Dans la tête d'anne Hi­dal­go

Causeur - - Sommaire N° 68 – Mai 2019 - Er­wan Sez­nec

Avec les éco­lo­gistes et les com­mu­nistes en guise d'alliés, les lob­bies LGBT et pro-mi­grants sur le dos, et les mé­dias en em­bus­cade, com­ment pi­lo­ter la lourde ma­chine ad­mi­nis­tra­tive de la mai­rie de Paris ? Re­por­tage.

Ha­ro sur Anne Hi­dal­go. La cause est en­ten­due, la maire de Paris est une nul­li­té, dou­blée d’une tête de mule. Avant même de s’illus­trer en ré­cla­mant la re­nais­sance de Notre-dame de Paris pour les JO, elle avait ac­cu­mu­lé les bou­lettes – Vé­lib’ en panne, Au­to­lib’ cou­lé, em­bou­teillages sur les ave­nues et rats dans les parcs. Et en prime, elle n’écoute per­sonne. La pa­sio­na­ria du « vivre-en­semble » est, semble-t-il, in­vi­vable au quo­ti­dien. Las­sé par ses fou­cades, son pre­mier ad­joint, Bru­no Jul­liard, a dé­mis­sion­né en sep­tembre 2018, parlant d’un « dé­fi­cit d’hu­mi­li­té et de com­pré­hen­sion ». Pré­ten­tieuse et bor­née, en deux mots. Dé­but no­vembre, l’ad­joint à la pro­pre­té, Mao Pe­ni­nou, a dé­mis­sion­né à son tour. Alors que les mu­ni­ci­pales au­ront lieu en 2020, 26 % des Pa­ri­siens sont « plu­tôt mé­con­tents » et 32 % « très mé­con­tents » de son ac­tion, se­lon un son­dage IFOP pu­blié le 24 mars par Le Jour­nal du di­manche.

En somme, on peut dif­fi­ci­le­ment ima­gi­ner pire. Et pour­tant, le pire, c’est qu’anne Hi­dal­go n’a pas en­core per­du les élec­tions, comme elle l’a fait tam­bou­ri­ner dans di­vers mé­dias au cours d’une cam­pagne de com dé­gui­sée en in­for­ma­tion. À 24 % d’in­ten­tions de vote, se­lon le même son­dage, elle de­vance d’un rien Ben­ja­min Gri­veaux, dix points de­vant les autres can­di­dats pu­ta­tifs ou dé­cla­rés. Entre Cé­dric Villa­ni, Mou­nir Mah­jou­bi, Ra­chi­da Da­ti, Gas­pard Gant­zer, Flo­rence Ber­thout, sans ou­blier les dé­pu­tés Pierre-yves Bour­na­zel et Hugues Renson, l’ad­jointe au maire du 4e ar­ron­dis­se­ment Anne Le­bre­ton ou le sé­na­teur Ju­lien Bar­ge­ton, la dés­union de ses ri­vaux joue en sa fa­veur. Anne Hi­dal­go sait tout ce­la. Âgée de 59 ans, elle fait de la po­li­tique à plein temps de­puis deux dé­cen­nies. Entre 1997 et 2002, elle est pas­sée par trois ca­bi­nets mi­nis­té­riels (em­ploi, droits des femmes et jus­tice). Pre­mière ad­jointe de Ber­trand De­la­noë à par­tir de 2001, à qui elle a suc­cé­dé en 2014, elle connaît les rouages de la mai­rie (55 000 agents) et les sub­ti­li­tés d’une élec­tion où la ba­taille se joue par ar­ron­dis­se­ment. Elle doit com­po­ser avec des ad­ver­saires po­li­tiques dif­fi­ciles et avec des alliés qui ne le sont pas moins. Anne Hi­dal­go dé­cide par­fois, mais consacre aus­si du temps à édul­co­rer des pro­po­si­tions élec­to­ra­le­ment sui­ci­daires ve­nant de son propre camp. « Le seul, le vrai, l’unique voyage, c’est de chan­ger de re­gard », di­sait Mar­cel Proust. Adop­ter le temps d’un ar­ticle ce­lui d’anne Hi­dal­go, c’est s’em­bar­quer en ef­fet pour un voyage en terre inconnue. Pour com­prendre com­ment Madame la maire mène sa barque ou, peu­têtre, com­ment elle est me­née par elle, on fe­ra le point sur cinq dos­siers : les rats, l’écriture in­clu­sive et le fé­mi­nisme, la po­li­tique an­ti­voi­ture, les camps de mi­grants et l’en­vo­lée des prix du lo­ge­ment. Or, il ap­pa­raît bien sou­vent que ce qu’on prend pour les lu­bies de la maire sont en réa­li­té celles de grou­pus­cules dont elle a be­soin pour gou­ver­ner.

