In­for­ma­tion, mé­fiez-vous des contre­fa­çons

Causeur - - Sommaire N° 69 – Juin 2019 - Je­re­my Stubbs

In­ter­net a ef­fa­cé la fron­tière entre pro­duc­teurs et consom­ma­teurs d'in­for­ma­tion. Si bien que chaque tri­bu virtuelle crée et ré­pand de fausses nou­velles. Loin de ré­ta­blir la vérité, le contrôle crois­sant de la toile par les États et la mon­tée de l'in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle an­noncent de nou­velles formes de cen­sure.

Dé­jà, à l’époque ro­maine, le poète Vir­gile avait tout pré­vu. Son épo­pée, l’énéide, évoque la fi­gure de « Fa­ma », qu’on peut consi­dé­rer comme la déesse des ru­meurs ou tout sim­ple­ment des nou­velles. Ce « monstre ef­froyable, gi­gan­tesque [est] do­té d’au­tant de plumes sur le corps que d’yeux per­çants ca­chés en des­sous et – ô pro­dige ! – d’au­tant de langues, de bouches qui parlent que d’oreilles qui se dressent ». Cette déesse « ter­ro­rise les grandes villes, mes­sa­gère ac­cro­chée à l’erreur et au men­songe, tout au­tant qu’à la vérité » et chante « éga­le­ment faits et af­fa­bu­la­tions ». On croi­rait lire la des­crip­tion de nos ré­seaux d’in­for­ma­tion contem­po­rains, en proie à la cir­cu­la­tion de ces « fake news » qui, de­ve­nues el­les­mêmes une nou­velle, font les gros titres de­puis 2016.

De quoi s’agit-il, au juste ? Consi­dé­rons les pro­po­si­tions sui­vantes : il n’y a pas eu de crise des ré­fu­giés à la fron­tière du Ve­ne­zue­la en 2018 ; la Terre est ac­tuel­le­ment me­na­cée de « re­froi­dis­se­ment » cli­ma­tique ; Em­ma­nuel Ma­cron et Édouard Philippe se sont mon­trés hi­lares face au spec­tacle de l’in­cen­die de Notre-dame le 15 avril, tout comme deux mu­sul­mans rue Dante ; le­dit in­cen­die a été dé­clen­ché par un mys­té­rieux homme en djel­la­ba que plu­sieurs images nous montrent per­ché en haut de la ca­thé­drale ; en 2016, l’équipe de cam­pagne de Do­nald Trump a re­çu une clé de cryp­tage lui don­nant ac­cès aux e-mails pi­ra­tés de ses ad­ver­saires dé­mo­crates avant que ces do­cu­ments soient di­vul­gués au pu­blic ; lors des élec­tions pré­si­den­tielles aux États-unis, il est pos­sible de vo­ter en ligne. Ou en­core : Me­gan, du­chesse de Cam­bridge, est une sale garce ; en mars cette an­née, en Seine-saint-de­nis, des Roms ont en­le­vé des en­fants en uti­li­sant une four­gon­nette blanche ; Wins­ton Chur­chill s’in­té­res­sait aux ov­nis ; l’at­ten­tat de Strasbourg du 11 dé­cembre 2018 était une su­per­che­rie mon­tée par le gou­ver­ne­ment fran­çais ; Kim Jong-un était l’homme le plus sexy de la pla­nète en 2012. Ces af­fir­ma­tions donnent un aper­çu de la va­rié­té des his­toires qui peuvent être – ou qui ont été – iden­ti­fiées comme étant des in­for­ma­tions tru­quées.

