Marin Kar­mitz « Nous sommes pas­sés de La Grande Va­drouille aux Tuche ! »

Im­mi­gré juif rou­main, le grand pro­duc­teur Marin Kar­mitz est un exemple d'in­té­gra­tion réus­sie. Avant de créer le groupe MK2, ce pas­sion­né a fait Mai 68, mi­li­té chez les maos puis dé­cou­vert l'étude hé­braïque. Sans ces­ser de dé­fendre une idée exi­geante du ci

Causeur - - Sommaire N° 69 – Juin 2019 - Pro­pos re­cueillis par Éli­sa­beth Lé­vy et Pa­trick Man­don

Cau­seur. Jeune homme, vous avez été maoïste. Au­jourd'hui, vous sem­blez être en quête de votre iden­ti­té juive, qui ne vous pré­oc­cu­pait pas dans votre jeu­nesse. Quel re­gard por­tez-vous sur ce parcours de Mao au Tal­mud, que d'autres ont fait ? Marin Kar­mitz.

Pour ré­pondre à votre ques­tion, je dois re­tour­ner loin dans mon pas­sé. Je suis un im­mi­gré, ac­cueilli par la France de fa­çon ex­tra­or­di­naire en 1947. J’avais 8 ans, mes pa­rents fuyaient les com­mu­nistes après avoir survécu aux Allemands. Nous étions sur un ba­teau, qui fai­sait le tour de la Mé­di­ter­ra­née : per­sonne ne vou­lait ac­cueillir les juifs. Par­tis de Cons­tant­za, port rou­main de la mer Noire, nous avons fait es­cale à Is­tan­bul au mo­ment de Noël. Les non-juifs purent des­cendre ; les juifs ont eu droit à un arbre de Noël à bord ! En­suite, nous sommes al­lés à Bey­routh, puis à Haï­fa, l’une des destinatio­ns pri­vi­lé­giées par les juifs. À cette époque, nombre d’entre eux ten­taient de quit­ter la Rou­ma­nie ; ils en étaient em­pê­chés par les Amé­ri­cains, les An­glais et les Russes, tous unis pour leur in­ter­dire de re­joindre Is­raël. Les An­glais oc­cu­paient le port. Quelques au­da­cieux, à la nuit tom­bée, ten­taient de ga­gner la terre, la nuit, au moyen de ca­nots dont les rames étaient en­tou­rées de tis­su afin d’étouf­fer leur bruit. Les An­glais ti­raient sur ces ca­nots : nous ne sommes donc pas des­cen­dus à Haï­fa. Nous avons na­vi­gué jus­qu’à Naples. La ville était pleine d’amé­ri­cains. Nous avons pu quit­ter le ba­teau, mais nous n’avions pas le droit de quit­ter le port. Que faire ? Re­tour­ner en Rou­ma­nie ? C’était ex­clu : mon père sa­vait que les riches ca­pi­ta­listes que nous étions se­raient im­mé­dia­te­ment ar­rê­tés. Re­tour sur le na­vire, cap sur Marseille ! De là, nous nous sommes ren­dus à Nice. Mes pa­rents ont loué une mai­son au mont Bo­ron, puis ils m’ont ins­crit à l’école, en cours d’an­née. Je ne par­lais pas un mot de fran­çais, j’ai ap­pris à le lire et à l’écrire, et j’ai dé­cou­vert la fo­rêt de Bo­ron : c’était ma­gni­fique !

Quel était le sta­tut so­cial de votre fa­mille en Rou­ma­nie ?

À l’ori­gine, du cô­té pa­ter­nel, on trouve mon grand­père, mar­chand des quatre-sai­sons, puis ven­deur de fro­mages, en­fin pro­prié­taire de la plus grosse fro­ma­ge­rie de Bu­ca­rest. Il a eu quatre filles et quatre fils, dont mon père et Isi­dore, l’aî­né, le plus en­tre­pre­nant. Il a com­men­cé comme contrô­leur des wa­gons-lits sur la ligne Paris-bu­ca­rest du Trans-eu­rop-ex­press. On lui pas­sait com­mande de mé­di­ca­ments, qu’il ré­cu­pé­rait à Paris et en Al­le­magne, et qu’il ven­dait en Rou­ma­nie : une sorte de contre­ban­dier en pro­duits phar­ma­ceu­tiques. Consi­dé­rant les risques, il a ou­vert une phar­ma­cie dans la­quelle il a, au fur et à me­sure, em­bau­ché ses frères. L’af­faire a pros­pé­ré jus­qu’à de­ve­nir la plus grosse in­dus­trie phar­ma­ceu­tique et chi­mique des Bal­kans. Je suis donc né dans un mi­lieu très pri­vi­lé­gié, dans une fa­mille qui fi­gu­rait par­mi les plus in­fluentes de la com­mu­nau­té juive rou­maine.

