Re­nouer les fils du pas­sé

Causeur - - Sommaire N° 68 – Mai 2019 - Oli­vier Rey

La tech­no­lo­gie contem­po­raine met en dan­ger les construc­tions du pas­sé que sont les ca­thé­drales. Contre l'ubris de notre temps, la re­cons­truc­tion de No­treDame exige de re­trou­ver, ou au moins de res­pec­ter, la fa­çon d'être au monde de nos an­cêtres. Elle ne doit pas être ma­cro­ni­sée ni « up­gra­dée ».

J'avais 7 ans quand, le 28 jan­vier 1972, je vis brû­ler la ca­thé­drale de Nantes, la ville où je suis né et ai gran­di. Près d’un de­mi-siècle plus tard, j’ai vu brû­ler la ca­thé­drale de Paris, où je me trouve au­jourd’hui ré­si­der. Je pour­rais en ti­rer une loi : les ca­thé­drales des →

villes que j’ha­bite sont pro­mises au feu. Mais les faits ap­pellent aus­si quelques ré­flexions moins égo­cen­trées.

On s’émer­veille des prouesses que la tech­no­lo­gie contem­po­raine per­met de réa­li­ser. De fait, les gens du Moyen Âge au­raient été bien en peine de fa­çon­ner la ma­tière à l’échelle du na­no­mètre. D’un autre cô­té, ils sa­vaient construire des ca­thé­drales qui res­sem­blaient à des ca­thé­drales, ce dont nous avons ma­ni­fes­te­ment per­du la ca­pa­ci­té – il n’est, pour le consta­ter, que de contem­pler la ca­thé­drale d’évry qui, de l’extérieur, pour­rait aus­si bien être un hô­tel de ré­gion, le siège so­cial d’une banque ou un pa­lais des congrès (il suf­fi­rait d’en­le­ver la croix sque­let­tique qui sur­monte l’édi­fice pour que la vo­ca­tion re­li­gieuse de ce­lui-ci de­vienne in­soup­çon­nable). Non seule­ment s’est im­po­sé, avec la tech­nique mo­derne, un es­prit qui em­pêche l’émer­gence de toute ar­chi­tec­ture re­li­gieuse convain­cante, mais en­core la simple co­ha­bi­ta­tion des édi­fices an­ciens avec la­dite tech­nique, uti­li­sée pour les amé­na­ger, les en­tre­te­nir ou les res­tau­rer, fait cou­rir à ceux-ci de graves dan­gers. À Nantes, c’est le cha­lu­meau d’un ou­vrier cou­vreur qui dé­clen­cha le feu qui dé­trui­sit la toi­ture en­tière de la ca­thé­drale1. À Paris, on ne sait pas en­core, on parle d’im­pru­dence, de court-cir­cuit – quoi qu’il en soit, le si­nistre pa­raît lié, d’une ma­nière ou d’une autre, aux tra­vaux en­tre­pris au­tour de la flèche. Pour­quoi la tech­nique mo­derne, qui per­met tant de choses et étend tel­le­ment nos moyens, re­pré­sente-t-elle éga­le­ment un tel dan­ger quand elle s’ap­proche des construc­tions du pas­sé ? Il faut sans doute prendre en compte une mu­ta­tion dans le rap­port à la ma­tière. Dans les termes de Pé­guy : « La ma­tière an­cienne, la ma­tière an­tique avait les moyens d’exi­ger le res­pect, et elle ne s’en pri­vait pas, et elle ne s’en fai­sait pas faute ; au lieu que la ma­tière mo­derne au contraire n’en a ni les moyens, ni le goût, ni l’in­ten­tion. » Ac­cou­tu­mées à la ma­tière mo­derne, et au rap­port mo­derne à la ma­tière, cer­taines per­sonnes qui in­ter­viennent sur les édi­fices an­ciens ne savent plus agir avec les pré­cau­tions, les soins ma­ter­nels, les at­ten­tions cau­te­leuses que com­man­dait le res­pect dont parle Pé­guy. Il faut dire qu’à la dif­fi­cul­té à ac­cor­der à la ma­tière an­cienne l’attention qu’elle ré­clame, s’ajoute la dif­fi­cul­té à té­moi­gner aux restes du Moyen Âge d’au­then­tiques égards, en un temps qui ne place son salut que dans les in­no­va­tions de rup­ture.

