Shoah, la dé­mis­sion des clercs

Causeur - - Sommaire N° 70 – Été 2019 - Cyril Ben­na­sar

En dé­cla­rant la des­truc­tion des juifs d'eu­rope in­com­pa­rable à l'es­cla­vage des Afri­cains, Ch­ris­tine An­got a sus­ci­té la co­lère des as­so­cia­tions noires. Dans notre pays com­mu­nau­ta­ri­sé, les sus­cep­ti­bi­li­tés prennent dé­sor­mais le pas sur la réa­li­té his­to­rique. C'est ou­blier que l'étude de la Shoah ne vise pas à don­ner aux juifs un as­cen­dant sur le monde, mais à éveiller les conscience­s.

Après que Ch­ris­tine An­got a ten­té, dans l’émis­sion de Laurent Ru­quier, avec les pré­cau­tions d’usage et en mar­chant sur des oeufs, une ana­lyse com­pa­rée des res­sorts de la traite né­grière et de l’ex­ter­mi­na­tion des juifs, on a vu mon­ter sur les ré­seaux so­ciaux une co­lère noire, ex­clu­si­ve­ment. La se­maine du scan­dale, on a vu chaque jour pa­raître une nou­velle vi­déo dans la­quelle un membre de la com­mu­nau­té, dont on es­père sans trop y croire qu’il n’est pas plus re­pré­sen­ta­tif que ce­la, ve­nait rap­pe­ler à ses frères, à ses soeurs, aux Blancs et aux juifs com­bien l’es­cla­vage avait été un crime. En se dé­fen­dant de don­ner dans la concur­rence vic­ti­maire et sans le moindre es­prit de re­vanche, cer­tains ont en­ri­chi leur quart d’heure de cé­lé­bri­té d’in­for­ma­tions pré­cieuses pour la clar­té du dé­bat. Ain­si, ceux qui ont pris la peine de les re­gar­der savent que le pre­mier camp de concen­tra­tion fut ou­vert par les Al­le­mands en Na­mi­bie ou que les ka­pos étaient des juifs qui bat­taient d’autres juifs. Quelles le­çons vont-ils en ti­rer ? On se le de­mande.