Faux-fuyants et faux-sem­blants

Pour­tant, la ca­té­go­ri­sa­tion des « fake news » est dé­li­cate : elles ne sont pas toutes fausses de la même ma­nière. La crise des ré­fu­giés a été niée par le gou­ver­ne­ment vé­né­zué­lien de Ma­du­ro, dans un geste re­le­vant de la bonne vieille pro­pa­gande éta­tique. L’ac­cu­sa­tion concer­nant l’ac­cès an­ti­ci­pé de l’équipe de Trump aux ré­vé­la­tions de Wi­kileaks vient tout sim­ple­ment d’une erreur de date com­mise par CNN. La pos­si­bi­li­té de vo­ter en ligne aux pré­si­den­tielles, qui n’existe pas aux États-unis, a été al­lé­guée dans un tweet des­ti­né aux élec­teurs po­ten­tiels d’hilary Clin­ton pour les dis­sua­der d’al­ler vo­ter. Il au­rait été pos­té par des « web-bri­gades » russes afin d’in­fluen­cer le pro­ces­sus dé­mo­cra­tique dans un pays étran­ger. Le pré­ten­du rire de Ma­cron et Philippe de­vant les flammes pro­vient d’images tru­quées à des­sein qui ont été très vite re­layées sur des pages Fa­ce­book par des gi­lets jaunes qui croient sin­cè­re­ment au cy­nisme pro­fond de leurs gou­ver­nants ac­tuels. Loin de la po­li­tique, la ru­meur au su­jet des en­lè­ve­ments d’en­fants consti­tue une sorte de lé­gende ur­baine, ré­cur­rente →

dans l’his­toire fran­çaise (des exemples exis­taient dé­jà au xviiie siècle1), mais vite dis­sé­mi­née par les ré­seaux so­ciaux mo­dernes avec des consé­quences né­fastes, plu­sieurs Roms ayant été vic­times de re­pré­sailles. Cette ru­meur ne semble pas avoir été am­pli­fiée par des ma­ni­pu­la­teurs ca­chés, mais par la vox po­pu­li, si sou­vent en­cline à la pa­ra­noïa, sur­tout xé­no­phobe. Le re­froi­dis­se­ment de la pla­nète est un ca­nu­lar, pu­blié le 1er avril par Week­ly World News, un site amé­ri­cain (au­tre­fois un jour­nal pa­pier) spé­cia­li­sé dans le genre ; on sup­pose que ses lec­teurs en sont conscients. Tous les jours, des pe­tits gé­nies du di­gi­tal, dont beau­coup ha­bitent le Ko­so­vo, in­ventent des ab­sur­di­tés pa­reilles comme « pièges à clics » (click bait), ces his­toires faites pour at­ti­rer l’at­ten­tion de l’in­ter­naute lamb­da sur cer­taines pages web dans le but com­mer­cial de vendre de la pu­bli­ci­té. Le prix dé­cer­né au dic­ta­teur co­réen est une blague du site sa­ti­rique The Onion, mais qui a été prise au sé­rieux mo­men­ta­né­ment par cer­tains mé­dias. La re­marque au su­jet de l’épouse du prince Harry est une de ces mé­chan­ce­tés pos­tées par des « trolls », des in­ter­nautes dont l’ob­jec­tif est de pour­rir la ré­pu­ta­tion d’une per­sonne pour le plai­sir ou de trou­bler un dé­bat sé­rieux sur un fo­rum de dis­cus­sion en ligne. Wins­ton Chur­chill n’était certes pas un pas­sion­né de sou­coupes vo­lantes, mais en 1952, il a de­man­dé à ses conseiller­s d’éclair­cir la ques­tion des nom­breux rap­ports d’ob­jets mys­té­rieux vus dans le ciel. Vu sous un cer­tain angle, même le vrai peut sem­bler faux. Si le même terme de « fake news » est em­ployé pour tant de cas aus­si dif­fé­rents, c’est parce que l’élec­tion de Do­nald Trump lui a confé­ré un écla­tant suc­cès mé­dia­tique. C’est le 3 no­vembre 2016, juste avant les élec­tions amé­ri­caines, que le site d’in­for­ma­tion Buzz­feed ré­vèle que plus d’une cen­taine de sites web pu­bliant des in­for­ma­tions ma­ni­fes­te­ment fausses, mais ap­pa­rem­ment fa­vo­rables à la cam­pagne ré­pu­bli­caine, pou­vaient être lo­ca­li­sés dans une seule et même ville, en Ma­cé­doine. Les his­toires en ques­tion, fa­bri­quées par de très jeunes in­for­ma­ti­ciens, sont qua­li­fiées de « fake news ». Le 10 dé­cembre, Trump lui-même uti­lise le terme dans un tweet ré­pon­dant à la très dé­mo­crate CNN, qui avait sug­gé­ré qu’il conti­nue­rait à ani­mer à mi-temps son émis­sion de té­lé­réa­li­té après son ins­tal­la­tion à la Mai­son-blanche. Lors de sa pre­mière confé­rence de presse le 11 jan­vier 2017, il re­fuse de ré­pondre à un jour­na­liste de la même chaîne en dé­cla­rant que celle-ci ne pro­duit que des « fake news ». L’ex­pres­sion, d’abord uti­li­sée pour dé­si­gner les in­for­ma­tions tru­quées qui se ré­pandent sur nos ré­seaux so­ciaux avec une vitesse et une vi­ra­li­té alar­mantes, au risque de faus­ser le pro­ces­sus dé­mo­cra­tique, a donc été ha­bi­le­ment re­tour­née contre la presse de gauche par Do­nald Trump qui a su convaincre que les mé­dias tra­di­tion­nels n’étaient pas moins cou­pables de fa­bri­ca­tions que leurs nou­veaux concur­rents. Aus­si­tôt pro­pul­sé sur le de­vant de la scène, le terme est cri­ti­qué pour son ca­rac­tère fourre-tout. Of­fi­ciel­le­ment, l’union eu­ro­péenne et le gou­ver­ne­ment bri­tan­nique (pour une fois sur la même lon­gueur d’onde) pré­fèrent

