser­va­tion et la res­tau­ra­tion des mo­nu­ments et des sites, is­sue des tra­vaux du IIE Congrès internatio­nal des ar­chi­tectes et des tech­ni­ciens des mo­nu­ments his­to­riques, te­nu à Ve­nise en 1964, sous l'égide de l'ico­mos (Internatio­nal Coun­cil of Mo­nu­ments and Sites).

Pa­trick Pa­lem, di­rec­teur de la So­cra, une so­cié­té spé­cia­li­sée dans la conser­va­tion d'oeuvres d'art, sou­lève la tête de Viol­let-le-duc en saint Tho­mas, avant sa res­tau­ra­tion, 16 avril 2019.

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