On en trouve en­core sur le net à la pelle et de tous les ni­veaux. Il y a de grands écarts de forme entre la pres­ta­tion de l’étu­diante mé­tisse et in­di­gé­niste, coupe afro et vo­cable uni­ver­si­taire, et l’in­ter­ven­tion du gros bras à l’élo­cu­tion dif­fi­cile is­su d’une de ces mi­lices de dé­fense noire qui semblent avoir imi­té les juifs jusque dans le choix des mots et la cou­leur des lo­gos. Mais sur le fond et sur le re­gistre de l’iro­nie ou de l’in­ti­mi­da­tion, tous re­joignent ce des­cen­dant d’es­claves an­tillais et his­to­rien de l’es­cla­vage in­vi­té en deuxième se­maine en com­pa­gnie de deux autres pro­fes­sion­nels de la né­gri­tude sur le pla­teau d’« On n’est pas cou­ché » pour faire bonne mesure, quand il conclut son ré­qui­si­toire avec une pointe d’aga­ce­ment dans la voix : « Avant de par­ler, de­man­dez­nous, nous sommes les sa­chants. » À qui s’adres­sait-il au plu­riel ? Et qui était son « nous » ? Les igno­rants et les sa­vants ? Les écri­vains et les his­to­riens ? Les Blancs et les Noirs ? As­sis­tons-nous, après les ac­cu­sa­tions d’ap­pro­pria­tion cultu­relle qui fi­ni­ront par in­ter­dire aux Stones de jouer du blues, à l’ex­ten­sion du do­maine de la lutte au pro­cès de l’ap­pro­pria­tion his­to­rique ? Que l’on tienne Ch­ris­tine An­got pour un grand écri­vain ou une grande im­pos­ture, on doit lui re­con­naître un cer­tain cou­rage. Après le samedi du scan­dale et avant ce­lui de l’apai­se­ment, j’ai été de ceux qui ont at­ten­du de l’in­domp­table chro­ni­queuse, que des di­zaines d’ano­nymes à web­cam sor­tis de l’ombre ont abon­dam­ment trai­tée d’ignorante ra­ciste, une ré­ponse à la hau­teur, une ri­poste dis­pro­por­tion­née, une ex­pli­ca­tion ferme, une leçon de main­tien et de la suite dans les idées. J’ai même, cette se­maine-là, ca­res­sé l’es­poir d’une saine co­lère, d’un verre je­té à la gueule du mal­com­pre­nant is­su d’un peuple qui a beau­coup souf­fert, d’un quit­tage de pla­teau in­tem­pes­tif au cri de « j’vous em­merde tous, je dis c’que j’veux ! ». Hé­las, comme avant elle tous ceux qui ont com­mis l’im­pru­dence d’avoir heur­té des sus­cep­tibles, comme ces théâ­treux qui se couchent ré­gu­liè­re­ment quand des contra­riés pleur­nichent ou bous­culent, Ch­ris­tine a pré­sen­té des ex­cuses. Que vou­lez-vous qu’elle fît contre trois ? Comme tout le monde face à une com­mu­nau­té à fleur de peau : son mea culpa. Comme un uni­ver­si­taire ti­mo­ré, une quel­conque cé­lé­bri­té ou un po­li­ti­cien avi­sé, comme un de ces tièdes qui tiennent plus aux opi­nions d’un pu­blic, d’une clien­tèle ou d’un élec­to­rat qu’à la vé­ri­té de leur pa­role, avec les élé­ments de lan­gage du re­pen­tant, elle s’est ex­cu­sée d’avoir été mal com­prise et pour les gens qu’elle au­rait, bien in­vo­lon­tai­re­ment, bles­sés. Il faut re­con­naître qu’elle a dû se sen­tir bien seule, toute une se­maine, en en­ten­dant sur toutes les chaînes de té­lé l’ac­ca­bler ceux qui com­mentent et ne disent ja­mais rien de sub­stan­tiel, ceux qui s’of­fusquent en meute et dé­noncent les mal­adresses ou les dé­ra­pages, sans voir qu’il n’y a pas de route, qu’elle reste à tra­cer et que les li­mites qu’ils exigent pour les autres ne sont que celles de leur confor­misme, ceux qui re­çoivent des rap­peurs comme des ar­tistes pour res­ter dans le coup, les « Pierre Les­cure » de ser­vice cette se­maine-là et tous les autres du même ton­neau. Cri­ti­quée mas­si­ve­ment sur les mé­dias, me­na­cée par des Noirs pro­fes­sion­nels et lâ­chée en rase cam­pagne par presque tout le monde, la chro­ni­queuse s’est écra­sée et la pa­role sur le ser­vice pu­blic avec. Où sont pas­sés les sa­vants, les scien­ti­fiques, les his­to­riens de la Shoah ou de l’es­cla­vage, et tous les vaillants dé­fen­seurs de la vé­ri­té his­to­rique ? Ont-ils dé­bran­ché leurs té­lé­phones, en sou­ve­nir de l’ex­pé­rience de Pé­tré-gre­nouillot, tous ceux qui au­raient pu, dans une langue qui dis­suade les cons pri­maires de leur dis­pu­ter des su­jets délicats, nous ap­prendre à nous mé­fier des rap­pro­che­ments ré­duc­teurs et à évi­ter les amal­games ? Avaient-ils pis­cine toute la se­maine, ceux qui ont de­puis long­temps oeu­vré à dé­mon­trer le ca­rac­tère unique de l’ex­ter­mi­na- →

