Taxa­tion des su­per-riches, l'hom­mage de la ver­tu au vice

Causeur - - Sommaire N° 70 – Été 2019 - Jean-luc Gréau

George So­ros et 17 mil­liar­daires amé­ri­cains op­po­sés à Donald Trump ré­clament une plus forte taxa­tion des très hauts re­ve­nus. Dra­pés dans leur ver­tu, ces na­babs ne s'at­taquent pas aux vices du capitalism­e, pour­tant prin­ci­pale cause des in­éga­li­tés de re­ve­nus.

Les dé­trac­teurs du néo­li­bé­ra­lisme en se­ront pour leurs frais. Voi­ci que s’élève, du sein même de l’es­ta­blish­ment amé­ri­cain, un ap­pel pres­sant à ré­duire les in­éga­li­tés. Le diagnostic qui tombe de la bouche de George So­ros et de 17 autres re­pré­sen­tants em­blé­ma­tiques de l’ex­pé­rience en cours est dé­nué de toute ambiguïté : « L’amé­rique a la res­pon­sa­bi­li­té morale, éthique et éco­no­mique de taxer plus notre ri­chesse. Une taxe sur les très riches pour­rait ai­der à ré­soudre la crise cli­ma­tique, amé­lio­rer l’économie, amé­lio­rer la santé, créer des op­por­tu­ni­tés et ren­for­cer nos li­ber­tés dé­mo­cra­tiques1.» Cet ap­pel, d’où émane tou­jours le par­fum de la « mo­ra­line » évo­quée en son temps par Nietzsche, tombe quatre mois après un son­dage in­di­quant que 74 % des élec­teurs amé­ri­cains, in­cluant 65 % de ré­pu­bli­cains, sou­tien­draient une telle mesure. On ob­serve au pas­sage que les ef­fets po­li­tiques de la grande ré­ces­sion de 2009 se font sen­tir avec re­tard : huit ans pour le retour en grâce du pro­tec­tion­nisme, onze pour la taxa­tion des très grandes fortunes. L’élec­tion de Ba­rack Oba­ma et la ges­tion mi-chèvre, mi-chou qui s’en est en­sui­vie ont pro­lon­gé l’ex­pé­rience com­men­cée avec Ro­nald Rea­gan, tout en brouillant les cartes.

Des in­éga­li­tés à l'amé­ri­caine

Les faits plu­tôt que les ar­gu­ments. En Amé­rique, tout est dis­pro­por­tion­né, les in­éga­li­tés comme le reste. Et, le néo­li­bé­ra­lisme ai­dant, la dis­pro­por­tion s’est ac­crue de telle fa­çon que les an­ciens na­babs comme Hen­ry Ford, John Pier­pont Mor­gan ou John Ro­cke­fel­ler se­raient re­lé­gués au­jourd’hui dans la seconde di­vi­sion des fortunes. La dis­pro­por­tion af­fecte éga­le­ment les in­éga­li­tés de for­tune et les in­éga­li­tés de re­ve­nus. S’agis­sant des fortunes, un mil­lième des Amé­ri­cains les plus riches dé­tiennent en­vi­ron un cin­quième de la ri­chesse to­tale du pays contre 7 % à la fin des an­nées 1970, à l’aube de l’ex­pé­rience néo­li­bé­rale, et l’équi­valent de la to­ta­li­té de la ri­chesse pla­cée entre les mains des neuf dixièmes de leurs com­pa­triotes les plus pauvres ou les moins riches2. S’agis­sant des re­ve­nus, ci­tons deux illus­tra­tions des plus si­gni­fi­ca­tives. Doug Mc­mil­lon, le PDG de Wal­mart, plus grand dis­tri­bu­teur classique amé­ri­cain, s’ad­juge plus de mille fois le sa­laire moyen de son en­tre­prise : 23,6 mil­lions de dol­lars contre 21 952 dol­lars, là où John Ro­cke­fel­ler re­strei­gnait sa ré­mu­né­ra­tion à qua­rante fois le sa­laire le plus bas de ses em­ployés. On re­trouve un rap­port d’am­pleur com­pa­rable pour le ban­quier Ja­mie Di­mon, payé 30 mil­lions de dol­lars par an pour pré­si­der la banque fon­dée par John Pier­pont Mor­gan, qui ap­pelle au­jourd’hui à dé­pen­ser plus pour les in­fra­struc­tures et la santé en taxant la classe la plus riche. Dans ce contexte, qu’en est-il des es­prits ? Tous les nou­veaux ré­for­ma­teurs pro­clament la su­pé­rio­ri­té in­trin­sèque du capitalism­e, le pire des sys­tèmes éco­no­miques à l’exception de tous les autres, au­rait dit Wins­ton Chur­chill. Un mou­ton noir ce­pen­dant s’est glis­sé dans leur trou­peau : Ray Da­lio, créa­teur du fonds d’in­ves­tis­se­ment Brid­ge­wa­ter, à la tête de 17 mil­liards de dol­lars, pro­clame que « le capitalism­e est cas­sé », comme les ouvriers de la RDA disaient « Kom­mu­nis­mist­ka­putt » après la chute du mur de Ber­lin. Mais nous sommes en ré­gime d’opinion. Or, le sen­ti­ment gé­né­ral s’est trans­for­mé : seule­ment 45 % des jeunes adultes amé­ri­cains ont en­core une vue po­si­tive du capitalism­e contre 68 % en 2010.

