Aix-marseille, le mariage forcé

Il y a trois ans, l'état a im­po­sé la créa­tion de la mé­tro­pole Aix-marseille-pro­vence pour fa­vo­ri­ser le dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique d'un ter­ri­toire gre­vé par les dif­fi­cul­tés de sa ville-centre. Mais la pros­père Aix re­chigne en­core à convo­ler avec la né­ces­site

Causeur - - Sommaire N° 69 – Juin 2019 - Daoud Bou­ghe­za­la

Gare aux dia­blines ! Ces mi­nus­cules na­vettes élec­triques ser­pentent dans les rues pié­tonnes du Vieil Aix. Dans ce pai­sible centre his­to­rique que ré­veillent les foules étu­diantes, les fa­çades blondes en pierre de taille dis­putent la pri­mau­té aux pe­tits com­merces franchisés. À quelques pas de l’hô­tel de ville et de la ca­thé­drale, des at­lantes sou­tiennent le por­tail d’un splen­dide hô­tel par­ti­cu­lier Grand Siècle. Sur le cours Mi­ra­beau voi­sin, les étals de fruits, lé­gumes et spé­cia­li­tés du pays ré­jouissent tou­ristes et bour­geois du cru, dont on dé­cèle à peine l’accent.

Rien dans cette image d’épi­nal pro­ven­çale ne laisse soup­çon­ner la co­lère qui gronde. « Je ne veux pas que Marseille gère mon bud­get ! Lorsque vous met­tez une pomme pour­rie dans un pa­nier, qui gagne ? Pas celle qui est en haut du pa­nier », s’em­porte Ma­ryse Jois­sains, 76 ans, maire (LR) d’aix sys­té­ma­ti­que­ment ré­élue de­puis 2001. L’édile gouailleus­e, épouse séparée de l’an­cien maire Alain Jois­sains (1977-1983), aus­si contro­ver­sée qu’ap­pré­ciée de ses ad­mi­nis­trés, ne cesse de ful­mi­ner contre la mé­tro­pole Aix-marseille-pro­vence (AMP) of­fi­ciel­le­ment créée le 1er jan­vier 2016. Cer­tains mur­murent que les ré­cents en­nuis ju­di­ciaires – une condam­na­tion en appel le 28 mai à un an d’in­éli­gi­bi­li­té et six mois de pri­son avec sur­sis pour dé­tour­ne­ment de fonds et prise illé­gale d’in­té­rêts1 – de cette fille de do­cker tou­lon­nais ne se­raient pas sans rap­port avec sa croi­sade an­ti­mé­tro­pole. Contre l’avis de la qua­si-to­ta­li­té des maires concer­nés, Mar­seillais ex­cep­tés, l’état a ins­ti­tué cette nou­velle couche du mille-feuille ad­mi­nis­tra­tif pour amé­lio­rer le dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique, l’amé­na­ge­ment et la mo­bi­li­té d’un ter­ri­toire ap­pe­lé à pe­ser dans la mon­dia­li­sa­tion. S’il s’agit de la plus grande mé­tro­pole fran­çaise (1,8 mil­lion d’ha­bi­tants ré­par­tis sur 3 148 km2) loin de­vant le Grand Paris et le Grand Lyon, AMP in­verse l’ha­bi­tuel sché­ma mé­tro­po­li­tain : Marseille, sa ville-centre, est bien plus pauvre que sa pé­ri­phé­rie. Et souffre d’une dette in­ter­com­mu­nale abys­sale que sa ri­vale his­to­rique Aixen-pro­vence n’a au­cune en­vie d’as­su­mer. →

Hé­té­ro­clite, la mé­tro­pole en ar­chi­pel AMP re­groupe six in­ter­com­mu­na­li­tés (Marseille Pro­vence Mé­tro­pole, Pays d’aix, Pays d’au­bagne, Pays de Mar­tigues, Sa­lo­né­tang de Berre-du­rance et Syn­di­cat d’ag­glo­mé­ra­tion nou­velle Ouest Pro­vence au­tour d’istres et Fos) dans une ins­ti­tu­tion nou­velle pla­cée entre la commune et le dé­par­te­ment, avec le­quel elle est cen­sée fu­sion­ner. De­puis no­vembre 2018, la Mar­seillaise Martine Vas­sal (LR), pré­si­dente du Conseil dé­par­te­men­tal, a d’ailleurs re­pris les rênes d’aix-marseille-pro­vence au pre­mier des Mar­seillais Jean-claude Gau­din (LR), bien­tôt 80 ans au comp­teur.

