De la théo­cra­tie en Amé­rique

Causeur - - Sommaire N° 69 – Juin 2019 - Pau­li­na Dal­mayer

Dans leurs ro­mans res­pec­tifs, Jen­ni­fer Haigh et Jake Hink­son ex­plorent la face noire de l'amé­rique bi­gote. Sur fond d'abus sexuels, Au nom du Bien et Le Grand Si­lence ex­plorent les non-dits du sa­cer­doce. Por­trait des prêtres en pé­cheurs ti­raillés par leurs fai­blesses.

Àl’en­trée « Prêtres » de son Dic­tion­naire des idées re­çues, qui ré­per­to­rie les cli­chés de la so­cié­té de son époque, Flau­bert écrit : « Couchent avec leurs bonnes, et en ont des en­fants qu’ils ap­pellent leurs ne­veux. » Rien de nou­veau sous le so­leil de Sa­tan. Les ser­vi­teurs de Dieu pèchent comme le com­mun

des mor­tels. Si les écri­vains conti­nuent à s’in­té­res­ser à l’in­con­duite du cler­gé, ce n’est donc pas par obs­ti­na­tion ou par mau­vais goût. De­puis Flau­bert, nous avons eu le temps de construire un autre sté­réo­type : en plus de faire des en­fants à leurs bonnes, les prêtres agressent sexuel­le­ment ceux des autres, quand ils ne s’adonnent pas à l’amour du pro­chain du même sexe. La presse fait son beurre des scan­dales de pé­do­phi­lie dans l’église ca­tho­lique – nous le men­tion­nons sans par­ti pris, nous fiant uni­que­ment à la quan­ti­té, à pro­pre­ment par­ler pro­di­gieuse, d’articles consa­crés à ce su­jet, avec plus ou moins de ri­gueur, plus ou moins de res­pect à l’égard de la pré­somp­tion d’in­no­cence. En 2003, l’équipe d’in­ves­ti­ga­tion du Bos­ton Globe a re­çu le prix Pu­lit­zer pour avoir prou­vé la culpa­bi­li­té de

