Le ré­ac ve­nu du froid

Avec son dé­bit de mi­traillette, le Qué­bé­cois Mathieu Bock-cô­té étrille ré­gu­liè­re­ment les apôtres du ca­té­chisme mul­ti­cul­tu­ra­liste. Dans L'empire du po­li­ti­que­ment cor­rect, il dé­nonce ces pro­gres­sistes qui tentent de mu­se­ler le dé­bat pu­blic et psy­chia­trisent

Causeur - - Sommaire N° 69 – Juin 2019 - Sté­phane Ger­main

Bien connu du pu­blic fran­çais, Mathieu Bo­ck­cô­té fait ré­gu­liè­re­ment chan­ter sur nos ondes son accent qué­bé­cois. S’il le double d’un dé­bit de mi­traillette, c’est pour mieux des­sou­der, sans ja­mais se dé­par­tir de son agréable cour­toi­sie, la re­li­gion du mul­ti­cul­tu­ra­lisme. Ca­na­dien, il ob­serve en éclai­reur la trans­for­ma­tion de son pays na­tal en pro­to­type d’une « su­per­puis­sance mo­rale » post­na­tio­nale. Amou­reux de la France, il la connaît as­sez pour dé­ce­ler chez nous

– et plus glo­ba­le­ment en Eu­rope – les signes d’une tec­to­nique commune aux deux rives de l’at­lan­tique. Celles-ci su­bissent, avec des va­ria­tions ré­gio­nales, le joug de L’empire du po­li­ti­que­ment cor­rect – titre de son nou­vel es­sai – dont le tan­dem Tru­deau-ma­cron campe les su­ze­rains lo­caux. Ses dé­trac­teurs ne man­que­ront pas de qua­li­fier cette no­tion d’empire de fan­tas­ma­go­rique, mais ce sont éga­le­ment ceux qui pensent que l’en­semble des mé­dias « mains­tream », des élites éco­no­miques et de la plupart des gou­ver­ne­ments pèse moins lourd que Zem­mour, Fin­kiel­kraut et consorts. Les séides de l’empire se sentent as­sié­gés dès que l’un ou l’autre s’ex­prime. Sauf à n’avoir lu que Modes et Tra­vaux de­puis trente ans, on ne di­ra pas qu’on dé­couvre l’em­prise du po­li­ti­que­ment cor­rect à cette oc­ca­sion. MBC re­vi­site tou­te­fois le su­jet en po­sant une ques­tion per­cu­tante : « La dé­mo­cra­tie sans le pro­gres­sisme est-elle en­core dé­mo­cra­tique ? » Les ré­ac­tions des mé­dias à l’élec­tion de Do­nald Trump dé­voilent la ré­ponse. Sans mo­di­fi­ca­tion ma­jeure de nos ins­ti­tu­tions, et sur­tout sans le con­sen­te­ment éclai­ré des ci­toyens, dé­mo­cra­tie et pro­gres­sisme de­viennent