Mais l’équa­tion se com­plique : les fron­tières de la mé­tro­pole ne se confondent pas avec celles des Bouches-du-rhône, le pays d’arles re­fu­sant obs­ti­né­ment de s’y fondre. Autre bi­zar­re­rie ad­mi­nis­tra­tive, les deux com­munes du Vau­cluse (Per­tuis) et du Var (Saint-za­cha­rie), res­pec­ti­ve­ment membres des pays d’aix et d’au­bagne, ont in­té­gré la mé­tro­pole, mais pas les Bouches-du-rhône.

Au-de­là des que­relles de clo­cher, Aix a-t-elle tort de craindre une main­mise de Marseille sur la mé­tro­pole ? Sur les 240 membres du conseil mé­tro­po­li­tain dis­tri­bués au pro­ra­ta dé­mo­gra­phique, 108 ont été at­tri­bués à la cité pho­céenne (860 000 ha­bi­tants) contre seule­ment 55 à Aix-en-pro­vence (142 000 âmes). Sur fond de chi­cayas entre Ma­ryse Jois­sains et Jean-claude Gau­din, la droite se di­vise en deux groupes au sein du conseil mé­tro­po­li­tain : les Mar­seillais et les autres. « La ville de Marseille a trans­fé­ré à l’intercommu­nalité Marseille Pro­vence 2,6 mil­liards d’eu­ros de dette. En ajou­tant la pis­cine et la salle de sport en dif­fi­cul­té, le stade qui n’est pas aux normes de sé­cu­ri­té, les écoles mal en­tre­te­nues, ce­la donne une dette po­ten­tielle de 4 à 6 mil­liards ! » cal­cule Ma­ryse Jois­sains. De quoi faire dire à la peu di­plo­mate maire d’aix que la mé­tro­pole confie « au der­nier de la classe le des­tin du pre­mier ». Pour au­tant, mu­tua­li­ser la dette ne si­gni­fie pas la sol­der. Certes, les taxes fon­cières mé­tro­po­li­taines, la taxe sur les or­dures mé­na­gères por­tée par mé­nages et en­tre­prises, la contri­bu­tion for­fai­taire éco­no­mique (CFE) ont été uni­fiées à un taux mé­tro­po­li­tain moyen, pé­na­li­sant les ter­ri­toires les mieux gé­rés et les moins gour­mands en im­pôts. Du cô­té de Berre-l’étang, le maire (PS) Ma­rio Mar­ti­net ne mâche pas ses mots : la mé­tro­pole n’au­rait d’autre but que d’ab­sor­ber la dette mar­seillaise – pas­sée de la ville à sa com­mu­nau­té ur­baine puis à la mé­tro­pole, et bien­tôt au dé­par­te­ment ? – afin d’évi­ter de mettre la deuxième ville de France sous tu­telle…

Mais l’en­jeu mé­tro­po­li­tain ne se ré­sume pas à des comptes d’apo­thi­caire. À 25 ki­lo­mètres au nord de Marseille, Aix res­sasse sou­vent les pon­cifs qui op­posent la ville ro­maine tour­née vers l’in­té­rieur des terres au comp­toir ma­ri­time fon­dée par les Grecs. Sous l’an­cien Ré­gime, Col­bert oc­troya à Marseille le sta­tut de port franc de ma­nière à fa­vo­ri­ser ses échanges com­mer­ciaux avec le grand large. Si bien que l’hexagone consi­dé­rait les mar­chan­dises mar­seillaises comme des pro­duits étran­gers im­por­tés. Siège d’une chambre de com­merce dès 1599, ja­louse de son au­to­no­mie, Marseille éten­dait ses mar­chés au gré des conquêtes co­lo­niales. Fai­sant ca­va­lier seul, la ville de par­le­ment et d’uni­ver­si­té qu’était Aix ser­vait de re­lais pro­ven­çal au cen­tra­lisme pa­ri­sien. La ré­vo­lu­tion in­dus­trielle sur­prit les deux ci­tés. Si bien que Marseille a trans­for­mé quelques pro­duits de base (huile, sucre, savon) pen­dant qu’aix s’at­ti­rait une ré­pu­ta­tion de belle en­dor­mie. Il y a bien­tôt un siècle, Léon Dau­det mar­quait ain­si cet an­ta­go­nisme : « Si Marseille est un grand vil­lage se­mé de mo­nu­ments de pierre, mais qui a gar­dé l’al­lure du marché à bes­tiaux, à femmes, à pois­sons et à grains qui ré­sume son his­toire com­mer­çante, Aix a pris l’as­pect d’un tom­beau que res­pecte la vé­gé­ta­tion en­vi­ron­nante. C’est un cé­no­taphe en plu­sieurs pa­lais, en­foui dans son propre pas­sé et qui ne sau­rait plus ser­vir à rien autre chose qu’à l’émou­vante conser­va­tion des morts. »