le mot « dés­in­for­ma­tion », in­di­quant qu’il s’agit de « fausses his­toires fa­bri­quées et dif­fu­sées in­ten­tion­nel­le­ment afin de pro­vo­quer un pré­ju­dice pu­blic ou de réa­li­ser un bé­né­fice fi­nan­cier ». Les fran­co­phones in­ventent le néo­lo­gisme « in­fox » – que per­sonne n’uti­lise. Les taxi­no­mies pro­li­fèrent. La grande prê­tresse du su­jet, Claire Wardle, di­rec­trice de First Draft, une très in­fluente or­ga­ni­sa­tion à but non lu­cra­tif rat­ta­chée à l’uni­ver­si­té de Har­vard, pro­pose trois ca­té­go­ries : mi­s­in­for­ma­tion (la « més­in­for­ma­tion ») quand une his­toire fausse est dis­sé­mi­née en ligne par des per­sonnes qui res­tent in­cons­cientes de son ca­rac­tère in­exact ; di­s­in­for­ma­tion (la « dés­in­for­ma­tion ») quand une his­toire men­son­gère est fa­bri­quée et par­ta­gée dans l’in­ten­tion de nuire ; et « mal-in­for­ma­tion » quand les in­for­ma­tions sont vraies, mais que l’in­ten­tion est hos­tile, par exemple dans le cas des fuites des e-mails de Mme Clin­ton en 2016. Ces sub­ti­li­tés se jus­ti­fient. On voit bien que les in­ten­tions des émet­teurs d’in­for­ma­tions, comme celles des per­sonnes qui les re­layent et les am­pli­fient sur les ré­seaux, peuvent être très va­riables. La na­ture du conte­nu peut l’être aus­si, qu’il s’agisse d’his­toires to­ta­le­ment fa­bri­quées ou de mé­langes sa­vants de vrai et de faux. En­fin, la ré­cep­tion de ces his­toires par le pu­blic peut va­rier consi­dé­ra­ble­ment, se­lon qu’elles lui pa­raissent être des rap­ports vé­ri­diques ou des su­per­che­ries évi­dentes, des blagues tri­viales ou des exemples de sa­tire, em­preints de cette vérité par­ti­cu­lière que l’art nous per­met d’en­tra­per­ce­voir. Le suc­cès pla­né­taire du mot « fake » est si­gni­fi­ca­tif car il évoque clai­re­ment, non une erreur ac­ci­den­telle, mais une contre­fa­çon dé­li­bé­rée. La tech­no­lo­gie en constante évo­lu­tion et l’en­goue­ment gé­né­ral pour les ré­seaux so­ciaux rendent ces contre­fa­çons om­ni­pré­sentes et plus convain­cantes que ja­mais. Leur pro­duc­tion peut at­teindre une échelle in­dus­trielle. Au­jourd’hui, la vérité est de­ve­nue le sac Vuit­ton de l’in­fo­sphère : elle est la proie de toutes sortes d’imi­ta­tions. Le nou­veau vo­cable tra­duit ad­mi­ra­ble­ment la fa­çon dont toutes les formes de fal­si­fi­ca­tion, des plus an­ciennes (comme la pro­pa­gande émise par un pou­voir cen­tral) aux plus ré­centes (im­pli­quant les pre­mières ma­ni­fes­ta­tions de l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle), se su­per­posent et se fondent les unes dans les autres. Il est em­blé­ma­tique de ce climat de confu­sion, de soup­çons, d’ac­cu­sa­tions et de contreac­cu­sa­tions qui en a ré­sul­té. De sorte que, pour cer­tains com­men­ta­teurs, le foi­son­ne­ment des « fake news » nous a fait en­trer dans l’ère de la « post-vérité ».

