L'es­prit de l'es­ca­lier

Causeur - - Sommaire N° 70 – Été 2019 - Alain Fin­kiel­kraut

HO­MO AEQUALIS FES­TI­VUS

Nous ne vi­vons pas, Dieu soit loué, sous la fé­rule d’un ré­gime illi­bé­ral. Les contre­pou­voirs ne sont pas mu­se­lés ni per­sé­cu­tés au nom de la sou­ve­rai­ne­té po­pu­laire. La presse et la jus­tice font leur tra­vail en toute in­dé­pen­dance. Les gou­ver­ne­ments doivent, bon gré mal gré, s’ac­com­mo­der de l’exis­tence des lan­ceurs d’alerte. Nous au­rions tort ce­pen­dant de nous pa­va­ner et de re­gar­der de haut les dé­mo­cra­tures d’eu­rope cen­trale et orien­tale car, chez nous aus­si, l’es­pace du désac­cord rai­son­nable ne cesse de se ré­duire. Une seule concep­tion du Bien pré­vaut. Un code de la route poin­tilleux et sé­vère ré­git la vie in­tel­lec­tuelle. Mais ce n’est pas l’état, ce sont les mé­dias et les ré­seaux so­ciaux qui sanc­tionnent les dé­ra­pages. Alors que, nous dit la pu­bli­ci­té, les Bleues sont en train d’écrire l’his­toire, il est in­ter­dit d’émettre la moindre ré­serve sur le foot­ball fé­mi­nin. Nous ne sommes pas conviés, en ef­fet, à ad­mi­rer un spec­tacle spor­tif, nous de­vons, toutes af­faires ces­santes, nous mettre au garde-à-vous de­vant un spec­tacle édi­fiant. Cet évé­ne­ment, dit le jour­nal Le Monde, est « une vic­toire de l’éga­li­té ». Et qui, si­non l’es­prit du mal, ose­rait au­jourd’hui en­tra­ver la marche de l’éga­li­té ? L’en­thou­siasme or­ga­ni­sé ne to­lère pas les ré­frac­taires. Comme l’a sou­li­gné Bé­ré­nice Le­vet, « il ne s’agit plus de prendre plai­sir à as­sis­ter à un match de foot­ball ou à le vi­sion­ner entre amis, mais de sou­te­nir

la cause des femmes ». Philippe Mu­ray avait rai­son : au xxie siècle, les fêtes rythment la vie. J’ajou­te­rai que ces fêtes ne sont ja­mais sim­ple­ment fes­tives, elles cé­lèbrent toutes l’éga­li­té. Sous le règne d’ho­mo aequalis fes­ti­vus, le di­ver­tis­se­ment lui-même est an­nexé par la ver­tu. Or, je ne suis pas convain­cu de la ver­tu de cette ver­tu. La dif­fé­rence du mas­cu­lin et du fé­mi­nin a long­temps ser­vi à jus­ti­fier l’in­éga­li­té entre les sexes. Ce scan­dale a ces­sé et c’est très bien. Mais pour­quoi de­vrait-on main­te­nant sa­cri­fier la dif­fé­rence sur l’au­tel de l’éga­li­té ? Pour­quoi fau­drait-il que l’éman­ci­pa­tion se confonde avec l’in­dif­fé­ren­cia­tion ? Et quand bien même la dif­fé­rence ne se­rait pas na­tu­relle, quand bien même, comme le se­rinent les études de genre, elle se­rait ins­crite dans la culture par les poètes et les peintres, pour­quoi fau­drait-il jeter cette culture comme un pa­quet de gue­nilles ? Main­te­nant que les poètes cèdent la place aux rap­peurs et les peintres à Jeff Koons, un autre monde est en train de naître, un monde de rug­by­wo­men et de boxeuses, un monde où tout peut prendre la place de tout, le monde dé­so­lant de l’in­ter­chan­gea­bi­li­té gé­né­rale. C’est un crève-coeur pour qui se souvient de la part prise par les femmes à l’em­bel­lis­se­ment de la Créa­tion, de voir les joueuses, quand elles ont mar­qué un but, singer les pos­tures mas­cu­lines les plus ri­di­cu­le­ment pré­ten­tieuses. Il ne manque – pour com­bien de temps ? – que les ta­touages. L’éga­li­té mé­ri­tait mieux.