plu­sieurs prêtres de l’ar­chi­dio­cèse de Bos­ton, pre­mière ville ca­tho­lique des États-unis, ac­cu­sés d’abus sexuels sur mi­neurs. Re­layée à tra­vers le monde, en par­ti­cu­lier par le film Spot­light, réa­li­sé par Tom Mccarthy en 2015, l’af­faire semble être connue de tous et sous tous ses as­pects. Jen­ni­fer Haigh, sans doute une des voix lit­té­raires les plus puis­santes outre-at­lan­tique, lau­réate du prix Pen-he­ming­way, prouve le contraire avec Le Grand Si­lence (Gall­meis­ter, 2019). Dans un re­gistre très dif­fé­rent, l’au­teur de ro­mans po­li­ciers et, ac­ces­soi­re­ment, fils d’un prê­cheur bap­tiste, Jake Hink­son, nous en­traîne dans un sprint meur­trier der­rière Ri­chard Wea­ther­ford, pas­teur de la First Bap­tist Church dans une pe­tite bour­gade de l’ar­kan­sas. Au nom du Bien (Gall­meis­ter, 2019), le qua­trième ro­man de Hink­son tra­duit en fran­çais, est une pho­to non re­tou­chée d’une Amé­rique pieuse et ri­go­riste, brute et bête, comme on l’aime bien. Avec la sub­ti­li­té et l’au­dace qui font sa force, Jen­ni­fer Haigh em­mène son lec­teur là où il n’a pas for­cé­ment en­vie d’al­ler, avec une fa­mille ca­tho­lique de des­cen­dance ir­lan­daise ha­bi­tant une ban­lieue de Bos­ton. Les Mc­gann vivent au rythme du ca­len­drier ec­clé­sias­tique. Aux grandes fêtes an­nuelles s’ajoutent les bap­têmes et les confir­ma­tions des en­fants, sans ou­blier les en­ter­re­ments des an­ciens fauchés par la cir­rhose du foie – au­tant d’oc­ca­sions dont les Mc­gann ne pro­fitent pas pour com­mu­ni­quer. Aus­si, quand la ré­frac­taire de la fa­mille, Shei­la, dé­couvre dans la presse le nom de son de­mi-frère, le père Ar­thur Breen, as­so­cié à un nou­veau cas d’abus sexuel sur un en­fant, elle dé­cide de re­cons­ti­tuer la vie de cet homme dis­cret, comme s’il s’agis­sait d’un étran­ger. Adop­tant le point de vue de Shei­la, la ro­man­cière nous prend d’em­blée aux tripes. Qu’on soit croyant ou athée, pra­ti­quant ou pas, l’iden­ti­fi­ca­tion opère. Quelle at­ti­tude adop­ter quand l’un de vos proches est l’ob­jet d’une ac­cu­sa­tion aus­si grave ? Une ques­tion à ré­son­nance par­ti­cu­liè­re­ment trou­blante quand elle se rap­porte à un in­di­vi­du au parcours sans faute, un cu­ré dé­voué et ai­mé de ses pa­rois­siens, culti­vé, fin, fier­té de la tri­bu : « Art était notre apôtre Jean. » Au-de­là de cette for­mule dé­cla­ma­toire, que sait-on de ces « in­ten­dants des mys­tères de Dieu », pour em­prun­ter le lexique de saint Paul ? Qu’est-ce qu’un prêtre ? « Si vous n’êtes pas ca­tho­lique – ou peut-être d’au­tant plus si vous l’êtes – vous vous êtes de­man­dé par quoi peut être pos­sé­dé un jeune homme pour choi­sir une telle vie, avec toute cette liste de pri­va­tions. J’ai po­sé la ques­tion à Art, m’at­ten­dant à la ré­ponse passe-par­tout de l’église, que les prêtres sont ap­pe­lés par Dieu. Sa ré­ponse m’a sur­prise. “Ça aide, m’at-il dit, d’être un en­fant et de ne pas très bien com­prendre ce que l’on perd.” Amour, mariage, foyer, fa­mille : re­liez ces points et vous ob­te­nez la forme ap­proxi­ma­tive de la vie de la plupart des gens. Sup­pri­mez-les et vous per­dez tout es­poir d’éta­blir des re­la­tions. Vous aban­don­nez votre place dans le monde », as­sène Haigh par la bouche de Shei­la Mc­gann. Re­mar­qua­ble­ment do­cu­men­té, Le Grand Si­lence ex­ploite en par­tie les non-dits pu­diques qui re­lèguent le sa­cer­doce des prêtres au do­maine du spé­cu­la­tif. N’avons-nous pas, en ef­fet, en­ten­du dire, ici et là, que la fin du cé­li­bat contri­bue­rait à équi­li­brer – c’est une li­tote – la psy­ché du cler­gé, mise à l’épreuve de fa­çon conti­nuelle face aux ten­ta­tions char­nelles ? La dé­grin­go­lade cri­mi­nelle de Ri­chard Wea­ther­ford – pas­teur, époux, père de cinq en­fants – in­cite à en dou­ter. Aus­si immoral et per­fide que le père Ar­thur Breen se ré­vèle en der­nière ins­tance, fra­gile et pro­fon­dé­ment hu­main, le pas­teur Wea­ther­ford, dans Au nom du Bien, af­firme en si­lence ce qu’il n’ose­rait pas pro­non­cer à voix haute face à un mi­roir : « Je suis un chré­tien. Je suis un homme de Dieu. Ce que je ne suis pas, c’est un ho­mo­sexuel. Ce­la n’existe pas, les ho­mo­sexuels. » Ca­ri­ca­tu­ral ? À peine, vu que Wea­ther­ford ré­side dans un trou pau­mé à ma­jo­ri­té bap­tiste, où on tire son or­gueil de la pro­hi­bi­tion im­po­sée à tout le com­té et où nombre d’im­bé­ciles sont ral­liés à la thèse créa­tion­niste. Le pas­teur Ri­chard avait bien suc­com­bé aux charmes d’un jeune homme de l’âge de son propre fils et même en­vi­sa­gé de s’en­fuir avec lui. Au pa­roxysme de la per­ver­si­té, Jake Hink­son com­pose le mo­no­logue in­té­rieur de son an­ti­hé­ros, que ce­lui-ci dé­roule en pleine messe pas­cale, de­vant le père éplo­ré de sa victime : « Au­cune di­vi­ni­té in­vi­sible ne s’in­quiète de nous, au­cun texte an­cien ne peut nous sau­ver. Cet homme a été bri­sé par la cruau­té de la vie, bru­ta­li­sé par l’in­dif­fé­rence to­tale de l’uni­vers en­vers sa souf­france. Il a be­soin de quelque chose à quoi se rac­cro­cher, il a be­soin de quel­qu’un qui le sou­tienne pour l’em­pê­cher de dis­pa­raître dans les ré­gions les plus sombres du déses­poir. Il a be­soin de moi. » L’in­di­gna­tion – au de­meu­rant, plus que fon­dée – que sus­citent les trans­gres­sions sexuelles, cri­mi­nelles ou non, de membres du cler­gé, est sans doute am­pli­fiée par notre be­soin de croire qu’il existe des in­di­vi­dus qui s’élèvent un rien au-des­sus de la bas­sesse généralisé­e. Notre co­lère se nour­rit de la dé­cep­tion. Notre trou­peau hu­main, lâche et af­fai­riste, crève de la ra­re­té de ces pas­teurs, au sens évan­gé­lique du terme, qui sau­raient s’oc­cu­per ex­clu­si­ve­ment de la vie spi­ri­tuelle, nous éclai­rer sur le mys­tère du Mal, nous gui­der à tra­vers le né­ces­saire com­bat contre nos propres fai­blesses. À dé­faut, nous avons les écri­vains et la lit­té­ra­ture, comme la source prin­ci­pale de notre conso­la­tion. •

Jake Hink­son.

Jen­ni­fer Haigh, Le Grand Si­lence, Gall­meis­ter,2019.

Jake Hink­son, Au nom du Bien, Gall­meis­ter, 2019.

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