Ni­vel­le­ment ou dé­ni­vel­le­ment ?

Au cours des der­nières dé­cen­nies, une suc­ces­sion de ré­vo­lu­tions tech­no­lo­giques a com­plè­te­ment trans­for­mé les rap­ports entre les dif­fé­rents ac­teurs de la mé­dia­sphère. On peut dis­tin­guer quatre étapes. D’abord, la si­tua­tion tra­di­tion­nelle, où les grands moyens de com­mu­ni­ca­tion – la presse, la ra­dio, la té­lé­vi­sion – ap­par­tiennent à des ins­ti­tu­tions cen­tra­li­sées, tan­dis que le pu­blic ne dis­pose que du bouche-à-oreille, de la poste et du té­lé­phone. Les rap­ports entre les pro­fes­sion­nels et le pu­blic sont asy­mé­triques, voire à sens unique, fa­ci­li­tant la pro­pa­gande, sur le mode de la « prav­da » gou­ver­ne­men­tale, étu­diée par Tcha­kho­tine dans son trai­té de 1939, Le Viol des foules par la pro­pa­gande po­li­tique2, ou sur ce­lui du ba­ra­tin pu­bli­ci­taire ca­pi­ta­liste, prô­né par le ne­veu amé­ri­cain de Freud, Ed­ward Ber­nays, dans son tract de 1928, La Pro­pa­gande3. En re­vanche, quand le bon vou­loir du lé­gis­la­teur et des pro­prié­taires des mé­dias le per­met, une sé­rie de filtres – le pro­fes­sion­na­lisme des re­por­ters, le rôle de la ré­dac­tion, les codes dé­on­to­lo­giques – ré­duit le nombre de fausses nou­velles ré­sul­tant d’er­reurs ou de men­songes. Les an­nées 1990 marquent une nou­velle étape, ap­por­tant des moyens plus dé­mo­cra­tiques sous la forme d’e-mails et de pages web, mais sans trop al­té­rer l’asy­mé­trie fon­da­men­tale entre les pro­duc­teurs et les consom­ma­teurs de nou­velles. Tout bas­cule dans les an­nées 2000, avec la mon­tée des nou­veaux mo­teurs de re­cherche et des ré­seaux so­ciaux. D’abord, le mo­dèle éco­no­mique des mé­dias d’in­for­ma­tion est ra­di­ca­le­ment bou­le­ver­sé quand les géants de la toile, Google, Fa­ce­book et com­pa­gnie ac­ca­parent les recettes pu­bli­ci­taires qui avaient fait vivre les or­ganes de presse et fi­nan­cé les coûts re­la­ti­ve­ment éle­vés du jour­na­lisme de qua­li­té. En­suite la pro­fes­sion même de jour­na­liste est contes­tée, cer­tains tech­no­philes va­ti­ci­na­teurs an­non­çant que dé­sor­mais un qui­dam mu­ni d’un smart­phone pour­ra pos­ter sur la toile images et textes dé­cri­vant ce qu’il a vu ou vé­cu avec au­tant d’exac­ti­tude et de lé­gi­ti­mi­té qu’un pro­fes­sion­nel. Cette nou­velle ap­proche se nomme « jour­na­lisme ci­toyen ». En France, en 2006, Joël de Ros­nay parle d’une ré­volte des « pro­né­taires » (les pro­lé­taires du net) contre les « in­fo­ca­pi­ta­listes » (les mé­dias tra­di­tion­nels)4. Le mé­tier de grand re­por­ter est dé­cré­té ca­duc, grâce à un grand ni­vel­le­ment dé­mo­cra­tique. Des sites comme Ago­ra­vox, ali­men­tés par des ama­teurs, voient le jour. Cet élan uto­pique est loin d’avoir por­té les fruits es­comp­tés. En l’ab­sence des garde-fous du jour­na­lisme tra­di­tion­nel, l’ob­jec­ti­vi­té, la fia­bi­li­té et la pré­ci­sion de l’in­for­ma­tion ain­si pro­duite sont sou­vent cri­ti­quées. Du reste, la plupart des in­ter­nautes n’ont pas en­vie de se com­por­ter comme des ci­toyens jour­na­listes, mais plu­tôt d’ex­pri­mer leur opinion im­mé­diate sur les dif­fé­rentes ques­tions du jour, de se lâ­cher et de se di­ver­tir. Reste que l’an­cienne asy­mé­trie est ébran­lée, les nou­veaux moyens de com­mu­ni­ca­tion si­tuant les jour­na­listes, les po­li­tiques et les autres ci­toyens, si­non sur le même plan, du moins dans le même uni­vers concur­ren­tiel où cha­cun cherche à cap­ter sa part de l’at­ten­tion gé­né­rale. La chaîne Youtube de l’ac­ti­viste bri­tan­nique Tom­my Robinson, sou­vent ac­cu­sé d’is­la­mo­pho­bie, a 391 771 abon­nés, tan­dis que l’émis­sion phare d’analyse po­li­tique de la BBC, « News­night », n’en a que 370 175. La page Fa­ce­book de l’élysée af­fiche 499 627 sui­veurs ; le groupe Fa­ce­book fer­mé le plus po­pu­laire par­mi les gi­lets jaunes, « La France en co­lère », compte 308 682 membres. Da­vid est-il en train de vaincre Go­liath ? En →