LE PRO­GRES­SISME: UN THÉ DANSANT À BORD DU TI­TA­NIC

Alors qu’il avait tout à perdre, Fran­çois-xa­vier Bel­la­my a pris le risque d’en­trer en po­li­tique parce qu’il est in­quiet pour le destin de la ci­vi­li­sa­tion fran­çaise et de la ci­vi­li­sa­tion eu­ro­péenne. Il pense comme Al­bert Ca­mus, dès 1957, que la tâche de notre gé­né­ra­tion n’est pas de re­faire le monde, mais d’em­pê­cher qu’il ne se dé­fasse. Vi­si­ble­ment, sa vi­sion tra­gique de l’his­toire n’a pas pris. Mal­gré sa force de convic­tion et son lan­gage dé­pour­vu de tout élé­ment de lan­gage, la liste qu’il a conduite aux eu­ro­péennes a re­cueilli 8 % des suf­frages. Et dès l’an­nonce des ré­sul­tats, les jeunes pousses et les vieux ca­ciques du par­ti Les Ré­pu­bli­cains ont ju­ré qu’on ne les y re­pren­drait plus : avec une rare élé­gance, ils se sont em­pres­sés de désa­vouer leur can­di­dat et ils ont re­joint, l’oreille basse, le pé­ri­mètre ges­tion­naire que leur al­loue le sys­tème mé­dia­ti­co-po­li­tique. Le pro­gres­sisme in­dé­crot­table de ce sys­tème me fait pen­ser à un thé dansant à bord du Ti­ta­nic. Ce n’est pas en fer­mant les yeux sur la tra­gé­die qu’on l’em­pê­che­ra d’ad­ve­nir. Et puisque le pas­séisme a très mau­vaise presse de nos jours, re­gar­dons de­vant nous : quel se­ra le vi­sage de la France dans cin­quante ans ? À quoi res­sem­ble­ront les villes de Mul­house, de Rou­baix, de Nantes, d’an­gers, de Tou­louse, de Ta­ras­con, de Mar­seille et tout le dé­par­te­ment de la Sei­ne­saint-de­nis ? De la na­tion fran­çaise à l’ar­chi­pel fran­çais : tel est le sens de l’his­toire en cours. Où est le pro­grès ? Tous les pro­gres­sistes, certes, ne sont pas des doc­teurs Pan­gloss. De plus en plus, l’angoisse éco­lo­gique fait en­tendre sa voix. Mais ceux qui nous rap­pellent à nos de­voirs en­vers les gé­né­ra­tions fu­tures pré­co­nisent, pour épar­gner le ciel et la terre, l’ex­ten­sion in­dé­fi­nie du parc éo­lien. Ils ou­blient que l’éco­lo­gie a aus­si une di­men­sion es­thé­tique et qu’il ne sert à rien de sau­ver la pla­nète si c’est pour la rendre hi­deuse et in­ha­bi­table. Sur ce point, Re­naud Ca­mus a par­fai­te­ment rai­son : « Il faut lut­ter contre la proliférat­ion des éo­liennes parce qu’une vie qui se dé­rou­le­rait de toute part dans leur ombre et sous leurs pa­lans as­sas­sins des oi­seaux ne mé­rite pas qu’on se batte pour elle ni d’être vé­cue. » Est-ce ce­la la France que nous vou­lons lais­ser à nos en­fants : un pays frag­men­té, écla­té, ar­chi­pel­li­sé et constel­lé d’éo­liennes ?

L'UNION DES DROITES EST-ELLE SOUHAITABL­E ?

Ma­rion Ma­ré­chal a ap­pe­lé à l’union des droites et aus­si­tôt on a vu se re­for­mer contre elle, de Lau­rence Pa­ri­sot à Gérard Lar­cher, l’union sa­crée de l’an­ti­fas­cisme. Cette in­vo­ca­tion pav­lo­vienne des va­leurs n’est pas la bonne ré­ponse. Deux Eu­rope au­jourd’hui se font face : une Eu­rope pé­ni­ten­tielle à l’ouest, qui re­nie son propre héritage et ne jure que par l’autre ; une Eu­rope sans honte ni re­gret à l’est, qui veut en fi­nir avec toute forme d’au­to­cri­tique ou de mise en ques­tion et qui, sous la hou­lette des Pre­miers mi­nistres po­lo­nais ou hon­grois, s’est en­ga­gée dans un Kul­tur­kampf pour la pro­mo­tion des iden­ti­tés na­tio­nales, saintes, hé­roïques, im­ma­cu­lées. Ma­rion Ma­ré­chal semble avoir choisi le deuxième terme de cette al­ter­na­tive. Or, l’union des droites n’au­ra de sens et de lé­gi­ti­mi­té que si elle les re­fuse tous les deux. Entre l’éco­no­misme des uns et le po­pu­lisme des autres, nous sommes loin du compte. •

Coupe du monde féminine de foot­ball : de­mi-fi­nale entre la France et les États-unis, 28 juin 2019.

« L'es­prit de l'es­ca­lier », l'émis­sion culte d'alain Fin­kiel­kraut et d'éli­sa­beth Lévy, est de retour en ex­clu­si­vi­té une fois par mois sur RNR.TV.

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