Contre la res­tau­ra­tion ra­pide

Causeur - - Sommaire N° 68 – Mai 2019 - Alexandre Ga­dy

Le pré­sident Macron a court-cir­cui­té le mi­nis­tère de la Culture afin d'an­non­cer une re­cons­truc­tion ra­pide de No­treDame. Cette pré­ci­pi­ta­tion n'an­nonce rien de bon, car une res­tau­ra­tion à l'iden­tique exige une ré­flexion pous­sée sur l'iden­ti­té pro­fonde de l'édi­fice.

En no­vembre 1793, une jeune ac­trice se pro­dui­sait sur un ro­cher en car­ton-pâte ins­tal­lé dans le choeur de la ca­thé­drale pro­fa­née, de­ve­nue alors le « temple de la Rai­son ». On sait que cette rai­son-là n’a pas mieux réus­si à Notre-dame qu’ailleurs, il était dé­jà trop tard dans le siècle et les Lumières s’étei­gnaient par­tout : l’édi­fice fut ain­si dé­vas­té par le van­da­lisme ja­co­bin, dont l’ico­no­clasme en an­nonce d’autres, plus contem­po­rains.

Après l’in­cen­die du 15 avril der­nier, la Rai­son n’a pas non plus refait sur­face. Tan­dis que Madame Hi­dal­go, nos­tal­gique de la Com­mune de 1871 qui a mis le feu, en vain, à la ca­thé­drale, se pros­ter­nait qua­si­ment de­vant la re­lique de la cou­ronne d’épines du Ch­rist, Jean-luc Mé­len­chon, pour­tant un des der­niers zé­la­teurs du ter­ro­risme ja­co­bin, pleu­rait la vieille ca­thé­drale ! Quant au pré­sident de la Ré­pu­blique, il était frap­pé d’une nou­velle bouf­fée d’hy­bris : mé­lan­geant tout avec une in­com­pé­tence exal­tée, il an­non­çait pour « re­bâ­tir » (sic) Notre-dame des dé­lais ab­surdes, des em­bel­lis­se­ments dou­teux, al­lant jus­qu’à ral­lu­mer un nou­vel in­cen­die avec l’idée ba­roque de lan­cer un concours internatio­nal pour la nou­velle flèche. Ce n’était sans doute pas en­core as­sez, et le gou­ver­ne­ment de­vait par­ache­ver le tout par l’éla­bo­ra­tion d’un pro­jet de loi d’ex­cep­tion ré­di­gé pen­dant que la ca­thé­drale fu­mait en­core, et nom­mer un gé­né­ral d’ar­mée à la re­traite pour di­ri­ger le tout – nous au­rions pré­fé­ré pour notre part l’éner­gique Mon­sieur Be­nal­la !

Ce fai­sant, le gou­ver­ne­ment a fait une se­conde victime : le mi­nis­tère de la Culture, si ab­sent de la sé­quence, alors qu’on touche ici au coeur de son mé­tier. L’ac­tuel lo­ca­taire de la Rue de Va­lois a-t-il com­pris les en­jeux po­li­tiques que sous-tendent ces décisions ex­cep­tion­nelles ? Après le lo­to de Sté­phane Bern, voi­là main­te­nant la re­cons­truc­tion de Notre-dame qui lui échappe : c’est ain­si tout le sys­tème tra­di­tion­nel des Mo­nu­ments his­to­riques qui est mis en dan­ger. La culture du coup po­li­tique et de la com­mu­ni­ca­tion per­ma­nente amène à ne plus uti­li­ser les ser­vices exis­tants, que le contri­buable paye pour­tant, et dont l’ex­pé­rience ac­cu­mu­lée de­puis 1830 n’est pas né­gli­geable, mal­gré quelques limites ré­gu­liè­re­ment dé­non­cées. Dans le do­maine com­plexe de la res­tau­ra­tion, qui met en jeu des ques­tions à la fois tech­niques, cultu­relles et phi­lo­so­phiques, l’af­faire est plus dé­li­cate en­core, et ne sau­rait être trai­tée à la hus­sarde, comme l’a fait le gou­ver­ne­ment.

Un fait banal ?