réa­li­té, c’est seule­ment en ap­pa­rence que les ins­ti­tu­tions et les in­ter­nautes lamb­da sont à éga­li­té sur in­ter­net. Au­jourd’hui, par­mi les six mé­dias to­ta­li­sant le plus de fol­lo­wers sur Fa­ce­book, cinq sont chi­nois, alors même que l’état in­ter­dit l’ac­cès à Fa­ce­book ! La page an­glo­phone de CGTN, un mé­dia d’état chi­nois, en compte 77 mil­lions, dont la plupart dans des pays en dé­ve­lop­pe­ment. Cer­tains soup­çonnent ces chiffres très éle­vés d’être le ré­sul­tat d’as­tuces tech­no­lo­giques. C’est que nous sommes en­trés dans la qua­trième phase ca­rac­té­ri­sée par l’in­tro­duc­tion sur la toile d’ou­tils de plus en plus sophistiqu­és, re­le­vant de l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle et de la réa­li­té virtuelle. Des bots in­for­ma­tiques (« bots » de « ro­bots ») créent des faux comptes sur les ré­seaux so­ciaux afin de « li­ker » ou par­ta­ger au­to­ma­ti­que­ment des mes­sages spé­ci­fiques. Ils pour­ront bien­tôt par­ti­ci­per à des conver­sa­tions avec des in­ter­nautes. Entre jan­vier et sep­tembre 2018, Fa­ce­book a sup­pri­mé 2,1 mil­liards de ces bots. Une nou­velle forme d’hy­per­tru­cage, « deep­fake », qui est à la vi­déo ce que Pho­to­shop est à la pho­to­gra­phie, per­met par exemple de re­pro­duire la vi­déo d’un dis­cours de po­li­ti­cien en chan­geant com­plè­te­ment les pa­roles. Certes, l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle pour­ra ser­vir aus­si à dé­tec­ter et à cor­ri­ger les « fake news ». Mais l’in­fo­sphère ap­par­tien­dra à ceux qui se­ront ca­pables de maî­tri­ser la tech­no­lo­gie.