Sau­vez les rats !

De­puis quelques an­nées, on les voit beau­coup plus sou­vent en sur­face, prin­ci­pa­le­ment, disent les ex­perts, parce que les tra­vaux in­ces­sants les dé­rangent en sous­sol. La ri­poste classique se­rait une cam­pagne de dé­ra­ti­sa­tion uti­li­sant des mé­thodes lé­tales, pièges ou ap­pâts em­poi­son­nés. Sauf que ces so­lu­tions ne sont pas du goût des élus éco­lo­gistes (15 sièges sur 163 au Con­seil). « Com­ment peut-on au­to­ri­ser de telles mé­thodes, qui in fine sont des actes de cruauté ca­rac­té­ri­sés ? » pro­tes­tait le 22 dé­cembre 2016 la com­mis­sion Condi­tion ani­male du groupe EELV pa­ri­sien. Elle pré­co­ni­sait de plan­ter du lau­rier et de la mar­jo­laine dans les parcs, leur odeur étant sup­po­sée éloi­gner les ron­geurs, en attendant les re­tours d’ex­pé­rience sur les contra­cep­tifs pour rats, tes­tés par la ville de New York.

Avant de sou­rire de­vant cette sen­si­ble­rie, il faut exa­mi­ner le dos­sier comme le fe­rait un élu EELV. →

Dans sa sphère in­tel­lec­tuelle, on parle au­jourd’hui sé­rieu­se­ment d’ac­cor­der une forme de ci­toyen­ne­té aux « ani­maux li­mi­naires », ceux qui co­existent avec l’homme. La ville est un « es­pace com­mun que nous par­ta­geons avec d’autres es­pèces » (communiqué EELV du 22/12/2016). La ci­toyen­ne­té ani­male était le thème cen­tral du col­loque « Ani­mal po­li­tique » or­ga­ni­sé le 2 juin 2016 à l’as­sem­blée na­tio­nale, sous le par­rai­nage des dé­pu­tés EELV Lau­rence Abeille et PS Ge­ne­viève Gaillard. Il y a beau­coup été ques­tion de Zoo­po­lis : une théo­rie po­li­tique des droits des ani­maux, livre écrit par deux phi­lo­sophes ca­na­diens, Sue Do­nald­son et Will Kym­li­cka. Pour ces au­teurs, pris très au sérieux au­jourd’hui par les Verts, la créa­tion d’un sta­tut de ré­sident pour les ani­maux s’ins­cri­rait dans le pro­lon­ge­ment de l’abo­li­tion de l’es­cla­vage. En mai 2018, Flo­ren­tin Le­tis­sier, ad­joint EELV à la maire du 14e ar­ron­dis­se­ment, a pro­po­sé au Con­seil la créa­tion d’une plaque com­mé­mo­ra­tive des ani­maux morts pen­dant la guerre, dans le but de rap­pe­ler aux Pa­ri­siens qu’ils ne jouissent pas d’une « place cen­trale et su­pé­rieure au sein du monde vi­vant ». En attendant que ces per­cées concep­tuelles portent tous leurs fruits, le plan va­li­dé en 2017 par Anne Hi­dal­go pré­voyait des dé­ra­ti­sa­tions « res­pec­tueuses de l’en­vi­ron­ne­ment », po­li­tesse faite aux Verts, sans que les mots « piège » et « poi­son » ne soient ja­mais em­ployés. En pra­tique, ils sont uti­li­sés, l’ef­fet ré­pul­sif de la mar­jo­laine re­le­vant de la pen­sée ma­gique. Vous trou­vez que la phi­lo­so­phie Zoo­po­lis est au bas mot far­fe­lue ? La maire de Paris est pro­ba­ble­ment d’ac­cord avec vous. Es­pa­gnole et Fran­çaise (elle a les deux na­tio­na­li­tés), Ana Ma­ria Hi­dal­go Aleu a plu­sieurs fois re­fu­sé de condam­ner la cor­ri­da. Son cabinet nous confirme qu’elle n’a pas chan­gé d’avis.

L'écriture in­clu­sive, mais sous la pres­sion...