Un an­ti­sé­mi­tisme fé­roce sé­vis­sait en Rou­ma­nie, il n'est qu'à lire les mé­moires de Mi­hail Se­bas­tian pour s'en convaincre. Gil Mi­hae­ly, notre di­rec­teur de pu­bli­ca­tion, is­su d'une fa­mille de juifs rou­mains, tient de son grand-père des ré­cits épou­van­tables. Quel sou­ve­nir gar­dez-vous de ce climat de terreur ?

Il y avait un peu plus de 700 000 juifs en Rou­ma­nie, 350 000 ont été tués. Bu­ca­rest, où nous ha­bi­tions, a été re­la­ti­ve­ment pré­ser­vée ; il y avait un quar­tier juif, mais pas de ghet­to à pro­pre­ment par­ler. Certes, les in­ter­dic­tions faites aux juifs y étaient ap­pli­quées : les mé­tiers qu’ils ne pou­vaient exer­cer, l’école pu­blique où ils ne pou­vaient se rendre, etc. Le climat a chan­gé dans la ville, en 1941, avec les che­mises noires, les gardes de fer – les amis de MM. Emil Cio­ran et Mir­cea Eliade… Ils ont com­men­cé évi­dem­ment par li­qui­der les juifs.

Quel rap­port cette fa­mille de notables en­tre­te­nait-elle avec la re­li­gion ?

In­exis­tant ! Je n’ai au­cun sou­ve­nir de la pra­tique de rites juifs. Tous ses membres vou­laient ab­so­lu­ment s’intégrer ; en ce­la, ils étaient re­pré­sen­ta­tifs de nom­breux juifs. Mon grand-père ma­ter­nel était mé­de­cin-co­lo­nel, ce qui était très rare, parce que la car­rière mi­li­taire res­tait in­ter­dite aux juifs. Ma mère, éle­vée chez les soeurs de Sion, dont la mis­sion était de conver­tir les juifs, a épou­sé mon père, le plus beau par­ti de Bu­ca­rest, mais son rêve était de de­ve­nir jour­na­liste en France. Son père a même chan­gé de nom : né Gol­den­berg, il s’est don­né un pa­tro­nyme rou­main, Mun­tia­nu, qu’on pour­rait presque tra­duire par « Mont d’or » ! Mun­tia­nu a sau­vé mon père : les gardes de fer sont ve­nus le cher­cher chez nous, ain­si que mon oncle. Un ca­mion conte­nant des fûts sta­tion­nait au pied de l’im­meuble : ils vou­laient les dis­soudre dans le vi­triol ! La ru­meur pré­ten­dait que leur chef avait su­bi ce sort et dé­si­gnait les frères Kar­mitz comme four­nis­seurs de l’acide à la pré­fec­ture de po­lice. Pré­ve­nus, ils se sont ré­fu­giés chez le grand-père ma­ter­nel, qui ne por­tait donc pas un nom juif. Les en­fants sont res­tés avec les femmes. En trois jours, à Bu­ca­rest, on a tué près de 1 000 per­sonnes avec des mé­thodes ex­pé­di­tives.

Le sio­nisme ?

Li­mi­té aux dons des­ti­nés à plan­ter des arbres en Is­raël ! Ma grand-mère Mun­tia­nu par­lait le yid­dish. En Rou­ma­nie, nous étions juifs par le seul re­gard des autres : la peur des juifs, l’igno­rance. En France, nous n’avons ja­mais ren­con­tré la moindre dif­fi­cul­té. Je me suis fait trai­ter une seule fois de « sale juif », en classe de sep­tième, et par un juif ! Il s’en­sui­vit une grosse ba­garre. Bref, j’étais très heu­reux à Nice, mais la né­ces­si­té ma­té­rielle nous en a fait par­tir : les af­faires de mon père pé­ri­cli­taient. Nous avons dé­mé­na­gé à Paris. Je suis en­tré au ly­cée Car­not. →

Res­tons en­core un peu sur le ju­daïsme : au­jourd'hui, vous avez re­pris l'étude ?

