Liberté, j'ou­blie ton nom

À l'ère de la post-vérité, un récit com­mun uni­fié par la Rai­son n'est plus pos­sible. Les ré­seaux so­ciaux de­vaient être les ou­tils d'éman­ci­pa­tion de l'in­di­vi­du connec­té. Hé­las, ce Far West vir­tuel est li­vré aux fa­bri­cants de bo­bards et aux mi­no­ri­tés lynche

Causeur - - Sommaire N° 69 – Juin 2019 - Éli­sa­beth Lé­vy

C'est un change­ment in­si­dieux, qu’on ne voit pas opé­rer et qu’on peine à dé­crire. Il ne se ma­ni­feste pas par des évé­ne­ments sus­cep­tibles de nour­rir des « unes » et des « édi­tions spéciales », mais par une foul­ti­tude de pe­tits faits. Le plus in­quié­tant est que les Fran­çais ne le men­tionnent ja­mais par­mi leurs su­jets d’in­quié­tude. Nos li­ber­tés les plus fon­da­men­tales sont me­na­cées, à com­men­cer par celle de pen­ser et de pu­blier nos pen­sées – l’une n’al­lant pas sans l’autre et les deux étant la condi­tion de toutes les autres. Et soit nous ne le voyons pas, soit nous le voyons et nous nous en fi­chons, plus sou­cieux de vivre riches, ou en tout cas de par­ve­nir à un ni­veau es­ti­mé « nor­mal » de consom­ma­tion, que de vivre libres. La perte de notre au­to­no­mie in­tel­lec­tuelle nous im­porte moins que celle de notre pou­voir d’achat, de­ve­nu le cri­tère de la vie bonne à tous les éche­lons de la so­cié­té. En somme, nous n’écri­vons plus le nom « Liberté » que sur nos ca­hiers d’éco­lier. Et il n’y au­ra bien­tôt plus de ca­hiers d’éco­lier.

On di­ra qu’un pe­tit tour dans une dic­ta­ture nous re­met­trait les idées en place. Que, dans un pays où des ma­ni­fes­tants ont pu blo­quer des centres-villes 20 sa­me­dis d’af­fi­lée, le pro­blème est plu­tôt qu’on peut dire et faire n’im­porte quoi. Bref, que ce n’est pas l’ordre, mais la pa­gaille qui nous me­nace. Sauf que la pa­gaille peut aus­si être un pré­lude aux rap­pels à l’ordre. Certes, Em­ma­nuel Ma­cron ne va pas com­men­cer à 40 ans une car­rière de dic­ta­teur, mais pour Fré­dé­ric Rou­villois, lors­qu’il s’agit de res­treindre la liberté de ma­ni­fes­ter, fût-ce au nom de ce bien com­mun qu’est l’ordre, la main du pré­sident ne tremble pas as­sez (voir pages 48-51).

Tou­te­fois, c’est la liberté d’ex­pres­sion, prise en étau entre un nombre crois­sant de res­tric­tions lé­gis­la­tives et le po­li­ti­que­ment cor­rect, qui est au­jourd’hui la plus en pé­ril. Les at­taques sont me­nées à plu­sieurs ni­veaux : par de multiples as­so­cia­tions qui en­tendent faire res­pec­ter la sus­cep­ti­bi­li­té de leur clien­tèle ou, comme le dé­crit Erwan Sez­nec (pages 44-47), dé­fendre une noble cause al­lant de la lutte contre la vio­lence rou­tière à l’en­fance heu­reuse ; par les élus ou les gou­ver­nants qui leur cèdent ; par les in­nom­brables re­dres­seurs de torts qui se pensent au­to­ri­sés à exi­ger que leurs contra­dic­teurs se taisent. La cen­sure est à l’oeuvre sur les nom­breuses scènes qui consti­tuent l’espace pu­blic, des uni­ver­si­tés, où d’émi­nents pro­fes­seurs doivent em­ployer l’écri­ture in­clu­sive, aux pa­lais na­tio­naux, où on rêve d’un conseil de l’ordre qui di­rait ce qu’est le bon jour­na­lisme. Or, face à ces in­ces­santes de­mandes de nou­velles res­tric­tions, beau­coup aban­donnent le com­bat, pré­fé­rant adou­cir ou dé­gui­ser leur pen­sée que perdre leur bou­lot, leurs clients, leurs amis ou leur ré­pu­ta­tion. Seuls les bis­trots semblent en­core échap­per à la sur­veillance de la po­lice de la pen­sée. À condi­tion de ne pas y être es­pion­né par un cré­tin à smart­phone – ou par Edwy Ple­nel.

Pour au­tant, le terme « to­ta­li­ta­risme soft » em­ployé par notre cher Mathieu Bock-cô­té (dont Sté­phane Ger­main re­cense l’ou­vrage pages 66-67) n’est pas com­plè­te­ment sa­tis­fai­sant, car il sug­gère qu’il y a quelque part un ef­froyable Mon­sieur No qui se se­rait mis en tête d’as­ser­vir l’hu­ma­ni­té. Or, à quelques ex­cep­tions près, comme celle des In­di­gènes, au­jourd’hui, Mon­sieur No porte un jean et des bas­kets, mange sans glu­ten et rêve de faire le bon­heur de ses sem­blables. Il ne cherche pas à les en­doc­tri­ner, mais à leur ap­por­ter la vérité. Mon­sieur No, c’est à la fois Zu­cker­berg, Ma­cron, votre voi­sin. Et moi.