Quand le Pre­mier mi­nistre Édouard Philippe a don­né consigne à ses mi­nistres de la ban­nir des com­mu­ni­ca­tions of­fi­cielles, en no­vembre 2017, la Ville de Paris a im­mé­dia­te­ment fait sa­voir qu’elle re­fu­sait de s’ali­gner, ce que Eu­rope 1, entre autres, a in­ter­pré­té comme un acte de ré­sis­tance d’anne Hi­dal­go. En réa­li­té, c’est Hé­lène Bi­dard, ad­jointe PCF à la lutte contre les dis­cri­mi­na­tions, qui a pris la pa­role en Con­seil de Paris, le 21 no­vembre 2017, pour an­non­cer que la mu­ni­ci­pa­li­té ne lâ­che­rait pas le point mé­dian. De même, la maire était ab­sente le 21 no­vembre 2018, quand la conseillèr­e de Paris EELV Joëlle Mo­rel a pro­po­sé de re­bap­ti­ser les Jour­nées du pa­tri­moine « Jour­nées du ma­tri­moine et du pa­tri­moine ». « Vous no­te­rez d’ailleurs que la maire n’uti­lise pas, ou très ra­re­ment, l’écriture in­clu­sive dans son ex­pres­sion per­son­nelle sur les ré­seaux so­ciaux », nous si­gnale son cabinet. En ef­fet, son compte Twit­ter et sa page Fa­ce­book sont pra­ti­que­ment vierges de point mé­dian.

Sur le plan élec­to­ral, elle a pro­ba­ble­ment com­pris que l’écriture in­clu­sive était une balle dans le pied. Les en­quêtes d’opinion montrent qu’une très large ma­jo­ri­té des son­dés ne sait pas de quoi il s’agit ! Quand ils le savent, ils y sont dé­fa­vo­rables, à 69 % pour les sym­pa­thi­sants PS et à 83 % pour les plus de 65 ans (en­quête IFOP pour At­lan­ti­co de no­vembre 2017). Mais une élue so­cia­liste peut-elle en­core ap­pe­ler à la me­sure dans l’ex­pres­sion du fé­mi­nisme ? Le 4 juillet 2017, sur pro­po­si­tion de Da­vid Bel­liard (EELV), le Con­seil de Paris a vo­té un « voeu » à la RATP et au Syn­di­cat des trans­ports d’île-de-france (STIF) pour qu’ils sen­si­bi­lisent les voya­geurs aux pro­blèmes du « mans­prea­ding », ha­bi­tude pré­su­mée mas­cu­line consis­tant à s’as­seoir en écar­tant lar­ge­ment les jambes. Tout dé­li­rant qu’il soit, ce « voeu » ma­ni­feste une forme de re­te­nue de la part du Con­seil. Le col­lec­tif Osez le fé­mi­nisme, pour sa part, vou­drait que le « mans­prea­ding » soit sanc­tion­nable, car c’est la « pre­mière étape du conti­nuum des vio­lences » qui s’exerce contre les femmes, « dans l’es­pace pri­vé comme pu­blic ». Qui écarte les jambes peut aus­si bien battre sa com­pagne... Inepte ? Peut-être, mais la fon­da­trice d’osez le fé­mi­nisme, Ca­ro­line de Haas, a un pou­voir de nui­sance avec le­quel il faut com­po­ser. Sa pé­ti­tion « Loi tra­vail : non, mer­ci » (un mil­lion de si­gna­tures) a coû­té cher à My­riam El Khom­ri, en 2016. À gauche, tout le monde s’en sou­vient.