Des re­mèdes fan­tômes ?

Quatre sé­ries de me­sures per­mettent de lut­ter contre les « fake news ». Tout d’abord, de nom­breux pays lé­gi­fèrent contre les in­fox. Sin­ga­pour s’ap­prête à in­fli­ger des peines très lourdes à ceux qui dis­sé­minent de fausses in­for­ma­tions, mais l’état se ré­serve le droit de dé­ter­mi­ner ce qui consti­tue la dés­in­for­ma­tion, ou­vrant la porte à la pro­pa­gande cen­tra­li­sée à l’an­cienne. En Thaï­lande, une loi en­core plus dra­co­nienne a été adop­tée par la junte mi­li­taire. L’aus­tra­lie a lé­gi­fé­ré à la hâte pour im­po­ser des amendes im­por­tantes aux ré­seaux so­ciaux qui ne sup­priment pas les conte­nus les plus dan­ge­reux. L’union eu­ro­péenne pro­pose un code de bonnes pra­tiques contre la dés­in­for­ma­tion, si­gné vo­lon­tai­re­ment par les ac­teurs les plus im­por­tants de la toile. En France, la nou­velle loi contre la ma­ni­pu­la­tion de l’in­for­ma­tion a été re­tour­née contre le gou­ver­ne­ment par Twit­ter qui a blo­qué une cam­pagne of­fi­cielle in­ci­tant les ci­toyens à s’ins­crire à temps pour les élec­tions eu­ro­péennes : la ré­gle­men­ta­tion en­traîne vite un jeu du chat et de la sou­ris entre l’état et les ré­seaux so­ciaux. Viennent en­suite les me­sures prises par ces der­niers. Après avoir traî­né les pieds, sur­tout Fa­ce­book, les grandes plates-formes se sont mises à vé­ri­fier et, au be­soin, cen­su­rer les in­for­ma­tions pos­tées par leurs abon­nés, sou­vent en uti­li­sant des moyens techniques très avan­cés. Cette ap­proche a don­né des ré­sul­tats, mais n’est pas à l’abri de dif­fi­cul­tés. Cette an­née, le site web an­ti-in­fox amé­ri­cain Snopes a mis fin à un par­te­na­riat avec Fa­ce­book, al­lé­guant que l’ef­fi­ca­ci­té de leur ac­tion était li­mi­tée par des conflits d’in­té­rêts. Youtube a in­tro­duit un nou­vel al­go­rithme qui fait ap­pa­raître un lien vers des sources d’in­for­ma­tion fiables. Ses dé­buts ont connu un pé­pin fâ­cheux : deux vi­déos de l’in­cen­die de Notre-dame dif­fu­sées en mode conti­nu par France 24 ont pro­vo­qué l’ap­pa­ri­tion à l’écran d’un ar­ticle de l’en­cy­clo­pae­dia Bri­tan­ni­ca sur les at­ten­tats du 11-Sep­tembre. De quoi ali­men­ter les pires sup­po­si­tions conspi­ra­tion­nistes. On ci­te­ra en­suite le « fact che­cking » me­né par des sites in­dé­pen­dants, comme Snopes, fon­dé en 1995, ou le bri­tan­nique Full Fact, créé en 2009. En France, les Dé­co­deurs du Monde (lan­cés en 2014) et le ser­vice Che­cknews de Li­bé­ra­tion (né en 2018) sont utiles, mais sont aus­si vic­times de leurs pré­sup­po­sés