Oui, mais ce­la re­monte à mes an­nées pa­ri­siennes et au col­lé­gien que je fus. J’ai eu la chance de ren­con­trer dans mon ly­cée un pro­fes­seur de phi­lo­so­phie com­mu­niste, Gil­bert Mu­ry, membre in­fluent du Par­ti. Par lui, j’ai dé­cou­vert le mar­xisme. Il m’a fait lire. Je n’étais pas un bon élève, mais grâce à Mu­ry j’ai dé­cou­vert la lit­té­ra­ture. Et j’ai com­men­cé à mi­li­ter au temps de la guerre d’al­gé­rie. Je suis de­ve­nu as­sez vite se­cré­taire de ma cel­lule des Jeu­nesses com­mu­nistes. Nous al­lions dis­tri­buer des tracts à Con­dor­cet ou à Jan­son-de-sailly. Jus­qu’au mo­ment où mes ac­ti­vi­tés ex­trê­me­ment…

Sub­ver­sives ?

… sub­ver­sives, en ef­fet, m’ont ame­né à être convo­qué par la cel­lule des profs, où on m’a ex­pli­qué – à la de­mande de Jean­nette Ver­meersch, la femme de Mau­rice Tho­rez – que je gê­nais l’uni­té d’ac­tion entre so­cia­listes et com­mu­nistes. Mit­ter­rand était mi­nistre, ne l’ou­blions pas1. L’ex­pé­rience que j’ai eu alors des mé­thodes du Par­ti pour éli­mi­ner les gens a été re­dou­table. Il ne m’a pas ex­clu, il m’a cou­pé les vivres : plus de lo­caux, plus de moyens d’af­fi­chage. Il a ex­ci­té mes ca­ma­rades contre moi. Ma cel­lule est re­tom­bée sous la coupe des profs. Sur ce, l’ar­mée rouge a en­va­hi Bu­da­pest2. En­fin, j’ai été ex­clu. Je me suis re­trou­vé dans une so­li­tude terrible. J’ai eu une chance ex­tra­or­di­naire : un ami, Gé­rard Weil, dont les pa­rents étaient morts dans les camps et qui avait été pris en charge par mes propres pa­rents, pré­pa­rait Nor­male ; il connais­sait très bien Hen­ri At­lan. Il m’a fait dé­couv­rir un groupe d’études juives non re­li­gieuses (voir en­ca­dré). J’ai étu­dié avec pas­sion, jus­qu’au dé­part d’at­lan aux États-unis, puis en Is­raël. Alors, j’ai tout ar­rê­té. Mais j’avais eu la ré­vé­la­tion de l’étude, et aus­si de l’idée, qui n’est pas par­ta­gée, qu’on peut étu­dier et ne pas suivre les rites, ni être dans la re­li­gion. Mais suivre les rites sans étu­dier, c’est im­pos­sible.

Beau­coup de juifs sont dans la re­li­gion sans l'étu­dier.

En ef­fet, ils sont ce qu’on peut ap­pe­ler des re­li­gieux.

Il y a un ju­daïsme po­pu­laire de gens simples.

Oui, les juifs de la croyance, quoi ! Mais le ju­daïsme, c’est le contraire : c’est l’étude qui re­met en cause la croyance elle-même. J’ai eu la chance de suivre l’en­sei­gne­ment de cette école-là, nou­velle à l’époque.

Donc, vous n'êtes pas croyant, mais vous avez re­pris l'étude des textes. En quoi ce­la vous consti­tue-t-il au­jourd'hui ?

J’ai re­pris l’étude grâce mon beau-fils, Ni­co­las Elia­cheff, le fils de ma femme, Ca­ro­line3. Il a dé­cou­vert, de fa­çon as­sez mys­té­rieuse, son ju­daïsme, qui était dis­si­mu­lé dans la fa­mille ; d’abord chez Fran­çoise Gi­roud, sa grand-mère, qui l’a ca­ché à Ca­ro­line. Quelque chose s’est dé­clen­ché dans l’es­prit de Ni­co­las, sans doute au cours d’une cé­lé­bra­tion de Pes­sah, or­ga­ni­sée à ma de­mande par Hen­ri At­lan. Ni­co­las s’est en­tre­te­nu avec Hen­ri et il a aban­don­né son mé­tier de co­mé­dien. Il s’est ins­tal­lé à Nice, où il a étu­dié à avec Rav Gron­stein. J’ai aus­si com­men­cé à étu­dier avec lui. Ni­co­las est main­te­nant rab­bin à Strasbourg.