Au­to­mo­bile, une guerre payante et sans risque

Dans ce dos­sier, la ligne dure est celle d’anne Hi­dal­go. Il faut ré­duire la place ac­cor­dée à la voi­ture, créer de la conges­tion, jus­qu’à ce que les au­to­mo­bi­listes, écoeu­rés, se re­portent sur les trans­ports en com­mun. En tant que pré­si­dente du C40 Ci­ties (re­grou­pe­ment de 96 mé­tro­poles pour la lutte contre le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique), elle se doit d’avoir une po­li­tique vi­gou­reuse contre les mo­teurs ther­miques. Et ça marche ! La cir­cu­la­tion à Paris re­cule de 2 à 4 % en moyenne, chaque an­née. Le pro­blème est que ce­la au­rait sans doute réus­si sans cette po­li­tique pu­ni­tive qui or­ga­nise dé­li­bé­ré­ment l’étran­gle­ment de la ville. Les im­ma­tri­cu­la­tions de voi­ture à Paris étaient orien­tées à la baisse bien avant la prise de la mai­rie par le PS. De­puis 1990, au to­tal, quelque 150 000 mé­nages pa­ri­siens ont re­non­cé à pos­sé­der une voi­ture. La ré­gion Île-de­france se dés­in­dus­tria­li­sant, le nombre de ca­mions sur les routes re­cule aus­si. On est tom­bé de 32 mil­liards de tonnes/km an­nuelles en 2000, à 28 mil­liards en 2015, ce qui re­pré­sente des di­zaines de mil­liers de 38 tonnes éva­po­rés, se­lon les sta­tis­tiques du Con­seil gé­né­ral du dé­ve­lop­pe­ment du­rable. Si on y ajoute le dur­cis­se­ment pro­gres­sif des normes eu­ro­péennes an­ti­pol­lu­tion en ma­tière au­to­mo­bile (la der­nière, Euro 6c, date seule­ment de 2018), une conclu­sion s’im­pose. Même si la mu­ni­ci­pa­li­té avait tout fait pour en­cou­ra­ger la cir­cu­la­tion, la pol­lu­tion de l’air liée au tra­fic au­rait quand même di­mi­nué à Paris ! Si les pics de pol­lu­tion sont plus nom­breux, c’est ex­clu­si­ve­ment parce que les seuils de dé­clen­che­ment des alertes sont ré­gu­liè­re­ment re­vus à la baisse, dans le cadre des di­rec­tives eu­ro­péennes sur la qua­li­té de l’air.

Mais ce­la, Anne Hi­dal­go se garde bien de le dire, car ta­per sur la voi­ture est en réa­li­té un bon cal­cul élec­to­ral. Les res­tric­tions à la cir­cu­la­tion gênent sur­tout les ban­lieu­sards, qui ne votent pas. Elles font plai­sir aux élec­teurs sen­sibles au thème de l’en­vi­ron­ne­ment. Elles vont en­fin dans le sens d’un pré­ju­gé te­nace, se­lon le­quel la voi­ture in­di­vi­duelle est on­to­lo­gi­que­ment de droite (contrai­re­ment à la voi­ture par­ta­gée fa­çon Blue­car ou Free2move). En 2015, on a vu fleu­rir de nom­breuses ana­lyses éta­blis­sant un lien entre la carte du vote FN en ré­gion pa­ri­sienne et celle des trans­ports en com­mun ! « L’écra­sante ma­jo­ri­té des 682 com­munes, dans les­quelles la liste FN de Wal­le­rand de Saint-just est ar­ri­vée en tête, est en ef­fet si­tuée [...] au-de­là des ter­mi­nus des dif­fé­rents RER », poin­tait La Tri­bune du 11 dé­cembre 2015. « Dès qu’on se trouve à dix ou quinze mi­nutes d’une ligne RER, le vote FN s’en­vole de 10 à 20 % », af­fir­mait dé­jà Oli­vier Faure dans Le Point du 27 mai 2014. La cor­ré­la­tion entre le vote FN et l’usage de la voi­ture ne se vé­ri­fie nulle part hors d’île-de-france, mais peu im­porte. En po­li­tique, il faut sa­voir flat­ter les pré­ju­gés.

Du bon usage élec­to­ral des camps de mi­grants

Sur ce su­jet explosif, la maire de Paris était prise entre deux feux. D’un cô­té, les cam­pe­ments sau­vages fi­nissent par las­ser même les mieux dis­po­sés des ha­bi­tants. D’un autre cô­té, il faut te­nir compte des hu­ma­ni­taires, qui ont un pou­voir de mo­bi­li­sa­tion et de nui­sance consi­dé­rable. Le com­pro­mis trou­vé a consis­té à to­lé­rer les mi­grants, mais pas n’im­porte où. Cha­cun l’a re­mar­qué, ils sont dans le nord-est pa­ri­sien. Se­lon le cabinet de la maire, c’est « es­sen­tiel­le­ment dû à la proxi­mi­té avec la gare du Nord et à l’axe Paris-ca­lais. De nom­breux mi­grants pré­voyant de re­joindre l’an­gle­terre ou les pays nor­diques comme la Suède, le nord de Paris re­pré­sente un point d’étape dans leur par­cours mi­gra­toire ».