De­puis la dé­co­lo­ni­sa­tion, Marseille cherche un mo­dèle éco­no­mique de re­change. Ces vingt der­nières an­nées, l’ar­ri­vée du TGV Mé­di­ter­ra­née à Aix et Marseille a contri­bué à dy­na­mi­ser la ré­gion. Peut-être un peu trop : la qua­li­té de vie aixoise fait flam­ber les prix de l’im­mo­bi­lier à 7 000 eu­ros le mètre car­ré, y com­pris dans l’éco­quar­tier d’af­faires ex­cen­tré de la Du­ranne.

Gare à l’illu­sion d’op­tique : der­rière « l’image carte postale du centre dont les cir­cuits tou­ris­tiques font le tour, l’at­trac­tion tou­ris­tique et cultu­relle d’aix se li­mite à 10 % du ter­ri­toire de la ville et à 15 000 ha­bi­tants », pré­vient Lu­cien-alexandre Cas­tro­no­vo, conseiller mu­ni­ci­pal di­vers gauche de­puis 1983. Le dé­cor en car­ton-pâte du Vieil Aix cache des quar­tiers pé­ri­phé­riques cham­pêtres et même des zones ur­baines prio­ri­taires (Jas-de-bouf­fan, En­ca­gnane, Cor­sy…). Des pe­tites concen­tra­tions de lo­ge­ments so­ciaux certes bien moins si­nis­trées que les quar­tiers nord de Marseille. « Par rap­port à Marseille, Aix semble être Mo­na­co, mais nous avons 14,7 % d’ha­bi­tants sous le seuil de pau­vre­té », pré­cise la sé­na­trice et conseillèr­e mu­ni­ci­pale aixoise So­phie Jois­sains, fille et dau­phine pu­ta­tive de Ma­ryse.

Sym­bole de la mé­sen­tente his­to­rique entre les deux soeurs en­ne­mies, une seule voie fer­ro­viaire re­lie Aix à Marseille. Le trafic sur l’au­to­route qu’em­pruntent des di­zaines de mil­liers de per­sonnes chaque jour s’en­gorge aux heures de pointe, sa­chant qu’il faut fré­quem­ment une heure et de­mie pour re­lier le nord et le sud de Marseille. Un vague pro­jet de RER Aix-marseille au­quel plus per­sonne ne croit prend la pous­sière de­puis des dé­cen­nies.

Trois ans et de­mi après le lan­ce­ment de la mé­tro­pole, Aix ne se ré­sout tou­jours pas à faire caisse commune avec Marseille. Les Jois­sains dé­fendent mor­di­cus l’au­to­no­mie fi­nan­cière du pays d’aix, quitte à vou­loir scin­der

AMP en deux mé­tro­poles dis­tinctes. Sans quoi, elles craignent une pau­pé­ri­sa­tion gé­né­rale… Bref, la mai­rie d’aix ne se ré­signe au mariage forcé qu’à condi­tion de faire chambre à part.