idéo­lo­giques. Nous sommes tous ten­tés par l’illu­sion qu’il existe quelque part une sorte d’en­tre­pôt de l’es­prit où tous les « faits » sont sto­ckés et at­tendent d’être dé­voi­lés. Ce n’est pas si simple. L’agence de presse d’état russe, Sput­nik, a pos­té sur sa page Fa­ce­book une pho­to qui montre deux jeunes hommes, le dos à la ca­thé­drale, ap­pa­rem­ment en train de rire. Sont-ce des mu­sul­mans ? Se mo­quen­tils de la ca­tas­trophe ? Nul ne sau­rait le dire, mais sur Twit­ter, 20 Mi­nutes a ac­cu­sé Sput­nik de ré­pandre des « fausses in­fos vi­sant à se­mer la haine ». Par la suite, un « fact che­cker » amé­ri­cain, Po­li­ti­fact, a pré­ten­du à tort que l’image était tru­quée. Même les vé­ri­fi­ca­teurs peuvent être les vic­times de leurs sup­po­si­tions idéo­lo­giques. Qui dé­co­de­ra les dé­co­deurs ? La der­nière trou­vaille de l’ar­se­nal « an­ti-fake news », c’est l’« éducation aux mé­dias » (me­dia li­te­ra­cy), un pro­jet aus­si vaste que dif­fus, sup­po­sé dé­ve­lop­per l’es­prit cri­tique et le dis­cer­ne­ment chez les fu­turs in­ter­nautes. On voit mal com­ment un tel en­sei­gne­ment évi­te­rait les écueils idéo­lo­giques, sur­tout que l’uni­vers qu’il s’agit de ré­gu­ler est tri­ple­ment com­plexe. D’abord, il y a la com­plexi­té pro­vo­quée par le vo­lume et la den­si­té des liens sur la toile et les ré­seaux so­ciaux. La quan­ti­té d’in­for­ma­tions cir­cu­lant entre les dif­fé­rents ac­teurs né­ces­site un fil­trage très éla­bo­ré. C’est la mis­sion des al­go­rithmes in­ven­tés par les plates-formes, pour sé­lec­tion­ner les conte­nus pré­sen­tés à chaque in­ter­naute. Ce sys­tème crée ce qu’on ap­pelle des « bulles de fil­trage » : l’in­di­vi­du est de plus en plus enfermé dans un cercle étroit d’in­for­ma­tions ho­mo­gènes et de per­sonnes ex­pri­mant les mêmes opi­nions5. D’où la créa­tion de com­mu­nau­tés en ligne, chaque tri­bu étant sou­mise à une forme de pen­sée unique. Par ailleurs, à l’ère de l’in­fo­bé­si­té, il y a tel­le­ment d’ac­teurs qui ap­portent leur propre pers­pec­tive, per­ti­nente ou non, tel­le­ment de moyens techniques, fi­dèles ou non, pour re­pré­sen­ter le réel, que n’im­porte qui a du mal à dé­pas­ser sa vérité pour at­teindre la vérité. En­fin, le cer­veau hu­main a sa propre com­plexi­té. Les rac­cour­cis men­taux dé­ve­lop­pés au cours de notre évo­lu­tion pour fa­vo­ri­ser notre sur­vie, ap­pe­lés « heu­ris­tiques », peuvent de­ve­nir des biais et faus­ser notre ju­ge­ment6. Scru­tant les pre­mières images de Notre-dame, cer­tains ont pris, les uns un pom­pier, les autres une sta­tue pour