Il ne s’agi­rait en somme que d’un choix tech­nique. Un exa­men at­ten­tif de la carte élec­to­rale montre pour­tant que les mi­grants sont to­lé­rés dans les sec­teurs où l’ad­ver­saire ne se si­tue pas à la droite d’anne Hi­dal­go, mais à sa gauche. Les camps sont ma­jo­ri­tai­re­ment si­tués dans la 17e cir­cons­crip­tion, qui a en­voyé Da­nièle Obo­no (La France in­sou­mise) à l’as­sem­blée en 2017, avec 50,71 % des voix. Un au­then­tique exploit, sur fond de raz-de­ma­rée LREM. On trouve aus­si des tentes de mi­grants dans la 16e cir­cons­crip­tion voi­sine. Elle a élu député en 2017 Mou­nir Mah­jou­bi (LREM), mais de jus­tesse. Avec 48,82 % des suf­frages à LFI, c’est éga­le­ment un fief où le dan­ger, pour Anne Hi­dal­go, vient plu­tôt de l’aile gauche. Ris­quer un pro­cès en xé­no­pho­bie est pé­rilleux, dans ce sec­teur où un pen­seur comme Ted­dy Cruz est pris au sérieux. Cet ar­chi­tecte, qui a re­çu à Paris en mai 2011 un « Glo­bal Award », op­pose « la pla­ni­fi­ca­tion dis­cri­mi­na­toire des ban­lieues pa­villon­naires et les stra­té­gies in­for­melles des bi­don­villes ». Se­lon →

lui, les mi­grants ré­gé­nèrent la ville. Ils « trans­forment les ban­lieues pa­villon­naires en sites de pro­duc­tion en y im­bri­quant des mar­chés, des lieux de culte, d’édu­ca­tion, des es­paces com­mu­nau­taires. » Anne Hi­dal­go a co­si­gné en dé­cembre 2017 une tri­bune as­sez dé­coif­fante à l’oc­ca­sion du lan­ce­ment du pro­jet Place. Il vise à trans­for­mer des mi­grants en en­tre­pre­neurs, prou­vant ain­si, se­lon la maire, que ces der­niers « se­raient en me­sure de contri­buer ici et main­te­nant à la ri­chesse économique et cultu­relle de notre ville », si notre manque d’ou­ver­ture d’es­prit n’en fai­sait pas « bas­cu­ler une ma­jo­ri­té dans l’ex­clu­sion à peine leur ar­ri­vée ». La sphère as­so­cia­tive a ap­plau­di. L’élec­to­rat vo­la­til des 12e, 13e et 14e ar­ron­dis­se­ments, peut-être un peu moins. Ces sec­teurs sont les équi­va­lents pa­ri­siens des swings states qui, en bas­cu­lant d’un bord à l’autre, font et dé­font les pré­si­dents amé­ri­cains. Entre les quais de Seine dans le 13e, le parc de Ber­cy dans le 12e et les larges contre-al­lées des bou­le­vards du 14e, la place ne manque pas. Et pour­tant, pra­ti­que­ment pas de tentes de mi­grants ! Il y a eu un camp près de la Ci­té de la mode et du de­si­gn (quai d’aus­ter­litz, 13e) en 2015. Il a vite été dé­ga­gé. Les lais­ser prendre ra­cine dans cette par­tie de Paris se­rait élec­to­ra­le­ment trop ris­qué.

Im­mo­bi­lier hors de prix, exode des Pa­ri­siens : tant mieux

Après avoir pro­gres­sé dans les an­nées 1990 et 2000, la po­pu­la­tion de Paris a di­mi­nué de 59 648 ha­bi­tants entre 2011 et 2016. Le 8e et le 2e se vident à toute vi­tesse (- 10 % et - 11,6 % en cinq ans, se­lon l’in­see). Prin­ci­pale cause des dé­parts, les prix de l’im­mo­bi­lier, qui ont tri­plé en vingt ans. Cette sai­gnée dé­mo­gra­phique n’émeut guère le cabinet d’anne Hi­dal­go. « Pour nous, le su­jet est moins d’aug­men­ter le nombre d’ha­bi­tants que de veiller à main­te­nir la di­ver­si­té de ces ha­bi­tants et à amé­lio­rer leur cadre de vie. » On peut al­ler plus loin : la Ville s’ac­com­mode très bien de la ten­dance ac­tuelle. Une étude de l’in­see pu­bliée en 2012 montre que les ar­ri­vants dans la mé­tro­pole du Grand Paris ont entre 15 et 29 ans, dans 60 % des cas, alors que ceux qui s’en vont (197 000 per­sonnes en 2012 !) sont des fa­milles et des per­sonnes âgées. Les jeunes sans en­fants font tour­ner les ca­fés et les com­merces, votent plu­tôt à gauche et ne ré­clament, contrai­re­ment à ceux qui s’en vont, ni places en crèche ni mai­sons de san­té1. De là à dire que la mai­rie en­tre­tient la hausse des prix de l’im­mo­bi­lier ré­si­den­tiel, il y a un pas. On peut le fran­chir sans hé­si­ta­tion, pour plu­sieurs rai­sons. Tout d’abord, la Ville ne fait stric