As­sis­ter en di­rect, im­puis­sant, à l’in­cen­die de la ca­thé­drale Notre-dame a cer­tai­ne­ment été une épreuve pour tout homme sen­sible ; pour l’historien, en re­vanche, c’est un for­mi­dable « di­rect live » sur ce qu’il connaît bien : les mo­nu­ments brûlent en ef­fet de­puis l’an­ti­qui­té, et leur perte consti­tue une his­toire en soi, pleine de nos­tal­gie et d’en­sei­gne­ments. Il est in­sup­por­table à notre époque du risque zé­ro, de la guerre sans mort et des normes de sur­sé­cu­ri­té qu’un tel ac­ci­dent puisse se pro­duire. Les pre­miers ré­sul­tats de l’en­quête montrent que, comme d’ha­bi­tude, c’est d’abord une his­toire de cor­ne­cul, la ren­contre de Dé­dé la Bri­cole avec le gé­nie bâ­tis­seur du Moyen Âge. Quant à la liste des er­reurs et dys­fonc­tion­ne­ments qui ont conduit à l’in­cen­die, re­le­vée la se­maine sui­vante par le Ca­nard en­chaî­né, elle rap­pelle celle, au­tre­ment plus dé­vo­reuse en vies hu­maines, du Ti­ta­nic, le fa­meux ba­teau qui ne de­vait pas cou­ler. Dans l’his­toire des in­cen­dies de grands mo­nu­ments, rap­pe­lons-nous d’abord qu’il n’y a, là en­core et n’en dé­plaise aux com­plo­tistes, rien que de bien connu : la guerre (ca­thé­drale de Reims en 1914), la mal­veillance (la Porte du Sud de Séoul en 2006), le chan­tier mal te­nu (ca­thé­drale de Nantes en 1972), le court-cir­cuit élec­trique (le châ­teau de Lu­né­ville en 2003)… L’in­cen­die cri­mi­nel est le plus rare, ce­lui du siège du Cré­dit lyonnais en 1996 étant l’ex­cep­tion qui confirme la règle.

Le feu d’abord, l’eau sal­va­trice qui de­vient des­truc­trice en­suite, les conso­li­da­tions post-trau­ma­tisme, puis les res­tau­ra­tions, voire les res­ti­tu­tions de ce qui a dis­pa­ru… tout ce­la est éga­le­ment bien connu des his­to­riens et des ar­chi­tectes qui traitent du pa­tri­moine. Ce qui s’est pro­duit le 15 avril der­nier était à pro­pre­ment par­ler un évé­nement, quelque chose qui est ar­ri­vé. Ce qui le rend ex­cep­tion­nel n’est pas sa na­ture, mais le fait qu’il n’au­rait pas dû arriver.

Que va-t-on faire main­te­nant ? Il fau­drait ré­flé­chir et convo­quer à nou­veau la déesse Rai­son. Car de­puis deux siècles, les pro­grès de l’art d’éteindre le feu, ceux de l’his­toire de l’art et de l’ar­chéo­lo­gie, en­fin l’in­ven­tion de nou­veaux ma­té­riaux et de nou­velles tech­niques ont per­mis d’en­vi­sa­ger de ma­nière plus sub­tile la res­tau­ra­tion des édi­fices brû­lés : ain­si s’est ou­verte une sé­quence com­plexe, celle de l’his­toire de la res­tau­ra­tion et de sa dé­on­to­lo­gie. Si com­plexe que son ana­lyse n’est guère ai­sée à chaud, en quelques se­condes d’an­tenne, ou sur un pla­teau de té­lé quand s’en­tre­choquent scoops et for­mules.

À l'iden­tique

À chaque drame, à chaque perte, le dé­bat se fo­ca­lise im­mé­dia­te­ment sur une idée ap­pa­rem­ment simple : on doit res­tau­rer l’édi­fice « à l’iden­tique », soit pour Notre-dame, telle qu’elle était jus­qu’au 15 avril 2019 à 18 h 40. La for­mule doit être ana­ly­sée, car elle concerne non seule­ment l’image de l’édi­fice avant sa des­truc­tion par­tielle, mais aus­si ses ma­té­riaux (pierre pour pierre, bois pour bois, plomb pour plomb…). Une res­tau­ra­tion « à l’iden­tique » sup­pose la réu­nion de trois élé­ments : une do­cu­men­ta­tion par­faite (plans, re­le­vés, photograph­ies, ves­tiges…) ; des ma­té­riaux de même na­ture dis­po­nibles ; un sa­voir-faire in­tact pour les mettre en oeuvre. Ils sont ici réunis sans conteste, et c’est donc une op­tion so­lide, d’au­tant que l’édi­fice était classé au titre des Mo­nu­ments his­to­riques, et qu’il s’agit du « der­nier état connu », comme le sti­pule la charte de Ve­nise, texte internatio­nal de dé­on­to­lo­gie de la res­tau­ra­tion, si­gnée par la France en 1964 (non contrai­gnant).