in­si­dieu­se­ment sy­no­nymes. Pe­tit pro­blème tou­te­fois, se­lon ces cri­tères, Wins­ton Chur­chill ou le gé­né­ral de Gaulle se­raient au­jourd’hui à clas­ser par­mi « les dé­mo­crates illi­bé­raux les plus in­fré­quen­tables ». Au coeur du pro­gres­sisme « cen­sé dé­ployer ses ef­fets jus­qu’à la fin des temps », on trouve la « re­li­gion di­ver­si­taire » et son culte, ain­si que son co­rol­laire, la re­lé­ga­tion aux marges de ceux qui ne le par­tagent pas. Tra­cer clai­re­ment la ligne entre les dé­vots et les in­fi­dèles consti­tue au de­meu­rant la fonc­tion prin­ci­pale du po­li­ti­que­ment cor­rect. Cette po­lice de la pen­sée a in­té­gré les mé­thodes du Par­ti com­mu­niste, comme la psy­chia­tri­sa­tion de ses op­po­sants en­fer­més dans la « cage aux phobes » chère à Philippe Mu­ray. Ain­si, les ci­toyens « n’ont plus le choix » comme le chante le der­nier clip eu­ro­péen du pré­sident Ma­cron. C’est « lui ou le Diable ». Bock-cô­té sou­ligne que ce chan­tage est lar­ge­ment à l’ori­gine de la mon­tée des po­pu­lismes. Tou­te­fois, la droite, conser­va­trice ou po­pu­liste, n’ac­cepte plus le rôle d’an­ti­dé­mo­crate au­quel l’empire l’as­signe. Une dé­mo­cra­tie est riche quand les vraies ques­tions peuvent être dis­cu­tées. Or, le po­li­ti­que­ment cor­rect vise jus­te­ment à li­mi­ter les thèmes abor­dables – qu’on songe aux dif­fé­rentes apo­plexies dé­clen­chées par Sar­ko­zy à l’oc­ca­sion du dé­bat sur l’iden­ti­té na­tio­nale. À l’ins­tar d’in­grid Rio­creux, Bock-cô­té consacre une par­tie de son ou­vrage à la sé­man­tique de la dis­qua­li­fi­ca­tion. Si à pro­pos d’un homme de lettres on com­mence à par­ler de dé­ra­page ou de dé­rive, il ne se­ra bien­tôt plus un « in­tel­lec­tuel » (de gauche, donc gen­til), mais un po­lé­miste, un être sul­fu­reux et ma­lade. Bock-cô­té iden­ti­fie la conti­nui­té his­to­rique et le suf­frage uni­ver­sel comme les prin­ci­pales vic­times des dé­crets im­pé­riaux. Le pas­sé se ré­vé­lant pré­di­ver­si­taire, il est né­ces­sai­re­ment mau­vais (sauf s’il s’agit bien sûr de glo­ri­fier des ti­railleurs sé­né­ga­lais). On doit s’at­ta­cher à l’ou­blier ou à le « dé­cons­truire » – mis­sion dé­vo­lue en prio­ri­té à l’éducation na­tio­nale et d’ailleurs pratiqueme­nt ac­com­plie. La ma­jo­ri­té ne sau­rait prendre au­cune dé­ci­sion heur­tant telle ou telle mi­no­ri­té eth­nique : « Le mul­ti­cul­tu­ra­lisme rend scan­da­leux le prin­cipe ma­jo­ri­taire. » Sous cet éclai­rage, on com­prend mieux la dé­fiance de nos gou­ver­nants à l’égard du ré­fé­ren­dum, ain­si que le poids pris par la Com­mis­sion de Bruxelles et la Jus­tice, no­tam­ment le Conseil consti­tu­tion­nel, le Conseil d’état, le Dé­fen­seur des droits ou la CEDH, toutes ins­ti­tu­tions aus­si dé­vouées à l’empire que non élues. La lé­gi­ti­mi­té du Droit l’a, pour l’ins­tant du moins, em­por­té sur celle des urnes, cor­se­tant l’ac­tion po­li­tique dans une ca­mi­sole de bons sen­ti­ments et de pieux men­songes. Fai­sant écho aux écrits de Pierre Manent sur l’im­pos­si­bi­li­té de faire émer­ger l’in­té­rêt gé­né­ral sous le ré­gime de l’ex­ten­sion in­fi­nie des droits in­di­vi­duels ou com­mu­nau­taires, Bock-cô­té nous ap­pelle à « res­tau­rer