te­ment rien pour ra­len­tir l’im­mo­bi­lier de bu­reau. Le cabinet De­loitte sa­luait le dy­na­misme du mar­ché en 2017 avec 750 000 m2 de bu­reaux en chan­tier dans la ca­pi­tale ! Un re­cord his­to­rique. Pa­ral­lè­le­ment, la ma­jo­ri­té en place contri­bue à as­sé­cher le mar­ché du ré­si­den­tiel en ra­che­tant des lo­ge­ments, au lieu d’en construire (voir en­tre­tien avec Flo­rence Ber­thout, page sui­vante).

Der­nier point, et non des moindres, les rè­gle­ments adop­tés par Paris ont ren­ché­ri les coûts de construc­tion. Le plan lo­cal d’urbanisme adop­té en juillet 2016 ren­force les obli­ga­tions de vé­gé­ta­li­ser une par­tie des fa­çades et des toits-terrasses à par­tir de 100 m2 et « sanc­tua­rise » au nom de l’en­vi­ron­ne­ment de vastes em­prises fon­cières (11 hec­tares au to­tal) des­ti­nées à de­ve­nir des es­paces verts, à proxi­mi­té du ré­ser­voir de Gre­nelle ou sur la friche ferroviair­e Cha­pelle Charbon. Les ri­ve­rains s’en ré­jouissent. Les can­di­dats à l’ac­qui­si­tion, un peu moins.

Le ren­ché­ris­se­ment du coût des lo­ge­ments par le biais de l’écologie frôle l’ab­surde, avec les ré­cu­pé­ra­teurs d’urine du fu­tur éco­quar­tier Saint-vincent-de-paul. Me­né par l’agence de l’eau, avec le sou­tien de la Ville de Paris, le pro­jet nom­mé Oca­pi (Op­ti­mi­sa­tion des cycles car­bone, azote et phos­phore en ville) consiste à do­ter chaque ap­par­te­ment d’un cir­cuit à part, dé­dié à l’urine. Cel­le­ci contient du phos­phore, uti­li­sable comme en­grais. « Le sur­coût est es­ti­mé à 1 000 eu­ros par lo­ge­ment », ex­pli­quait Cé­lia Blauel, ad­jointe à la maire de Paris, aux Échos le 12 mars, tout en avouant in­gé­nu­ment que « la vé­ri­table pro­blé­ma­tique » était « l’ab­sence de dé­bou­ché ». C’est le moins que l’on puisse dire. Les ré­serves mon­diales de phos­phore re­pré­sentent 400 ans de consom­ma­tion au rythme ac­tuel. Anne Hi­dal­go ché­rit « la vision d’une ville tou­jours plus bien­veillante, éco­lo­gique et at­trac­tive » (20 mi­nutes du 4 juillet 2016), mais le 7 juillet 2018, elle twitte : « At­trac­ti­vi­té de Paris ! Brexit : un des lea­ders du cour­tage mon­dial choi­sit Paris. » Les tra­ders ont les moyens. À quoi res­semble l’avenir ? Peut-être à San Francisco, ville high-tech, to­lé­rante, « gay friendly », exem­plaire sur le plan de l’en­vi­ron­ne­ment, qu’un ha­bi­tant sur deux dé­cla­rait vou­loir quit­ter en 2018, faute de pou­voir se lo­ger dé­cem­ment... •

1. Anne Hi­dal­go a an­non­cé en jan­vier la gra­tui­té des trans­ports en com­mun pour les 4-11 ans à la ren­trée pro­chaine et des ré­duc­tions pour les col­lé­giens et ly­céens, mais elle n'avait pas vrai­ment le choix. Ses alliés EELV font pres­sion de­puis des an­nées en fa­veur de la gra­tui­té to­tale des trans­ports pour tous.

Anne Hi­dal­go dans son bu­reau de l'hô­tel de Ville, mars 2015.

Anne Hi­dal­go et Vincent Bol­lo­ré pré­sentent « l'au­to bon­heur », une ver­sion cus­to­mi­sée d'au­to­lib', oc­tobre 2014.

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