Un com­bat d’ar­rière-garde ? « La mé­tro­pole existe de fait. Il y a dix ans, j’avais sug­gé­ré à Ma­ryse Jois­sains de bâ­tir deux mé­tro­poles sé­pa­rées. Au­jourd’hui, sa pro­po­si­tion ar­rive trop tard et n’est plus qu’un ar­gu­ment électoral », sou­pire Jean-da­vid Ciot, ex-dé­pu­té PS, maire du Puy-sainte-ré­pa­rade, sur les hau­teurs d’aix, et pré­sident du groupe so­cia­liste au conseil mé­tro­po­li­tain. Le jeune quin­qua­gé­naire dé­fend le prin­cipe de sub­si­dia­ri­té contre les pré­ten­tions ten­ta­cu­laires de la mé­tro­pole, la­quelle a ar­ra­ché 37 com­pé­tences aux com­munes et in­ter­com­mu­na­li­tés. Pré­vu le 1er jan­vier 2020, le trans­fert dé­fi­ni­tif à l’éche­lon mé­tro­po­li­tain de pré­ro­ga­tives tels que la voi­rie, l’ex­ten­sion des ci­me­tières, la ges­tion du mo­bi­lier ur­bain ou le ra­mas­sage des dé­chets dé­passe l’en­ten­de­ment. « Il y a un consen­sus po­li­tique total de l’ex­trême droite à l’ex­trême gauche pour re­don­ner des com­pé­tences aux com­munes. Ne s’y op­posent que quelques dé­pu­tés LREM qui n’ont ja­mais exer­cé de man­dat lo­cal », ren­ché­rit Ciot. Loin de dé­ve­lop­per quelques axes stra­té­giques (éco­no­mie, mo­bi­li­té, en­vi­ron­ne­ment), la mé­tro­pole a ob­te­nu des pou­voirs qu’elle n’a pas les moyens d’as­su­mer. Elle les re­dé­lègue donc aux com­munes sous forme de conven­tions. Du pur Ubu. Sans être un par­ti­san in­con­di­tion­nel de la mé­tro­po­li­sa­tion, le maire du Puy vou­drait construire « un ter­ri­toire in­dus­triel, pros­père, créa­teur de ri­chesses », dont l’éco­no­mie ne re­po­se­rait pas sur « l’im­mo­bi­lier et les bou­teilles d’oran­gi­na » !

À quelques ki­lo­mètres de là, un en­tre­pre­neur dy­na­mique re­lève ce dé­fi. Pas­cal Lorne, qua­dra bron­zé, s’est ins­tal­lé au Jas-de-bouf­fan à son re­tour de San Fran­cis­co, il y a trois ans. Le di­rec­teur de la boîte d’in­té­rim Go­job di­rige le la­bel French Tech Aix-marseille, un en­semble de 12 chefs d’en­tre­prise du numérique re­con­nus qui font bé­né­fi­cier de leur ré­seau l’en­semble du sec­teur lo­cal. De son point de vue, la mé­tro­pole re­lève de l’évidence. « Les gué­guerres entre Aix et Marseille sont ri­di­cules ! Quand ma boîte était à Marseille, je ga­lé­rais pour faire des­cendre mes sa­la­riés d’aix parce que le train met des plombes et le bus est hy­per cher. Main­te­nant, je ga­lère pour faire venir les gens de Marseille », ex­pose cet ha­bi­tué du TGV qui passe deux jours par se­maine à Paris. Il est vrai que 60 % des ha­bi­tants de la mé­tro­pole ne logent pas dans la commune où ils tra­vaillent. Un géo­graphe par­le­rait de bas­sin de vie. À trois heures de Paris, la mé­tro­pole rêve de de­ve­nir une Si­li­con Val­ley fran­çaise et peut →

dé­jà se tar­guer d’avoir dé­trô­né So­phia-an­ti­po­lis, victime de l’en­cla­ve­ment fer­ro­viaire ni­çois. Mal­gré la ma­tière grise que four­nit Aix-marseille, plus grande uni­ver­si­té fran­co­phone du monde, le start-up­peur ne re­crute lo­ca­le­ment que 8 % de ses in­té­ri­maires. Rien d’éton­nant pour une zone que L’OCDE classe championne des in­éga­li­tés so­cio-éco­no­miques et bon­net d’âne de la pro­duc­ti­vi­té par rap­port à Gênes et Bar­ce­lone. La sa­tu­ra­tion du marché numérique pa­ri­sien au­to­rise ce­pen­dant quelque es­poir. « Un peu comme à San Fran­cis­co, ça de­vient très dif­fi­cile de re­cru­ter et de mon­ter une boîte à Paris parce qu’on se fait dé­bau­cher le per­son­nel en per­ma­nence. Il faut payer les em­ployés les yeux de la tête et les loyers sont trois fois plus éle­vés qu’ici. »