Pour com­prendre la nou­veau­té de notre si­tua­tion, un bref re­tour en ar­rière s’im­pose. La loi de 1881 qui ga­ran­tit la liberté de la presse pré­voit aus­si la sanc­tion de ses abus tels que la dif­fa­ma­tion et l’in­jure. L’évo­lu­tion des moeurs ai­dant, on pé­na­li­se­ra plus lour­de­ment la haine des Arabes, des juifs ou des ho­mo­sexuels. Fort bien. Avec la loi Gays­sot, vo­tée en 1990 dans l’ex­cel­lente in­ten­tion d’en fi­nir avec le né­ga­tion­nisme, on passe à un autre re­gistre. Pour la pre­mière fois, le lé­gis­la­teur (qui, dans notre Ré­pu­blique bien te­nue, met en musique la vo­lon­té de l’exé­cu­tif) se mêle de combattre les bo­bards en dé­fi­nis­sant une vérité ob­jec­tive. Cette rup­ture avec notre tra­di­tion li­bé­rale s’avère peu ef­fi­cace, car les vé­ri­tés ob­jec­tives fi­nissent tou­jours par ap­pa­raître à cer­tains, consti­tués en ré­seaux de conni­vence plus ou moins vastes, comme des vé­ri­tés of­fi­cielles qui pro­fitent aux puis­sants ou à qui vous sa­vez.

Il s’agis­sait, en in­ter­di­sant la contes­ta­tion d’un crime du pas­sé, de pro­té­ger le groupe qui en avait été la pre­mière victime. Le pri­vi­lège ju­di­ciaire ac­cor­dé aux juifs a fait des en­vieux, chaque com­mu­nau­té religieuse, eth­nique et dé­sor­mais sexuelle es­ti­mant (non sans lo­gique) qu’elle avait aus­si le droit à une pro­tec­tion →

par­ti­cu­lière, d’abord contre les agres­sions, puis contre les cri­tiques, en­fin contre les opi­nions dis­si­dentes ou les blagues. De­puis, on as­siste à une ex­ten­sion per­ma­nente du do­maine de l’in­ter­dit, au point que cer­tains de­mandent que l’on fasse taire les « cli­ma­to-né­ga­tion­nistes ». Et si, pour l’ins­tant, les as­so­cia­tions is­la­mistes ou cryp­to-is­la­mistes ont échoué à faire ins­crire dans la loi un dé­lit d’is­la­mo­pho­bie, Ri­chard Mal­ka ob­serve avec tris­tesse (voir ci-contre) qu’il n’est nul­le­ment be­soin d’une loi, dès lors que plus per­sonne n’ose­rait au­jourd’hui blas­phé­mer au su­jet de l’islam. Qui vou­drait mourir pour un des­sin ?

Le règne des ré­seaux so­ciaux, pré­sen­tés par les ra­vis de la crèche numérique comme une nou­velle fron­tière de la liberté, a ra­di­ca­le­ment ac­cru la pres­sion sur les nôtres. C’est qu’avec cette in­ven­tion diabolique qui a fait de cha­cun un émet­teur d’in­for­ma­tion, la pro­duc­tion et la dif­fu­sion de bo­bards (dé­sor­mais ap­pe­lés « fake news ») ont ac­quis une di­men­sion et une ef­fi­ca­ci­té in­dus­trielles. Comme le pointe en sub­stance Gé­rald Bron­ner (pages 52-57), nous avons tous ten­dance à voir ce que nous croyons et à croire ce que nous vou­lons. Or, la tech­no­lo­gie ai­dant, rien n’est au­jourd’hui plus simple que de fa­bri­quer et de faire cir­cu­ler des preuves d’ap­pa­rence très convain­cantes per­met­tant d’étayer des thèses far­fe­lues ou dan­ge­reuses sur l’exis­tence des ex­tra-ter­restres ou la no­ci­vi­té des vac­cins.

Ain­si sommes-nous en­trés dans ce que les spé­cia­listes ont ap­pe­lé l’ère de la post-vérité ou des vé­ri­tés al­ter­na­tives où, faute de récit uni­fié par la Rai­son, il n’existe plus de monde com­mun. Une dia­ble­rie en ap­pe­lant une autre, nos gou­ver­nants et les Ga­fam, à qui nous avons don­né le droit de nous sur­veiller, s’em­ploient dé­sor­mais à lut­ter contre les « fake news » et l’ex­pres­sion de la haine en ligne. À lire Je­re­my Stubbs (pages 60-65) et Sé­bas­tien Die­guez (pages 68-70), les re­mèdes sont soit in­opé­rants soit plus no­cifs que le mal. En tout cas, la loi contre « la ma­ni­pu­la­tion de l’in­for­ma­tion », adop­tée par le Par­le­ment en dé­cembre der­nier, n’a fi­na­le­ment ser­vi qu’à in­ter­dire (pro­vi­soi­re­ment) une cam­pagne gou­ver­ne­men­tale sur Twit­ter. En re­vanche, chaque jour, des comptes sont sus­pen­dus, des images et des conte­nus re­fu­sés par des al­go­rithmes dont on ne peut contes­ter les décisions que par de pé­nibles pro­cé­dures, gé­né­ra­le­ment sans suc­cès.