un py­ro­mane en djel­la­ba (car un mu­sul­man in­cen­diaire ne s’ha­bille­rait pas au­tre­ment). Nous sommes vite pris au piège d’une lo­gique nar­ra­tive dé­clen­chée par un dé­tail mal in­ter­pré­té, d’au­tant que nous bai­gnons dans cette in­fo­sphère ré­gie par la vi­ra­li­té ful­gu­rante qui oblige à ré­agir dans l’ins­tant. « Si la ma­chine reste un ou­til entre les mains de l’homme, c’est d’un homme conditionn­é par cet ou­til qu’il s’agit », écri­vait El­lul7. Des gi­lets jaunes ont cru qu’un tweet gou­ver­ne­men­tal sur l’at­ten­tat de Strasbourg avait pré­cé­dé l’évé­ne­ment, sans pen­ser que Twit­ter est lo­ca­li­sé dans un autre fu­seau ho­raire. La se­maine pré­cé­dente, se fiant à une lec­ture ra­pide des noms de do­maine, des poids lourds de LREM avaient dif­fu­sé la ru­meur se­lon la­quelle le site Gi­lets­jaunes.com avait été créé par l’alt-right amé­ri­caine pour fo­men­ter une ré­volte po­pu­laire contre Ma­cron. Comme quoi, les in­fox ne sont pas plus de droite que de gauche, du peuple que de ses gou­ver­nants. « La ma­ni­pu­la­tion des élites est en­core plus fa­cile que celle des foules », au­rait dit Jean Yanne. Ré­sul­tat, le peuple se mé­fie des ex­perts, et les ex­perts des autres ex­perts. À New York, une as­so­cia­tion ayant pré­ten­du que les vac­cins pro­vo­quaient l’au­tisme, les cas de rou­geole se mul­ti­plient. Les mé­de­cins les plus émi­nents ont du mal à combattre l’in­fox sur les vac­cins, née des publicatio­ns d’un chercheur cor­rom­pu. An­tié­li­tiste, la dé­mo­cra­tie di­gi­tale fait de cha­cun un dé­ten­teur in­ébran­lable de sa propre vérité. Ce nou­veau Nar­cisse ne voit par­tout que le re­flet de son om­ni­science. Pla­to­ni­cien à son in­su, il n’ap­prend rien de nou­veau, il se sou­vient seule­ment de ce qu’il sa­vait dé­jà. Et fi­na­le­ment, il érige sa propre co­lère en juge su­prême. À l’ave­nir, nous devrons ap­prendre à être moins cré­dules, à avoir moins de convic­tions in­ébran­lables et à avoir moins be­soin de cer­ti­tudes. Il existe des sta­tues du Boud­dha dans le style de l’art grec, fusion idéale des sa­gesses hel­lé­nis­tique et in­dienne. On dit qu’au ive siècle avant J.-C., un phi­lo­sophe, Pyr­rhon d’élis, a fon­dé sa phi­lo­so­phie ap­pe­lée « scep­ti­cisme », qui prô­nait l’ac­cep­ta­tion de l’in­cer­ti­tude dans la vie. À nous de sa­voir si nous vou­lons en­trer dans l’ère de la post-vérité ou dans celle de la post-croyance. • 1. Ar­lette Farge, Jacques Re­vel, Lo­gique de la foule : l'af­faire des en­lè­ve­ments d'en­fants, Paris 1750, Ha­chette, 1988. 2. Serge Tcha­kho­tine, Le Viol des foules par la pro­pa­gande po­li­tique (1939), Gal­li­mard, 1992. 3. Ed­ward Ber­nays, Pro­pa­gan­da : com­ment ma­ni­pu­ler l'opinion en dé­mo­cra­tie (1928), Zones/la Dé­cou­verte, 2007. 4. Joël de Ros­nay (avec la col­la­bo­ra­tion de Car­lo Re­vel­li), La Ré­volte du pro­né­ta­riat, Fayard, 2006. 5. Eli Pa­ri­ser, The Fil­ter Bubble: What the In­ter­net is Hi­ding from You, Pen­guin, 2011. 6. Da­niel Kah­ne­man, Sys­tème 1, sys­tème 2 : les deux vi­tesses de la pen­sée, Flam­ma­rion, 2012. 7. Jacques El­lul, « Je suis sincère avec moi-même » et autres lieux com­muns, Gal­li­mard, 2013.

Pre­mière confé­rence de presse de Do­nald Trump à New York, 11 jan­vier 2017 : « You are fake news. »

Alex Jones, fon­da­teur du site conspi­ra­tion­niste In­fo­wars, évoque de­vant des jour­na­listes la sus­pen­sion de son compte Twit­ter pour « pro­pos hai­neux », Wa­shing­ton, 5 sep­tembre 2018.

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