tion des juifs d’eu­rope, ceux qui ont tra­vaillé toute une vie pour li­vrer au monde et à l’époque le fruit de leurs tra­vaux sur la spé­ci­fi­ci­té de la Shoah ? Il au­rait peut-être été op­por­tun de rap­pe­ler que des na­zis ont ré­duit des juifs en es­cla­vage mais pas seule­ment, et utile de pré­ci­ser qu’ex­ploi­ter la force de tra­vail d’un homme jus­qu’à épui­se­ment, jus­qu’à la mort dans un rap­port de do­mi­na­tion ab­so­lue est une chose et que ra­fler ses en­fants à l’autre bout de l’eu­rope pour les as­sas­si­ner et faire dis­pa­raître leurs restes en est une autre. L’op­por­tu­ni­té de l’ex­ploi­ta­tion, même sans hu­ma­ni­té et avec ra­cisme, et le pro­jet de l’ex­ter­mi­na­tion, c’est dif­fé­rent. L’ex­pli­quer, ce n’est pas hié­rar­chi­ser. Et quand bien même, pour­quoi fau­drait-il s’in­ter­dire d’avoir un avis sur la ques­tion ? Je doute qu’un homme à qui l’on don­ne­rait le choix entre l’un ou l’autre destin tra­gique ré­ponde que ça lui est égal et qu’il re­fuse de choi­sir si l’on doit lui mettre des fers aux pieds ou plu­tôt jeter ses en­fants dans des fours, parce qu’on ne doit pas éta­blir de hié­rar­chie dans la souf­france. Il au­rait peut-être été utile de rap­pe­ler que l’étude de la Shoah ne vise pas à don­ner aux juifs un as­cen­dant sur le monde, mais à éveiller les conscience­s. On peut être un peu gê­né par la pru­dence de cer­tains in­tel­lec­tuels, on peut aus­si la com­prendre. À quoi bon s’aven­tu­rer dans une ba­taille où il n’y a que des coups à prendre ? Qui a en­vie de jouer le rôle du ra­ciste dans les mé­dias et les opi­nions avec son lot d’in­sultes, d’at­taques et d’in­ti­mi­da­tions ? Qui est prêt à se mettre à dos une ar­mée d’es­claves ima­gi­naires ? Et pour qui dans un pays en voie de com­mu­nau­ta­ri­sa­tion fa­çon tiers-monde, dans une so­cié­té qui compte tou­jours moins de ci­toyens af­fran­chis et libres de pen­ser au-de­là de leurs ap­par­te­nances ori­gi­nelles, tou­jours plus de mi­no­ri­taires aux fier­tés mal pla­cées, aveugles et sourds aux sa­voirs com­muns, et une ma­jo­ri­té qui pense que rien ne jus­ti­fie que l’on pro­voque des co­lères ou que l’on dé­clenche des conflits ? Il semble que la dé­fense d’une réa­li­té his­to­rique ne mé­rite plus que l’on prenne le risque de contra­rier une com­mu­nau­té sus­cep­tible. Il est donc de­ve­nu plus ju­di­cieux de la fer­mer pour pré­ser­ver le vivre-en­semble que de l’ou­vrir pour éclai­rer les ci­toyens. On ne crée pas de ta­bous, tous peuvent par­ler de tout, mais sous condi­tions. Pour oser un dis­cours nuan­cé, pour avan­cer des vé­ri­tés gê­nantes sur des su­jets com­mu­nau­tai­re­ment sen­sibles, il vaut mieux avoir la cou­leur ou la re­li­gion ap­pro­priée. In­si­dieu­se­ment, des interdits ap­pa­raissent qui s’ap­pliquent sur des cri­tères eth­niques, et la crainte des conflic­tuels comme des conflits les en­té­rinent. Nul be­soin au­jourd’hui d’une au­to­ri­té pour mettre à l’in­dex ou pro­non­cer une fat­wa, il suf­fit d’une mi­no­ri­té agis­sante dans le vir­tuel et par­fois me­na­çante dans le réel, prête à tout pour faire re­cu­ler les li­ber­tés de tous et d’une ma­jo­ri­té paresseuse qui plaint trop sou­vent les « vic­times » et ser­monne les « pro­vo­ca­teurs ». De même qu’on a re­non­cé au blasphème pour ne plus bles­ser cer­tains de nos com­pa­triotes tout en cla­mant que nous étions tous Char­lie, on en vient à re­non­cer à ra­con­ter une his­toire com­mune même dans le res­pect de la ri­gueur que la science exige, et pour la même mau­vaise rai­son. Le jour­na­liste amé­ri­cain Phil­lip Knight­ley écri­vait en 1918 que la vé­ri­té est la pre­mière vic­time de la guerre. Elle est dé­jà la pre­mière vic­time du mul­ti­cul­tu­ra­lisme. •

Serge Ro­ma­na, pré­sident-fon­da­teur de la Fon­da­tion es­cla­vage et ré­con­ci­lia­tion, et Fré­dé­ric Régent, his­to­rien, in­vi­tés sur le pla­teau d'« On n'est pas cou­ché » pour dé­battre avec Ch­ris­tine An­got, à la suite de ses pro­pos sur la traite des Noirs, 8 juin 2019.

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