Quand bien même Em­ma­nuel Ma­cron ca­res­se­rait les in­ten­tions li­ber­ti­cides que lui prêtent ses ad­ver­saires, face aux plates-formes, d’une part, et aux in­ter­nautes dé­chaî­nés de l’autre, les po­li­tiques ne font pas le poids. Dans ce Far West de­ve­nu une puissance en lui-même, ce ne sont pas eux qui font la loi.

Em­bal­lés par la mo­der­ni­té d’un ou­til qui pro­met­tait à n’im­porte qui son quart d’heure de cé­lé­bri­té, les mé­dias tra­di­tion­nels, puis une grande par­tie de la so­cié­té ont dé­ci­dé qu’il s’agis­sait d’un lieu d’ex­pres­sion lé­gi­time de la vox po­pu­li, alors même que l’ex­pres­sion n’y obéit à au­cune règle, si­non celles que dicte la tech­nique. Ain­si a-t-on per­mis aux ré­seaux so­ciaux, ou plu­tôt aux meutes qui y sé­vissent, de s’éri­ger en tri­bu­naux po­pu­laires. Il suf­fit en ef­fet d’un « bad buzz » pour être li­cen­cié et même, dans les cas les plus graves, pour être mar­qué à vie. Plus en­core que les in­di­vi­dus, les ins­ti­tu­tions et les en­tre­prises sont lâches. Elles pré­fèrent sou­vent commettre une in­jus­tice que ris­quer d’at­ti­rer sur elles la foudre numérique.

Les mi­lieux an­ti­ra­cistes ont long­temps été les spé­cia­listes in­con­tes­tés de ces pro­cès ex­pé­di­tifs. On peut pour­tant sur­vivre à leurs ac­cu­sa­tions (sur­tout quand elles sont in­fon­dées, c’est-à-dire très sou­vent). Cer­tains mé­dias re­fusent d’in­vi­ter Zem­mour par peur d’un dé­luge d’in­sultes an­ti­ra­cistes, mais la plupart ignorent ces in­ter­dits. Les flots de haine dé­ver­sés sur Alain Fin­kiel­kraut ne lui ont pas fait perdre un seul lec­teur. Ce­pen­dant, in­ca­pable d’exer­cer une in­fluence réelle au-de­là de L’UNEF et de cer­tains cam­pus, le dé­co­lo­nia­lo-in­di­gé­nisme qui a ab­sor­bé, dé­voyé et ra­cia­li­sé la lutte contre le ra­cisme conjugue main­te­nant la ra­tio­ci­na­tion numérique et la pres­sion phy­sique. Le 25 mars, c’est en mon­trant les muscles que cer­tains de ses re­pré­sen­tants ont em­pê­ché, pour cause de pré­ten­du « black­face », une re­pré­sen­ta­tion des Sup­pliantes à la Sor­bonne. Quelques se­maines plus tard, celle-ci avait lieu et cha­cun se fé­li­ci­tait de ce bel acte de ré­sis­tance. Tu parles Charles ! En réa­li­té, l’ou­vreuse ra­conte (page 98) que les masques cri­mi­nels ont pu­re­ment et sim­ple­ment dis­pa­ru. La cen­sure a ga­gné et nul n’a mouf­té. Reste qu’en cette ma­tière, nul n’ar­rive à la che­ville des néo­fé­mi­nistes. (Voir édi­to­rial, page 3).

Nous croyons vivre dans un monde où on peut dire n’im­porte quoi et nous nous en plai­gnons sou­vent. Mais dé­jà nous cen­su­rons ins­tinc­ti­ve­ment nos opi­nions les plus mi­no­ri­taires. Si la vie en so­cié­té de­vrait com­man­der une cer­taine ci­vi­li­té dans la forme, la pen­sée ne sau­rait être sou­mise à la ty­ran­nie de la ma­jo­ri­té ni à celle de mi­no­ri­tés ac­tives, quand bien même elles pré­ten­draient par­ler au nom des femmes, des mu­sul­mans ou des pê­cheurs à la ligne. À ac­cep­ter que la bien­séance et la loi se mêlent chaque jour un peu plus de dire le li­cite et l’illi­cite en ma­tière d’ex­pres­sion pu­blique, nous finirons par nous ré­veiller dans un monde où il se­ra im­pos­sible de pro­fé­rer quoi que ce soit de va­gue­ment in­con­ve­nant, dé­rou­tant ou amu­sant. Nous pour­rons alors nous dis­pen­ser de pen­ser. •

Il suf­fit d'un «bad buzz» pour être li­cen­cié et même par­fois pour être mar­qué à vie.

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