Il y a juste cin­quante ans, Pa­so­li­ni fit une nuit, entre veille et som­meil, un de ces rêves qui n’éloignent pas de la réa­li­té, mais au contraire la ré­vèlent : « Des mo­nu­ments, des choses an­tiques, bâ­ties en pierre ou en bois, ou en d’autres ma­tières en­core, des églises, des tours, des fa­çades de pa­lais, tout ce­la, ren­du an­thro­po­mor­phique et comme di­vi­ni­sé par une Fi­gure unique et consciente, s’est aper­çu qu’il n’était plus ai­mé, qu’il sur­vi­vait. Et alors, il a dé­ci­dé de se tuer : un sui­cide lent et sans ta­page, mais ir­ré­pres­sible. […] Si un enfant sent qu’il n’est plus ai­mé, dé­si­ré – il se sent “en trop” –, il dé­cide in­cons­ciem­ment de tom­ber ma­lade et de mourir : et c’est ce qui ar­rive. Pierres, bois, couleurs, c’est ce que sont en train de faire les choses du pas­sé. Et dans mon rêve, je l’ai vu clai­re­ment, comme dans une vision. » Ce qu’a vu, com­pris, sen­ti Pa­so­li­ni se concré­tise de jour en jour – l’in­cen­die de Notre-dame n’en est qu’une scan­sion spec­ta­cu­laire. Évé­nement ac­ci­den­tel, im­pré­vi­sible, et en même temps dans la lo­gique des choses. Je crois que c’est à ce­la, en pre­mier lieu, que tient l’ef­fet de si­dé­ra­tion exer­cé par la réa­li­té de No­tredame en flammes : la concré­ti­sa­tion spec­ta­cu­laire d’un pro­ces­sus dif­fus. Au pas­sage, on no­te­ra que si, comme le sug­gère Pa­so­li­ni, les choses du pas­sé dis­pa­raissent de n’être plus ai­mées, c’est, à re­bours, par l’amour qui ani­mait les pom­piers que la ca­thé­drale a été pré­ser­vée d’un ef­fon­dre­ment to­tal.

Le soir même, l’évé­nement fut suf­fi­sam­ment fort pour im­po­ser sa marque, et le pré­sident de la Ré­pu­blique, en se ren­dant sur les lieux, eut une at­ti­tude et des mots justes. Dès le len­de­main ce­pen­dant, le ma­na­ger avait re­pris le des­sus : « Alors oui, nous re­bâ­ti­rons la ca­thé­drale No­tredame plus belle en­core, et je veux que ce soit ache­vé d’ici cinq an­nées. Nous le pou­vons, et là aus­si, nous mo­bi­li­se­rons. » Plus belle : étant don­né nos fa­cul­tés pro­di­gieuses à ré­pandre ac­tuel­le­ment la lai­deur, aus­si belle ne se­rait dé­jà pas si mal. Je veux : comme si Notre-dame était la chose du pré­sident. Cinq an­nées : le management par la dead­line, qui conduit à tant de tra­vaux bâ­clés, vi­dés de leur sens par le fait que ce n’est pas la tâche à ac­com­plir qui pres­crit la conduite, mais l’échéance. Quand les bâ­tis­seurs de Notre-dame se mirent à l’ou­vrage, la date de re­mise des clés à l’évêque n’était pas fixée. Certes, sans la vo­lon­té d’édi­fier la ca­thé­drale, celle-ci n’au­rait pas vu le jour, mais si la vo­lon­té avait pré­ten­du s’im­po­ser au temps, l’édi­fice au­rait crou­lé de­puis long­temps ou au­rait été ra­té. Et puis, pour­quoi cinq ans – cinq pauvres an­nées, alors que tous les connais­seurs de ce genre de chan­tiers jugent rai­son­nable une du­rée beau­coup plus longue ? La maire de Paris a ren­du ex­pli­cite ce qui, dans l’an­nonce pré­si­den­tielle, était de­meu­ré im­pli­cite : il faut que Notre-dame soit prête pour les Jeux olym­piques de 2024. « Je pense qu’il faut qu’on se mette aus­si dans l’idée que ça ne peut pas prendre dix ans, quinze ans ou vingt ans. Il faut le faire dans les règles de l’art, mais en 2024 on doit être là tous en­semble pour ac­cueillir le monde et Notre-dame doit être là. » Au­tant dire que les règles de l’art ne comptent pas, puis­qu’elles ré­clament da­van­tage que cinq ans. J’ai re­trou­vé ces vers du poète amé­ri­cain Long­fel­low :

Les règles de l'art ne comptent pas, puis­qu'elles ré­clament da­van­tage que cinq ans

Dans les jours an­ciens de l’art, / Les hommes tra­vaillaient avec le plus grand soin / Jus­qu’au plus in­fime et in­vi­sible

dé­tail ; / Car les dieux voient par­tout.