Bien en­ten­du, on vous connaît sur­tout comme pro­duc­teur de cinéma, ac­ti­vi­té dans la­quelle vous avez re­çu les plus hautes ré­com­penses. Com­ment le jeune ré­fu­gié rou­main a-t-il eu ac­cès au monde du cinéma ?

J’ai fait de solides études d’opé­ra­teur à l’ins­ti­tut des hautes études ci­né­ma­to­gra­phiques, l’id­hec, la Fe­mis ac­tuelle. Je suis sor­ti opé­ra­teur, après avoir échoué au con­cours de réa­li­sa­tion. J’y ai vrai­ment ap­pris mon mé­tier. J’ai tra­vaillé avec Yan­nick Bel­lon, avec Anne Das­trée, qui di­ri­geait Au­ré­lia, d’après l’oeuvre de Gé­rard de Ner­val, dont le rôle était te­nu par Serge Reg­gia­ni. On tour­nait dans les lo­caux de l’hô­pi­tal Sainte-anne. Un jour, j’en­tends la voix de Reg­gia­ni : « Au se­cours ! » Il dé­va­lait l’es­ca­lier, pour­sui­vi par une très jo­lie nym­pho­mane criant : « Je te veux ! Je te veux ! » J’ai fait par­tie de l’équipe du Dia­logue des car­mé­lites4, dont le scénario avait été co­écrit par Georges Ber­na­nos et un do­mi­ni­cain très connu à l’époque, le ré­vé­rend père Bruck­ber­ger5. Il avait en­tre­pris la réa­li­sa­tion du film avec l’aide ef­fi­cace d’un homme de mé­tier, le chef opé­ra­teur Philippe Agos­ti­ni. Quant à moi, j’étais char­gé de ré­soudre les nom­breux pro­blèmes de Bruck­ber­ger. Par exemple, il avait une maî­tresse, au su­jet de la­quelle il m’a ex­pli­qué un jour qu’il l’avait choi­sie juive et amé­ri­caine pour ne pas avoir d’en­nuis avec son ordre. J’étais donc cen­sé m’oc­cu­per de cette dame. J’étais aus­si char­gé du clap, mis­sion très im­por­tante à ses yeux : il vou­lait que les

deux noms fussent écrits dans cet ordre : « Bruck­ber­ger – Agos­ti­ni ». Comme il n’ar­ri­vait sur le pla­teau qu’à cinq heures, et sou­vent lé­gè­re­ment ivre, dès qu’il avait le dos tour­né, les ma­chi­nistes et les élec­tri­ciens, tous ac­quis à Agos­ti­ni, ins­cri­vaient : « Agos­ti­ni – Bruck­ber­ger ». Jus­qu’au jour où Bruck­ber­ger, pré­sent plus tôt que pré­vu et sobre, a dé­cou­vert sur les rush « Agos­ti­ni – Bruck­ber­ger ». J’ai été mis à la porte par lettre re­com­man­dée du pro­duc­teur. Lui non plus n’était pas ba­nal. Juif rou­main, son pa­tro­nyme était Bor­ku. En France, on lui a conseillé vi­ve­ment de chan­ger de nom : il a choi­si Bor­kon, Jules Bor­kon. Comme il or­ga­ni­sait les tour­nées des Folies Ber­gères, nous avons pré­pa­ré Le Dia­logue des Car­mé­lites au mi­lieu de filles nues, dans ses bu­reaux des Champs-ély­sées. Donc, j’avais été li­cen­cié. Et là, mi­racle !, les co­mé­diennes qui jouaient les car­mé­lites – Ali­da Val­li, Jeanne Mo­reau, Pas­cale Au­dret, Ma­de­leine Renaud – se mettent en grève par so­li­da­ri­té. J’ai été ré­in­té­gré. Après, j’ai eu beau­coup de chance, je suis de­ve­nu as­sis­tant d’agnès Var­da, de Jean-luc Go­dard, j’ai désap­pris ce que j’avais ap­pris à l’id­hec. Et j’ai tel­le­ment ap­pré­cié ce « désap­pren­tis­sage » utile que je me suis ef­for­cé de le trans­mettre : ap­pre­nez et désap­pre­nez.