Mais, pour lo­gique qu’elle soit, cette op­tion sou­lève deux ques­tions : d’abord, elle renonce aux ma­té­riaux mo­dernes qui peuvent, dans cer­tains cas, sup­pléer aux dé­fauts des ma­té­riaux an­ciens – ain­si du bois qui brûle, ou du plomb qui fond. En­suite, sur un plan plus concep­tuel, elle abo­lit l’évé­nement et la res­tau­ra­tion ne s’ins­crit donc pas dans une dé­marche de sou­ve­nir, →

mais au contraire d’effacement. L’his­toire des res­tau­ra­tions des grands édi­fices meur­tris en­seigne de fait que c’est une solution qui n’est, en réa­li­té, ja­mais adop­tée com­plè­te­ment par les res­tau­ra­teurs.

Adap­ta­tions

Ain­si, dès le dé­but du xixe siècle, quand on a com­men­cé à ré­flé­chir à ces pro­blé­ma­tiques, on s’est af­fran­chi, d’une par­tie des contrainte­s. À Rouen, dont la flèche de la ca­thé­drale a été dé­truite par la foudre en 1822, l’ar­chi­tecte Ala­voine, une gé­né­ra­tion avant Viol­letle-duc, pré­co­nise ain­si l’usage de la fonte, ma­té­riau nou­veau qui scan­da­lise, mais qui évite, plaide l’ar­chi­tecte, le risque d’un nou­vel in­cen­die. Ce même rai­son­ne­ment in­ter­vient lorsque la ca­thé­drale de Chartres perd sa char­pente dans un grand in­cen­die en 1836 : elle est alors re­cons­truite en fer, avec une struc­ture de forme ogi­vale, comme le fe­ra éga­le­ment à la ba­si­lique de Saint-de­nis l’ar­chi­tecte François De­bret. Pour la ca­thé­drale de Reims, après la Pre­mière Guerre mon­diale, l’ar­chi­tecte en chef des Mo­nu­ments his­to­riques Hen­ri De­neux, grand connais­seur des char­pentes an­ciennes, met au point un dis­po­si­tif ori­gi­nal, consi­dé­ré au­jourd’hui comme un au­then­tique chefd’oeuvre : il re­prend en ef­fet un sys­tème de char­pente in­ven­té à la Re­nais­sance par Phi­li­bert De­lorme, dit « à pe­tits bois », mais en uti­li­sant le bé­ton. Plus proche de nous, l’ar­chi­tecte Pierre Pru­net uti­lise éga­le­ment du bé­ton après la des­truc­tion de la char­pente de la ca­thé­drale de Nantes, en 1972. Son confrère qui res­taure le par­le­ment de Rennes après l’in­cen­die de 1994 monte pour sa part une char­pente mé­tal­lique, en place de celle d’ori­gine en bois.

Trois rai­sons ex­pliquent ces choix éloi­gnés des dis­po­si­tifs d’ori­gine : outre leur ef­fi­ca­ci­té construc­tive, ces char­pentes faites de ma­té­riaux mo­dernes ont une bonne ré­sis­tance au feu et consti­tuent éga­le­ment le té­moi­gnage d’une époque, non la co­pie plus ou moins fi­dèle de quelque chose qui a en­tiè­re­ment dis­pa­ru.

Ain­si à Notre-dame, il est évident que l’édi­fice doit re­trou­ver son grand comble en croix dont la pente d’ori­gine est don­née par les trois pi­gnons en pierre sub­sis­tants : ce­lui-ci se­ra donc for­mel­le­ment « à l’iden­tique » donc. Mais la char­pente, in­vi­sible de­puis l’extérieur, et de plus in­ter­dite à la vi­site, peut par­fai­te­ment être dif­fé­rente, en bé­ton ou en acier par exemple. Même le ma­té­riau de re­cou­vre­ment extérieur pour­rait chan­ger et n’être plus du plomb, sans gê­ner la lec­ture de l’édi­fice s’il res­pecte la cou­leur gri­sâtre des toits pa­ri­siens.