Un doute m’étreint : l’adhé­sion à la mé­tro­pole tra­ce­rai­telle la fron­tière entre l’an­cien et le nou­veau monde ? Pas si simple. D’après la conseillèr­e mu­ni­ci­pale Noëlle Cic­co­li­ni-jouf­fret (PS), « si de­main on or­ga­nise un ré­fé­ren­dum d’ini­tia­tive ci­toyenne comme le pro­pose la sé­na­trice So­phie Jois­sains, les Aixois di­ront non à la mé­tro­pole ». Fille de l’an­cien maire so­cia­liste Félix Cic­co­li­ni (1967-1978), l’élue d’op­po­si­tion ap­prouve donc le com­bat des Jois­sains mère et fille contre AMP, rap­pe­lant au pas­sage que son père en­tre­te­nait une mé­sen­tente cor­diale avec son ho­mo­logue mar­seillais Gas­ton Def­ferre, pour­tant du même bord. Les guerres pi­cro­cho­lines entre ba­rons lo­caux agacent les sou­tiens de la mé­tro­pole. Pour l’ex-di­rec­teur des ser­vices de la com­mu­nau­té du pays d’aix, Philippe Ne­veu, « nos élus mé­diocres rai­sonnent tou­jours à l’échelle du dé­par­te­ment et y en­tre­tiennent des mu­railles, alors que l’en­jeu est eu­ro­péen, voire pla­né­taire ». L’ex-fonc­tion­naire ter­ri­to­rial re­con­ver­ti en avo­cat rap­pelle qu’aixois et Mar­seillais ne vivent plus en vase clos. Où les Aixois se soignent-ils ? Dans les grands hô­pi­taux mar­seillais. Où font-ils ré­gu­liè­re­ment leurs courses ? Au Plan de Cam­pagne, grande zone com­mer­ciale entre Aix et Marseille. Où pren­nen­tils l’avion ? À Ma­ri­gnane. Il y a une di­zaine d’an­nées, Ne­veu prê­chait dans le dé­sert en tâ­chant d’ima­gi­ner « les amé­na­ge­ments né­ces­saires à ces flux ». Ain­si, le bus à haut ni­veau de ser­vices (BHNS) 100 % élec­tri­ci­té en ser­vice d’ici quelques mois ne des­ser­vi­ra que l’in­té­rieur d’aix. Quand il était en­core en res­pon­sa­bi­li­té, Philippe Ne­veu avait « de­man­dé aux ser­vices de tra­vailler sur une hy­po­thèse qui a été ba­layée par la maire et pré­si­dente du pays d’aix : un axe de trans­port col­lec­tif Aix centre-zone in­dus­trielle des Milles-gare Tgv-aé­ro­port de Ma­ri­gnane ». En vain. Quoique fi­nan­cé par une taxe pré­le­vée sur les en­tre­prises, ce pro­jet ignore les flux éco­no­miques. Une énième manifestat­ion de l’es­prit de clo­cher.

Au dé­but du siècle der­nier, les notables aixois avaient re­fu­sé l’ar­ri­vée du rail de peur que le pas­sage des trains fasse tour­ner le lait des vaches, le vin des bar­riques et char­rie son lot d’in­dé­si­rables. Le train a alors bi­fur­qué de l’autre cô­té de l’étang de Berre, of­frant une op­por­tu­ni­té éco­no­mique in­es­pé­rée. Cent ans plus tard, la ville a peut-être com­mis une nou­velle erreur stra­té­gique.

« Alors qu’un bon po­li­tique au­rait maillé l’ad­mi­nis­tra­tion mé­tro­po­li­taine de fonc­tion­naires is­sus de l’ad­mi­nis­tra­tion du pays d’aix pour pré­ser­ver ses in­té­rêts, Ma­ryse Jois­sains a in­ter­dit aux ser­vices de l’ag­glo­mé­ra­tion de par­ti­ci­per aux tra­vaux d’éla­bo­ra­tion », re­grette Ne­veu.