Puis­qu'il est ques­tion de Go­dard, évo­quons votre film, Coup pour coup, et le sien, Tout va bien.

Tout va bien est un « re­make » de Coup pour coup, mon film consa­cré à une grève d’ou­vrières. Je suis fa­vo­rable aux re­makes. Ces deux films ont sus­ci­té un dé­bat très violent chez cer­tains in­tel­lec­tuels fran­çais sur ce qu’on ap­pe­lait alors la cause du peuple. Nous oc­cu­pions deux po­si­tions très an­ta­go­nistes. Je me po­sais une ques­tion : j’ai un pou­voir, des connais­sances, qu’est-ce que j’en fais, quel est mon rôle ? J’es­saie de don­ner la pa­role à des femmes, qui ne l’ont pas habituelle­ment. Mais je ne leur de­mande pas de s’em­pa­rer de la ca­mé­ra, je veille à ce que leur pa­role soit cor­rec­te­ment tra­duite. Jean-luc, sur le même su­jet, met en scène Jane Fon­da et Yves Mon­tand, et s’adresse à des pro­duc­teurs amé­ri­cains, dans un cir­cuit amé­ri­cain. Jean-luc Go­dard uti­lise la pa­role de ces femmes pour faire un film de JLG. L’ar­tiste est re­mis en tête de gon­dole ! Tout ce­la est à l’ori­gine de la po­lé­mique, dont per­sonne n’a par­lé. Dans mon camp, Sartre, Beau­voir et Fou­cault ; dans le sien, Glucks­mann, De­leuze, Guat­ta­ri. Il se trouve que Coup pour coup a connu un suc­cès mon­dial, mais mi­li­tant, dans des condi­tions « pa­ral­lèles » : on al­lait por­ter la bonne pa­role dans les usines, dans le style maoïste. Tout va bien fut un échec com­mer­cial. La ré­ac­tion de Jean-luc a été très vio­lente à mon égard, et du­rable. En­suite, il est par­ti à Grenoble, où il a fait des choses re­mar­quables : en uti­li­sant la vi­déo, il a in­ven­té des fi­gures de style ci­né­ma­to­gra­phiques.

Avec le groupe Dzi­ga Ver­tov ?

Oui, à Grenoble. En­suite, il est re­ve­nu à Paris, où plus per­sonne ne vou­lait de lui. Il est ve­nu me trou­ver, comme Louis Malle au mo­ment d’au re­voir les en­fants. Per­sonne n’en vou­lait. C’est ce que j’ap­pelle les se­conds pre­miers films. Donc, j’ac­cueille Jean-luc, et je pro­duis Sauve qui peut (la vie), que nous mon­trons au Fes­ti­val de Cannes. Nous y re­ce­vons des tom­be­reaux d’in­jures et de me­naces. Je dif­fère la sor­tie du film jus­qu’en sep­tembre. Aux cri­tiques, dont beau­coup s’étaient dé­chaî­nés contre Jean-luc, je dé­clare : « Il a te­nu compte de vos re­marques, je vais vous mon­trer la nou­velle ver­sion. » Au vrai, il n’avait rien mo­di­fié, mais nous avons bé­né­fi­cié d’articles di­thy­ram­biques et connu un beau suc­cès.

Quoi qu'il en soit, les spec­ta­teurs vous se­ront éter­nel­le­ment re­con­nais­sants d'avoir per­mis à Kr­zysz­tof Kies­lows­ki de nous don­ner La Double Vie de Vé­ro­nique, et la tri­lo­gie Trois cou­leurs : Bleu, Blanc et Rouge. Avait-t-il conçu les trois films en­semble ?

C’est une tri­lo­gie d’ori­gine. Si nous avons pu me­ner à terme cet en­semble – quatre an­nées de tra­vail, entre la pré­pa­ra­tion et les tour­nages les uns après les autres – c’est grâce à Kr­zysz­tof Kies­lows­ki, un homme se­lon mon coeur. Vous sa­vez, dans mon mé­tier de pro­duc­teur, j’ai tout de même croi­sé des êtres ma­gni­fiques, tels que Kies­lows­ki et Kia­ros­ta­mi.

On peut dire qu'ab­bas Kia­ros­ta­mi vous a fait pa­tien­ter.

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