Le trai­te­ment des par­ties dé­truites qui pos­sé­daient un ca­rac­tère es­thé­tique ou or­ne­men­tal, comme la grande flèche de Viol­let-le-duc qui s’est abat­tue lors de l’in­cen­die, cre­vant les voûtes de la nef et du car­ré du tran­sept, ap­pa­raît plus dé­li­cat. L’his­toire nous en­seigne, là en­core, qu’il s’agit d’une vieille ques­tion et que la re­cons­truc­tion à l’iden­tique n’est pas tou­jours la solution re­te­nue. À Or­léans, ca­thé­drale dy­na­mi­tée par les protestant­s au xvie siècle, le chan­tier du­ra deux siècles en­tiers ; en 1646, l’ar­chi­tecte pa­ri­sien Jacques Le­mer­cier fut char­gé de dres­ser une haute flèche dans le goût mo­derne, « à l’an­tique » : faite de bois et de plomb, en forme d’obé­lisque, sa flèche, dont la sil­houette était com­pa­tible avec l’ar­chi­tec­ture de l’édi­fice, n’a pas sup­por­té son propre poids et a été rem­pla­cée plus tard par une flèche de style go­thique. Au xixe siècle, à Rouen, l’ar­chi­tecte Ala­voine, dé­jà ci­té, a choi­si de don­ner à sa flèche de fonte une sty­li­sa­tion à la go­thique, qui en fait qua­si­ment un chefd’oeuvre « trou­ba­dour », comme les chaises et les pen­dules d’époque Charles X ! À la Sainte-cha­pelle, dont la flèche avait été « dé­ca­pi­tée » par les ja­co­bins, Du­ban et Jean-bap­tiste Las­sus ont choi­si de ré­ta­blir une flèche dans le goût du xive siècle, que nous ap­pe­lons donc « néo­go­thique ». Cette dé­marche se dis­tingue de celle d’hen­ri No­blet, leur pré­dé­ces­seur char­gé par Louis XIII de re­bâ­tir la flèche du même édi­fice, dis­pa­rue dans un in­cen­die ac­ci­den­tel en 1630 : No­blet adop­ta en ef­fet un style mé­dié­val de conti­nui­té, sans re­cherche ar­chéo­lo­gique, ce que les An­glo-saxons nomment si bien le « go­thic sur­vi­val ».

À Notre-dame, en­fin, Viol­let-le-duc a pro­po­sé au ju­ry du concours de 1843 de ré­ta­blir la flèche d’ori­gine, du xiiie siècle, qui avait été dé­truite pen­dant la Ré­vo­lu­tion, ce qu’igno­rait vi­si­ble­ment le Pre­mier mi­nistre lors de sa pé­ro­rai­son du mer­cre­di qui a sui­vi le drame. Lors de la se­conde phase du chan­tier co­los­sal qu’il di­ri­gea près de vingt ans, le grand res­tau­ra­teur pro­po­sa de lui sub­sti­tuer plu­tôt une flèche de son crû, lui qui te­nait sou­vent son go­thique pour plus pur que ce­lui des bâ­tis­seurs mé­dié­vaux…

Ob­jet ar­chi­tec­tu­ral re­la­ti­ve­ment contraint, s’éle­vant d’une base ré­gu­lière jus­qu’à un point, ce­lui de la croix, la flèche est peu sus­cep­tible d’in­no­va­tions, sauf à sor­tir com­plè­te­ment de l’épure en usage de­puis neuf siècles. Ses ma­té­riaux peuvent chan­ger, comme le montre l’exemple de Rouen, mais elle pose sur­tout une double ques­tion tech­nique : celle de sa prise au vent, qui oblige à la per­cer lar­ge­ment ; et sur­tout celle de son poids, qui peut être une charge dé­li­cate pour l’édi­fice go­thique qui lui sert d’as­sise. Qui se sou­vient que, pour Notre-dame, Viol­let-le-duc avait con­çu une flèche trop lourde, qui l’obli­gea à al­té­rer pro­fon­dé­ment l’ar­chi­tec­ture du tran­sept de l’édi­fice ? Après la der­nière guerre, d’autres grands ar­chi­tectes res­tau­ra­teurs, tels Yves-ma­rie Froi­de­vaux, se po­sèrent les mêmes ques­tions et y ap­por­tèrent des ré­ponses sen­si­ble­ment dif­fé­rentes, comme le montre la flèche en bé­ton de l’église de Va­lognes, par exemple.

Quelle le­çon ti­rer du pas­sé ? Elle est double : il faut lais­ser par­ler l’édi­fice et écou­ter les ex­perts. Pour Em­ma­nuel Macron, c’est un dé­fi im­mense : ce­lui de sa­voir se taire. •

Vue de la ca­thé­drale Notre-dame de Paris en 1859, du­rant sa res­tau­ra­tion me­née par Viol­let-le-duc.

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