Le jour­nal de l'ou­vreuse

Plus que le cri­tique, le co­mé­dien, le mu­si­cien et le danseur, c'est l'ou­vreuse qui passe sa vie dans les salles de spec­tacle. Lais­sons donc sa pe­tite lampe éclai­rer notre lan­terne !

Causeur - - Sommaire N° 69 – Juin 2019 -

Pro­chaine pa­ru­tion : le 10 juillet 2019

Vic­toire ! La re­pré­sen­ta­tion des Sup­pliantes, an­nu­lée fin mars par le syn­di­cat étu­diant UNEF et plu­sieurs ligues ra­cia­listes, a bien eu lieu, deux mois plus tard. Le 25 mars, l’appel au boy­cott d’un « spec­tacle ra­ciste de pro­pa­gande co­lo­niale » s’était trans­for­mé en ma­nif puis en bar­rage pour fi­nir en agres­sion de la troupe et des spec­ta­teurs. Le 21 mai, plus un an­ti­fa, plus un an­ti­ra, plus un tract – mais quand même un ser­vice d’ordre en uni­forme et l’obli­ga­tion de pré­sen­ter ses pa­piers, pour une pièce de théâtre ! Au pre­mier rang du Grand Am­phi­théâtre de la Sor­bonne, le mi­nistre de la Culture, la mi­nistre de l’en­sei­gne­ment supérieur, le rec­to­rat et le cabinet en pa­rade. Dans la salle, Ariane Mnou­ch­kine, des amis, des profs, quelques étu­diants. Tout le monde joyeux et il y a de quoi. Tra­gé­die grecque com­po­sée par Eschyle il y a deux mil­lé­naires et de­mi, Les Sup­pliantes n’ont rien de tra­gique. C’est l’his­toire des Da­naïdes pour­sui­vies par les Égyp­tiades et ac­cueillies par les Ar­giens. Une his­toire de mi­gra­tion po­si­tive dont les hé­ros sont des hé­roïnes. « Oh ! qu’il vau­drait mieux me pendre à un la­cet et mourir, s’écrie le choeur des Da­naïdes, qu’un homme abo­mi­né ne me touche. » Si vous avez sé­ché le cours à l’école, si c’est trop loin ou si vous n’en avez ja­mais en­ten­du par­ler, rap­pe­lons que les Da­naïdes sont des filles et les Égyp­tiades des gar­çons. C’est pour pro­té­ger leur ver­tu qu’elles de­mandent asile au roi d’ar­gos. Le­quel ou­vri­ra ports et portes aux mi­grantes : « Par un vote una­nime la cité ce jour s’est pro­non­cée : elle n’ex­pul­se­ra ja­mais la troupe des femmes. » Devoir d’ac­cueil + ha­sh­tag Mi­tou = béa­ti­tude de la fa­cul­té. Mais alors, pro­gramme com­plet de la France in­sou­mise en moins 460, qu’est-ce qu’elles ont bien pu faire, Les Sup­pliantes, pour éner­ver L’UNEF, la Ligue de dé­fense noire afri­caine (LDNA), la Bri­gade an­ti­né­gro­pho­bie (BAN) et le Conseil re­pré­sen­ta­tif des as­so­cia­tions noires (CRAN) ? Elles ont fui des Égyp­tiades mas­qués de noir. « Black­face ! », s’in­dignent L’UNEF, la LDNA, la BAN et le CRAN. « Ca­ri­ca­ture sté­réo­ty­pée » dans le goût des co­miques blancs d’au­tre­fois qui se tar­ti­naient de ci­rage pour ri­di­cu­li­ser Ma­ma­dou. Tra­duc­teur, met­teur en scène et di­rec­teur du théâtre uni­ver­si­taire Dé­mo­do­cos, Philippe Brunet se dé­fend : nulle né­gri­tude dans ce noir-là. C’est un masque tra­di­tion­nel sans race ni farce. D’ailleurs rien, au long des deux heures que dure ce ri­tuel éso­té­rique, ne se veut réa­liste. Dé­cla­mé en grec et en fran­çais se­lon les règles du rythme et du mètre (quel bou­lot !), dan­sé au son du tam­bour et du tym­pa­non en cos­tumes an­tiques (oh là là, quel bou­lot !!), Eschyle 2019 n’est pas un spec­tacle. C’est une ex­pé­rience. Mais tiens… où sont pas­sés les masques noirs ? Dis­pa­rus. Quand, au der­nier acte, dé­boulent les pour­sui­vants, ils sont tous mas­qués d’or, comme les pour­sui­vies. Voi­là ! Voi­là pour­quoi les gardiens de L’UNEF, de la LDNA, de la BAN et du CRAN ont ran­gé leurs bâ­tons. Ils fes­toient en cou­lisse. Ils ont ga­gné. Après s’être confon­du en ex­cuses pour « avoir heur­té ou bles­sé » les ama­teurs de grosse dé­co­lo­nade ra­cia­liste, Philippe Brunet a chan­gé de masque et don­né rai­son aux agres­seurs du 25 mars, ses propres agres­seurs. Syn­drome de Stock­holm, dé­faite du théâtre, vic­toire de la cen­sure. La suite bien­tôt, on peut le pa­rier. •

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