Mais les regards des dieux ou de Dieu ont lais­sé la place aux smart­phones des tou­ristes, et la foire olym­pique dicte le ca­len­drier des tra­vaux. L’édi­to­ria­liste Christophe Bar­bier s’em­porte : « Pour­quoi on nous dit dix ans, quinze ans, chez les pro­fes­sion­nels de la pro­fes­sion : ben parce qu’ils veulent faire de Notre-dame leur dame, et avec beau­coup de mi­nu­tie, beau­coup de soin, bien sûr. Mais non ! Les Chi­nois font des cen­trales nu­cléaires en quelques mois, on doit pou­voir re­cons­truire cette char­pente et ce pla­fond en cinq ans. » Peut-être fau­drait-il confier le chan­tier à une en­tre­prise chi­noise. Ce qui, au de­meu­rant, s’ac­cor­de­rait avec le concours internatio­nal d’ar­chi­tec­ture dont le Pre­mier mi­nistre, dé­ro­geant à la charte de Ve­nise sur la conser­va­tion et la res­tau­ra­tion des mo­nu­ments et des sites, a an­non­cé le lan­ce­ment à pro­pos de la re­cons­truc­tion de la flèche – pour sa part, il ver­rait bien une nou­velle flèche « adap­tée aux tech­niques et aux en­jeux de notre époque ». Pour­quoi pas une éo­lienne, pour faire de Notre-dame un bâ­ti­ment à éner­gie po­si­tive, avec inau­gu­ra­tion par Gre­ta Thun­berg.

Long­temps j’ai pris le RER B à la sta­tion Saint-mi­chel pour me rendre sur mon lieu de tra­vail à Pa­lai­seau. Un jour que j’ac­cro­chais mon vé­lo en bor­dure du par­vis de Notre-dame, j’ai vu et en­ten­du une dame âgée qui, des­cen­dant d’un de ces mons­trueux cars qui pro­mènent les tou­ristes, s’ex­cla­mait à l’in­ten­tion de son amie qui la sui­vait : « Oh, look, it’s so old ! » Elle en était sai­sie. De fait, les Amé­ri­cains n’ont au­cun édi­fice si vieux dans leur pays. Elle ne de­vait pas bien sa­voir de quand ça da­tait, mais elle com­pre­nait au pre­mier coup d’oeil que ce­la ve­nait de loin. Ef­fec­ti­ve­ment, ce­la vient de loin, et pour­tant ce­la nous parle ; ce n’est pas seule­ment du pas­sé, c’est notre pas­sé. Et il y a tout lieu de s’émer­veiller, de­vant Notre-dame, de la pré­sence en­du­rante, per­du­rante, de ce chef-d’oeuvre mé­dié­val plan­té au coeur de notre mo­der­ni­té, té­moin d’un autre rap­port au monde, d’une autre fa­çon d’habiter la terre, qui furent ceux de nos an­cêtres. Un enjeu es­sen­tiel de notre époque ré­side pré­ci­sé­ment là : ne pas at­ten­ter aux quelques fils qui nous re­lient en­core à un pas­sé dont, pour tra­ver­ser le siècle en cours, nous au­rons plus que ja­mais be­soin. Notre-dame de­mande à être ai­mée et res­pec­tée, non pas ex­ploi­tée et ma­cro­ni­sée. L’in­cen­die qui a failli l’anéan­tir de­vrait ré­veiller notre pié­té à l’égard de ce qui nous a été lé­gué, plu­tôt qu’ex­ci­ter le dé­sir de l’« up­gra­der » à la va-vite. •

1. En 2015, la ba­si­lique Saint-do­na­tien de Nantes a elle aus­si été frap­pée par un in­cen­die qui, dé­clen­ché par des tra­vaux, a dé­truit l'es­sen­tiel de la toi­ture.

Dé­tail de L’enfant pro­digue chez les cour­ti­sanes, pein­ture ano­nyme fran­çaise, XVIE siècle : vue de Notre-dame et de l'île de la Ci­té.

La char­pente de la nef de la ca­thé­drale Notre-dame, ré­ha­bi­li­tée au XIXE siècle par Eu­gène Viol­let-le-duc.

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