Ce­pen­dant, rien n’est joué. Dans l’attente des arbitrages gou­ver­ne­men­taux, le pré­sident du groupe PS Jean­da­vid Ciot presse l’état de fu­sion­ner mé­tro­pole et dé­par­te­ment, quitte à ré­in­jec­ter des moyens fi­nan­ciers, car « si Marseille et le Sud s’ef­fondrent, ce­la fe­ra s’af­fais­ser une grande par­tie de la France ». Un autre risque existe : la lour­deur bu­reau­cra­tique. En ad­di­tion­nant le nombre d’em­ployés de la mé­tro­pole, du dé­par­te­ment et des in­ter­com­mu­na­li­tés de­ve­nues conseils de ter­ri­toire, on at­teint en ef­fet le pic de 20 000 fonc­tion­naires.

Quelques Aixois s’in­quiètent d’une éven­tuelle « conta­gion » des quar­tiers nord de Marseille. Mais puisque les plans lo­caux d’urbanisme ont été trans­fé­rés au ni­veau des conseils de ter­ri­toire, il est im­pos­sible à la mé­tro­pole d’im­po­ser des HLM aux com­munes ré­cal­ci­trantes. Au­cune chance que les quar­tiers nord de Marseille dé­bordent à Aix. Ouf, les Aixois res­pirent un grand coup, can­ton­nés à quelques ki­lo­mètres de ces ghet­tos ur­bains où le com­merce du can­na­bis se fait à ciel ou­vert. « On s’ac­com­mode de ce trafic qui per­met à la ville de ne pas ex­plo­ser. Si on cou­pait le ro­bi­net du trafic de drogue, qui fait vivre des mil­liers de Mar­seillais, des di­zaines de ci­tés s’en­flam­me­raient », ac­cuse le sé­na­teur (RN) Sté­phane Ravier, an­cien maire des 13e et 14e ar­ron­dis­se­ments. La part de lo­ge­ments so­ciaux y at­teint des som­mets (47 % du parc im­mo­bi­lier), ali­men­tée par « la dé­li­rante po­li­tique d’immigratio­n » que dé­nonce le cadre le­pé­niste. Son loin­tain pré­dé­ces­seur, Pierre Ras­toin, 88 ans, im­pute à la sup­pres­sion de la po­lice de proximité par Sar­ko­zy une grande res­pon­sa­bi­li­té dans le dé­cro­chage de ces quar­tiers. Des­cen­dant d’une grande li­gnée d’in­dus­triels mar­seillais, ce ca­tho de gauche, so­sie de Phi­lip Roth, a conquis l’an­cien fief com­mu­niste en 1989, poussé par le maire de Marseille (1986-1995) Robert Vi­gou­roux, dont il vante en­core les qua­li­tés de pla­ni­fi­ca­teur. « Gau­din est mal­heu­reu­se­ment l’hé­ri­tier de Def­ferre », maire de 1953 à 1986. Tous deux ont mas­si­ve­ment dé­lais­sé les quar­tiers nord, l’un par dé­fiance en­vers les com­mu­nistes, l’autre pour y concen­trer les HLM afin d’épar­gner le sud ru­pin.

Si Marseille a mis si long­temps à re­dé­cou­vrir la Pro­vence, c’est que Def­ferre comme Gau­din ont eu ten­dance à se dé­tour­ner de l’ar­rière-pays. On pour­rait faire un in­ven­taire à la Pré­vert des ren­dez-vous man­qués de Marseille avec sa pé­ri­phé­rie. N’en ci­tons que deux : en 1966, le pou­voir gaul­liste pro­pose aux grandes villes fran­çaises de for­mer des mé­tro­poles d’équi­libre. Niet de Gas­ton Def­ferre, op­po­sant du gé­né­ral en­cer­clé par les com­mu­nistes. Pour contre­car­rer ce pro­jet, Def­ferre crée la cein­ture verte : sur les 10 000 hec­tares de Marseille, grande comme Paris et Lyon réunis, 1 000 hec­tares sont sanc­tua­ri­sés pour for­mer une cein­ture verte non construc­tible. Les en­tre­prises en ex­ten­sion partent en­ri­chir les en­vi­rons de Marseille. Pen­dant ce temps, le pro­jet rho­da­nien Grand Del­ta de ré­orien­ta­tion in­dus­trielle de Marseille vers Lyon échoue la­men­ta­ble­ment. Quatre ans plus tard, la Da­tar (Dé­lé­ga­tion in­ter­mi­nis­té­rielle à l’amé­na­ge­ment du ter­ri­toire et à l’at­trac­ti­vi­té ré­gio­nale) pré­sente un plan vi­sion­naire pour for­mer un arc sud-eu­ro­péen Bar­ce­lo­ne­naples-marseille. Crai­gnant de di­luer sa ville, Def­ferre re­jette l’offre, tout en lais­sant le port de Fos ac­cueillir l’ex­ten­sion in­dus­trielle de Marseille. « Un sale coup de l’état ! Marseille n’avait plus rien à pro­po­ser d’un point de vue éco­no­mique », af­firme le re­por­ter Philippe Pu­jol. Ré­sul­tat, des mil­liers de chô­meurs par­mi les masses im­mi­grées des quar­tiers nord.

