BONOBOS, SEXE CONTRE NOUR­RI­TURE ET DON DE SOI

Il man­quait une ru­brique scientifiq­ue à Cau­seur. Peg­gy Sastre comble en­fin cette la­cune. À vous les la­bos !

Causeur - - Sommaire N° 69 – Juin 2019 - Par Peg­gy Sastre

IL EST PAS BONOBO MON FILS?

A prio­ri, pas­ser une bonne moi­tié de sa vie sans pou­voir se re­pro­duire ne sert à rien (du moins sur un plan bio­lo­gique). Tel est pour­tant le lot des fe­melles chez cer­tains ani­maux, comme dans notre es­pèce et chez quelques grands mam­mi­fères ma­rins comme les orques. Se­rions-nous des ano­ma­lies de la na­ture ? Que nen­ni. L’as­tuce, dic­tée par la dure loi de la sé­lec­tion de pa­ren­tèle, c’est que la fin de la pé­riode fer­tile ne si­gni­fie pas for­cé­ment l’ar­rêt com­plet du des­tin gé­né­tique. En ef­fet, les diverses at­ten­tions por­tées à une pro­gé­ni­ture ar­ri­vée, elle, à ma­tu­ri­té sexuelle, peuvent se tra­duire par une amé­lio­ra­tion de son suc­cès re­pro­duc­teur in­di­vi­duel tout en s’épar­gnant les risques in­hé­rents à une re­pro­duc­tion en état de sé­nes­cence avan­cée – en par­tant du prin­cipe que vous par­ta­gez 50 % de votre pa­tri­moine gé­né­tique avec vos en­fants, mieux vaut qu’ils pro­créent comme des la­pins, car vous em­po­che­rez 25 % sup­plé­men­taires à chaque tête de pipe. Cet « ef­fet grand-mère » est avan­cé pour ex­pli­quer l’ap­pa­ri­tion de la mé­no­pause chez l’hu­maine qui, à par­tir d’un cer­tain âge, a da­van­tage à ga­gner à sub­ve­nir à la re­pro­duc­tion de ses en­fants et pe­tits-en­fants qu’en se fa­dant elle-même tout le bou­lot de la ges­ta­tion et de l’éle­vage. Jus­qu’à pré­sent, le phé­no­mène avait sur­tout été ob­ser­vé sur des

fi­lia­tions fé­mi­nines : parce que la re­pro­duc­tion mâle est bien plus in­cer­taine, mieux vaut pla­cer ses billes sur le ventre de ses filles. Mais il sem­ble­rait que chez les bonobos, cé­lèbres à la fois pour leurs ma­triar­cats et leur consé­quent in­ter­ven­tion­nisme sexuel, les mères gagnent le gros lot gé­né­tique en ai­dant leurs fils à fé­con­der à tour de bras, et ce contrai­re­ment aux chim­pan­zés – leurs très proches cou­sins plus bel­li­queux et pa­triar­caux. Plu­sieurs stra­té­gies sont mises en oeuvre par les ma­mans bonobos : at­ti­rer fis­ton dans des en­droits où pul­lulent les fe­melles en cha­leur, faire fuir d’éven­tuels concur­rents lors­qu’il a une ou­ver­ture et user de son sta­tut so­cial pour lui dé­go­ter les meilleurs par­tis. Les scien­ti­fiques for­mulent d’ailleurs une hy­po­thèse propre à faire dé­faillir une féministe or­tho­doxe : si les bonobos fe­melles forment de si puis­santes coa­li­tions, ce n’est pas parce qu’elles sont de fières ama­zones ayant dé­cons­truit avant tout le monde la « mas­cu­li­ni­té toxique », mais parce que ce­la sert les in­té­rêts re­pro­duc­tifs de leurs fils (et les leurs, par la même oc­ca­sion). Les chiffres parlent d’eux-mêmes : lors­qu’ils ont ma­man dans les pa­rages, les bonobos mâles ont jus­qu’à trois fois plus de chances que les es­seu­lés de de­ve­nir d’heu­reux pa­pas. Ré­fé­rence : https://ti­nyurl.com/y6aw4psx