les condi­tions de l’ac­tion po­li­tique » – en clair, à ac­cep­ter d’abor­der les su­jets qui fâchent. C’est bien sûr là que le bât blesse. Cette res­tau­ra­tion ne lui pa­raît pos­sible que par l’émer­gence d’un Chur­chill 2.0 ou par clo­nage du gé­né­ral de Gaulle, deux hommes qui se sont illus­trés dans un contexte his­to­rique – la guerre – qui ne cor­res­pond pas exactement au re­tour d’un « dé­bat apai­sé » que le Qué­bé­cois ap­pelle pour­tant de ses voeux. Si l’on convient avec lui que ces deux fi­gures se­raient si­tuées au­jourd’hui, par Le Monde, à la droite de Vik­tor Or­ban, on voit mal com­ment l’empire pour­rait faire al­lé­geance, dans le calme, à ce nou­vel homme pro­vi­den­tiel. Sur­tout que notre au­teur n’hé­site pas à ag­gra­ver son cas en in­vo­quant la lé­gi­ti­mi­té de la trans­mis­sion au sein d’une na­tion fière de ses ra­cines. Lorsque, en­fin, il mi­lite pour le re­tour de la trans­cen­dance, la pers­pec­tive d’un com­pro­mis avec les pro­gres­sistes s’éloigne à me­sure que Dieu se rap­proche. D’ailleurs, lu­cide, il convient que « plus le réel s’obs­tine, plus le pro­gres­sisme se ra­di­ca­lise ». C’est que la re­li­gion di­ver­si­taire pour­suit, se­lon une chi­mère, « la pri­va­ti­sa­tion des iden­ti­tés » au sein d’une na­tion ac­cul­tu­rée. Les thu­ri­fé­raires de Tru­deau ou Ma­cron ne veulent plus voir que des in­di­vi­dus dé­ta­chés des mythes re­li­gieux et his­to­riques, tout en af­fi­chant une grande to­lé­rance pour ceux (par­don, celles et ceux) qui sou­haitent faire groupe au­tour d’une culture et de ses cou­tumes, à la condi­tion ex­presse que ces com­mu­nau­tés ne soient pas blanches… Sur l’ave­nir de la dé­mo­cra­tie – que le po­li­ti­que­ment cor­rect coupe de ses ra­cines gré­co­ju­déo-chré­tiennes au risque de la tuer –, Bock-cô­té al­terne entre re­tour aux ca­ta­combes et es­poir. Il place le sien dans la jeune gé­né­ra­tion conser­va­trice, qui « pleure moins la fin d’un monde qu’elle n’as­pire en re­bâ­tir un », incarnée, par exemple, par Eu­gé­nie Bas­tié dont il cite la cin­glante ré­plique à Jacques At­ta­li : « Le vieux monde est de re­tour. » Il sa­lue ce néo­con­ser­va­tisme ju­vé­nile comme « une forme de scep­ti­cisme de­vant la dé­me­sure d’une mo­der­ni­té de­ve­nue folle ». Ces fu­turs bâ­tis­seurs de­vront tou­te­fois se col­le­ter aux te­nants ra­cistes des luttes in­ter­sec­tion­nelles ou aux mous­ta­chus qui af­firment, sans rire, ne pas être un homme. Ces avant-gardes im­pé­riales ne sont pas moins jeunes que les pousses conser­va­trices. MBC re­lève au de­meu­rant le suc­cès de­puis cin­quante ans de toutes les idées folles des cam­pus amé­ri­cains, d’abord ri­sibles et ap­pa­rem­ment in­of­fen­sives du fait même de leur ex­tra­va­gance. La ma­trice des « gen­der stu­dies », des ate­liers « non ra­ci­sés » ou de l’an­ti­spé­cisme pa­raît en­core trop fer­tile pour par­ta­ger l’op­ti­misme du plus pa­ri­sien des Qué­bé­cois. Mais après tout, ce­lui-ci n’est peu­têtre qu’une ruse pour al­ler dé­bi­ter des hor­reurs dans les stu­dios de Ra­dio France. •

Mathieu Bock-cô­té.

Mathieu Bo­ck­cô­té, L'empire du po­li­ti­que­ment cor­rect, Le Cerf, 2019.

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