Ho­ri­zon no­vembre 2020

La course pré­si­den­tielle étant main­te­nant lan­cée, le « ma­ni­feste des dix-sept » a ou­vert un dé­bat qui pour­rait

dé­ci­der de l’is­sue du scru­tin tout au­tant que l’état de l’économie et de l’em­ploi à la ren­trée 2020. Cette dé­cla­ra­tion est au coeur du champ thé­ma­tique des dé­mo­crates. La taxa­tion des su­per-riches pour­ra fi­gu­rer en tête de liste du pro­gramme du can­di­dat dé­si­gné par les pri­maires avec le sou­tien ac­tif des contri­buables intéressés. Tous les can­di­dats ac­tuels à l’in­ves­ti­ture dé­mo­crate en­vi­sagent cette taxa­tion qui pour­rait être à un pré­sident dé­mo­crate ce que le pro­tec­tion­nisme est pour le pré­sident ac­tuel et qui conjugue ef­fi­ca­ci­té éco­no­mique et su­pé­rio­ri­té morale. Eli­za­beth War­ren, sé­na­trice du Massachuse­tts, située comme Ber­nie San­ders à la gauche de la gauche, mais ca­pi­ta­liste pro­cla­mée, éva­lue à 275 mil­liards de dol­lars an­nuels le ren­de­ment d’une taxe de 2 % sur les fortunes su­pé­rieures à 50 mil­lions de dol­lars, soit un gros tiers du dé­fi­cit bud­gé­taire cou­rant qui pour­rait ain­si être ef­fa­cé à moins, plus pro­ba­ble­ment, que les sommes soient ré­af­fec­tées à des dé­penses éco­lo­giques, de santé et d’in­fra­struc­tures.

Il nous manque un « dis­cours sur les ori­gines de l'in­éga­li­té »

Le beau pro­pos de So­ros et ses com­parses ain­si que ce­lui des can­di­dats dé­mo­crates a néan­moins un goût d’ina­che­vé. L’im­pôt qu’ils pro­posent, et qui n’est qu’une forme dé­gui­sée de mé­cé­nat éco­no­mique, so­cial et éco­lo­gique, est en quelque sorte l’hom­mage de la ver­tu au vice : taxer les dé­gâts col­la­té­raux du néo­li­bé­ra­lisme re­vient à les en­té­ri­ner, en lais­sant hors du dé­bat les condi­tions de leur for­ma­tion. Or, les in­éga­li­tés ne tombent pas du ciel et si la for­tune pour­rait être taxée, les in­éga­li­tés de re­ve­nus sont fort peu trai­tées par les nou­veaux ré­for­ma­teurs. Au­tant en ef­fet, on peut accepter – tout en les taxant –, des in­éga­li­tés de for­tune is­sues d’un ta­lent éco­no­mique ou fi­nan­cier, au­tant on peut ré­prou­ver les in­éga­li­tés de re­ve­nus dont on peine à voir la jus­ti­fi­ca­tion théo­rique ou pra­tique. En Amé­rique, mais aus­si chez nous, à un moindre de­gré, l’éven­tail des re­ve­nus s’est ou­vert de deux ma­nières. Par le bas d’abord, du fait de la stag­na­tion du re­ve­nu réel de près d’une moi­tié d’amé­ri­cains, mon­dia­li­sa­tion et créa­tion de va­leur obligent. Mais aus­si par le haut, du fait que plu­sieurs catégories de « mé­tiers » se sont his­sées au-des­sus de leur condi­tion an­té­rieure : les pa­trons et les cadres su­pé­rieurs, on le sait, les fi­nan­ciers aus­si, mais en­core les comp­tables, les ju­ristes, les membres du « show bizz » et cer­tains jour­na­listes re­le­vant de la sphère au­dio­vi­suelle, sans par­ler des spor­tifs pro­fes­sion­nels. Cet en­semble dis­pa­rate en ap­pa­rence pré­sente un point com­mun : les bé­né­fi­ciaires, qui fixent eux-mêmes leurs ré­mu­né­ra­tions ou les né­go­cient en po­si­tion de force, échappent au mar­ché du tra­vail. Étran­ge­ment, contrairem­ent à la « masse sa­la­riale », ces ré­mu­né­ra­tions ne sont pas un coût pour les en­tre­prises concer­nées. C’est en­core un as­pect dé­rou­tant du sys­tème qui nous en­globe. On at­tend en­core le dis­cours sur l’ori­gine des in­éga­li­tés en ré­gime néo­li­bé­ral. •

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.