TOUTES DES PUTES, MÊME LES CHAUVES-SOU­RIS

À écou­ter bien des cultu­ra­listes, on en vien­drait à croire que les échanges éco­no­mi­co­sexuels ne sont que les fruits d’un sys­tème de pro­duc­tion ca­pi­ta­liste len­te­ment consti­tué dans notre très op­pres­sive et in­éga­li­taire es­pèce de­puis l’ap­pa­ri­tion de l’agri­cul­ture. Sauf que des cher­cheurs de l’uni­ver­si­té de Te­la­viv viennent de tom­ber sur un gros os pour cette théo­rie : chez les très mi­gnonnes rous­settes d’égypte, des chauves-sou­ris fru­gi­vores, les fe­melles (ces traî­nées !) échangent de la nour­ri­ture contre du sexe et les mâles pour­voyeurs (ces porcs !) ont ain­si plus de chances de se re­pro­duire que les autres. Heu­reu­se­ment, l’étude ne se contente pas de fra­gi­li­ser l’as­sise fac­tuelle du fé­mi­nisme ma­té­ria­liste, elle per­met aus­si d’éclair­cir le mys­tère évo­lu­tion­naire que peut être le par­tage ali­men­taire lorsque les avan­tages qu’en re­tirent les four­nis­seurs ne sont pas tou­jours évi­dents (en de­hors des liens de pa­ren­té men­tion­nés pré­cé­dem­ment). Les scien­ti­fiques parlent par­fois de « vol to­lé­ré » lorsque la ri­poste au pillage de res­sources n’est pas ren­table pour le floué. À l’in­verse, ser­vir ses congé­nères peut se ré­vé­ler très avan­ta­geux pour le sta­tut so­cial et le suc­cès re­pro­duc­teur qui lui est gé­né­ra­le­ment at­ta­ché. Dans les es­pèces où les rap­ports so­ciaux sont plus ou moins du­rables, comme les chim­pan­zés ou les hu­mains, sub­ve­nir aux be­soins ali­men­taires de fe­melles est une stra­té­gie ga­gnant-ga­gnant : chez les chas­seurs­cueilleurs, il existe une cor­ré­la­tion po­si­tive di­recte entre la gé­né­ro­si­té d’un in­di­vi­du (en termes de quan­ti­té d’ali­ments of­ferts au groupe) et le nombre d’en­fants qu’il au­ra. Cet échange « sexe contre nour­ri­ture » est donc dé­sor­mais at­tes­té chez les mam­mi­fères vo­lants : les mâles qui se laissent chi­per de la nour­ri­ture sur leur mu­seau par des fe­melles voient leurs dons ré­com­pen­sés en tests de pa­ter­ni­té po­si­tifs. Ré­fé­rence : https://ti­nyurl.com/y3y7esrp

SOIS UN HÉ­ROS, DONNE TON SPERME!

L’aus­tra­lie et le Royaume-uni ont un sa­cré han­di­cap dans la vie : leurs lé­gis­la­tions ne per­mettent pas de ré­mu­né­rer les dons de sperme ni de ga­ran­tir l’ano­ny­mat aux hommes of­frant leur pré­cieuse se­mence à la com­mu­nau­té. Ce qua­li­fi­ca­tif n’est pas une fi­gure de style : dans le monde, les banques de sperme consti­tuent une in­dus­trie dé­pas­sant au­jourd’hui les 3 mil­liards d’eu­ros. Avec l’essor des fé­con­da­tions in vi­tro, que ce soit pour des rai­sons mé­di­cales ou so­cié­tales mar­quant une plus grande to­lé­rance pour les fa­milles mo­no­pa­ren­tales ou les couples ho­mo­sexuels, le sec­teur est pro­mis à une belle crois­sance. Alors, com­ment faire pour évi­ter la pé­nu­rie de ga­mètes et in­ci­ter aux dons bé­né­voles ? Se­lon l’équipe de Laetitia Mimoun, de la Cass Bu­si­ness School de l’uni­ver­si­té de Londres, jouer sur les ar­ché­types de la mas­cu­li­ni­té est une ex­cel­lente stra­té­gie. En l’es­pèce, son étude montre que les banques de sperme bri­tan­niques et aus­tra­liennes axant leur mar­ke­ting sur les fi­gures du hé­ros ou che­va­lier ser­vant sont les plus à même de ren­flouer leurs stocks. Dans tous les cas, le don de sperme est pré­sen­té comme un moyen d’af­fir­mer sa vi­ri­li­té, que ce soit en ac­cep­tant un sa­cri­fice (fi­gure du hé­ros, du sol­dat, etc.) soit en sau­vant une vie (comme le font les pom­piers ou les se­cou­ristes). • Ré­fé­rence : https://ti­nyurl.com/y27kh3bd

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.