Col­por­tée par les élus aixois, la ré­pu­ta­tion de clien­té­lisme ins­ti­tu­tion­na­li­sé que Marseille traîne de­puis l’après­guerre n’est hé­las pas usur­pée. Si la ges­tion d’aix n’a pas tou­jours été ir­ré­pro­chable, à Marseille le pas de deux entre la mai­rie et le syn­di­cat Force ou­vrière plombe l’ad­mi­nis­tra­tion. À cet égard, un élu glisse : « L’em­ploi pu­blic à Marseille, si on ajoute les effectifs de la RTM, de la SEM, de la SERAM, de L’APHM, de la ville, du dé­par­te­ment et de la ré­gion, c’est pratiqueme­nt 200 000 em­plois ! Quand on a 500 000 élec­teurs, ce­la consti­tue un sys­tème de dé­pen­dance… » La mon­naie d’échange vire vite à la ga­be­gie. Quelques anec­dotes ré­vé­la­trices déses­pé­re­raient le plus vaillant des che­va­liers blancs. Au mi­lieu des an­nées 1970, Pierre Ras­toin, alors fils du pre­mier ad­joint de Def­ferre, conquiert la pré­si­dence de l’of­fice HLM com­mu­nal pour­ri par les dé­tour­ne­ments. Il en as­sai­nit le fonc­tion­ne­ment de nom­breuses an­nées du­rant… avant qu’un nou­veau cycle de cor­rup­tion ne com­mence. Un grand com­mis de l’état a connu la même mésa­ven­ture dans les an­nées 2000 au port de Marseille, sa droi­ture le pous­sant à la dé­mis­sion mal­gré le soutien per­son­nel du maire, déses­pé­ré­ment im­puis­sant face à cer­tains clans. En­fin, l’an­cien proche de Def­ferre, Philippe San­mar­co, ral­lié à Gau­din il y a une di­zaine d’an­nées, a lour­de­ment ba­taillé au sein de Marseille Amé­na­ge­ment pour ten­ter de lan­cer un plan de ré­no­va­tion du centre-ville. Ca­ram­ba, en­core ra­té ! Face aux pres­sions des pro­prié­taires, Gau­din main­tient le sta­tu quo et laisse San­mar­co dé­mis­sion­ner en 2009. Moins de dix ans plus tard, à l’au­tomne 2018, les im­meubles vé­tustes de la rue d’au­bagne s’ef­fondrent, pro­vo­quant huit morts.

La re­traite an­non­cée de Jean-claude Gau­din après vingt-quatre ans de règne re­bat­tra les cartes en 2020. Qui sait si Aix et Marseille se ré­con­ci­lie­ront après les mu­ni­ci­pales ? D’ici là, une sar­dine bou­che­ra peut-être le port de Marseille. •

1. La jus­tice re­proche à Ma­ryse Jois­sains la pro­mo­tion ex­presse de son an­cien chauf­feur au sein de l’ad­mi­nis­tra­tion com­mu­nale, ain­si que l’em­bauche d’une col­la­bo­ra­trice de cabinet char­gée de la condi­tion ani­male au sein du pays d’aix. Dé­fen­due par Me Oba­dia, la maire d’aix se pour­voit en cas­sa­tion.

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