Jean-sé­bas­tien Ba­schet Le Champs-de-mars dé­vas­té par la fête

Causeur - - Sommaire N° 70 – Été 2019 - Pro­pos re­cueillis par Pierre La­ma­lat­tie

Site le plus vi­si­té de France, le jar­din du Champ-de-mars est le théâtre de nom­breux évé­ne­ments com­mer­ciaux qui en dé­gradent les pe­louses. JeanSé­bas­tien Ba­schet, ex-pré­sident de l'as­so­cia­tion des Usa­gers et Amis du Champ-de-mars, ac­cuse la mai­rie de Paris qui concocte un énième pro­jet de pié­ton­ni­sa­tion.

Cau­seur. Pour­quoi le Champ-de-mars vous pa­raît-il si im­por­tant ? Jean-sé­bas­tien Ba­schet. D’abord, parce que ce jar­din a une di­men­sion pa­tri­mo­niale et his­to­rique unique qui fait de lui le pre­mier site tou­ris­tique fran­çais en nombre de vi­si­teurs. C’est la vi­trine de Paris, mais aus­si de la France. En­suite, car l’en­semble Champ-demars/jar­dins du Tro­ca­dé­ro est le plus grand es­pace vert de Paris in­tra-mu­ros, ce qui n’est pas rien pour la ville la plus dense d’eu­rope, qui a l’une des plus faibles pro­por­tions d’es­paces verts. De nom­breuses études in­ter­na­tio­nales (no­tam­ment de L’OMS) dé­montrent que les jar­dins en mi­lieu ur­bain sont un vé­ri­table en­jeu de santé publique. No­tons en­fin que c’est un des seuls qui soient ac­ces­sibles 24 heures sur 24, ce qui est es­sen­tiel pour les spor­tifs, par exemple. Tout ce­la au­rait dû pous­ser la mu­ni­ci­pa­li­té à lui ac­cor­der un soin tout par­ti­cu­lier, sur­tout s’agis­sant d’une équipe ayant des pré­ten­tions « vertes ». Mal­heu­reu­se­ment, du­rant le man­dat d’anne Hi­dal­go, c’est tout le contraire qui s’est pro­duit.

En quoi, se­lon vous, la ges­tion de cet es­pace est-elle dé­fec­tueuse ?

À l’évi­dence, Anne Hi­dal­go et ses équipes n’ont pas com­pris la di­men­sion hau­te­ment stra­té­gique de ce site et ses enjeux. Ain­si la Mai­rie de Paris a-t-elle ap­pli­qué sa po­li­tique évé­ne­men­tielle au Champ-de-mars, sans prendre en compte ses spé­ci­fi­ci­tés. La « fan zone » de l’eu­ro 2016 a eu un ef­fet ab­so­lu­ment dé­vas­ta­teur pour le Champ-de-mars. Pour per­mettre à quelques cen­taines de mil­liers de fans de foot (à 70 % des tou­ristes étran­gers) de voir des matchs sur écran géant, on a pri­vé 30 mil­lions d’usa­gers d’un es­pace vert digne de ce nom pen­dant près d’une an­née ! On y dresse sans cesse des clô­tures, on y monte et dé­monte des es­paces évé­ne­men­tiels, des groupes élec­tro­gènes die­sel oc­ca­sionnent une pol­lu­tion de l’air et un bruit as­sour­dis­sant, des en­gins de chan­tier et des ca­mions en­dom­magent les sols et fra­gi­lisent l’éco­sys­tème. D’après une ré­cente étude de L’ONF, sur 1 800 arbres, seuls 700 sont sains ! Bref, la plu­part du temps, de par la po­li­tique évé­ne­men­tielle d’anne Hi­dal­go, c’est tout sauf un jar­din. Des fêtes telles que les grands concerts po­pu­laires ou les cé­ré­mo­nies du 14-Juillet ont un sens au Champ-de-mars. Ce­pen­dant, ce dont il est ques­tion est une no­ria d’évé­ne­ments sans rap­port avec la vo­ca­tion du lieu et sou­vent com­mer­ciaux. Cette pri­va­ti­sa­tion de l’es­pace pu­blic au dé­tri­ment de l’in­té­rêt gé­né­ral est in­com­pré­hen­sible. Autre pro­blème ma­jeur : la pro­pre­té. Les équipes de net­toyage sont gra­ve­ment sous-di­men­sion­nées. L’in­ci­vi­li­té des vi­si­teurs dé­non­cée par Anne Hi­dal­go a bon dos. Si elle connais­sait mieux le site, elle sau­rait que ce sont les rats et les cor­neilles qui, en éven­trant et en vi­dant les pou­belles, trans­forment ré­gu­liè­re­ment les jar­dins en dé­charge à ciel ou­vert. Il fau­drait par­ler des toi­lettes, des pe­louses trans­for­mées en terre bat­tue, etc. L’état gé­né­ral est ca­tas­tro­phique. Les tou­ristes, qui de­vraient être ac­cueillis dans un lieu éblouis­sant, vivent une ex­pé­rience dé­plo­rable.

Ar­ri­vant en fin de man­dat, Anne Hi­dal­go s'in­té­resse au Champ-de-mars. Que pen­sez­vous de ses pro­jets dé­jà très contro­ver­sés ?

Le Champ-de-mars se­ra in­dis­cu­ta­ble­ment l’un des enjeux des pro­chaines mu­ni­ci­pales. Notre mo­bi­li­sa­tion porte ses fruits. Dans le contexte des mu­ni­ci­pales de 2020, Anne Hi­dal­go s’in­té­resse en­fin au site, mais, mal­heu­reu­se­ment, uni­que­ment dans une fi­na­li­té élec­to­ra­liste ! Deux pro­jets sont par­ti­cu­liè­re­ment in­quié­tants. Il y a d’abord le « Grand Pa­lais éphémère » construit pour plu­sieurs an­nées en plein coeur des jar­dins, cô­té École mi­li­taire. Ce bâ­ti­ment, dont la sur­face se­ra com­prise entre 14 000 et 27 000 m2, ac­cueille­ra tous les évé­ne­ments de cette ins­ti­tu­tion qui va en­trer en tra­vaux. En­suite, un pro­jet de vé­gé­ta­li­sa­tion et de pié­ton­ni­sa­tion du pont d’ié­na et du quai Bran­ly. L’impact sur la cir­cu­la­tion se tra­dui­ra par l’as­phyxie des quar­tiers li­mi­trophes. En outre, des as­so­cia­tions ont fait re­mar­quer qu’il s’agis­sait d’un ver­dis­se­ment ar­ti­fi­ciel très « gad­get », car les arbres n’ont pas vo­ca­tion à pous­ser sur des ponts… L’ob­jec­tif de cette pié­ton­ni­sa­tion est de fa­ci­li­ter la cir­cu­la­tion des tou­ristes. À l’heure ac­tuelle, il y a de larges trot­toirs, mais s’y étalent tant de ven­deurs à la sau­vette que les pié­tons ne savent plus où mar­cher. Une fois de plus, on pri­vi­lé­gie les tou­ristes au dé­tri­ment des ha­bi­tants.

Cer­tains jar­dins, comme les Tui­le­ries ou le Luxem­bourg, brillent par leur beau­té et leur pro­pre­té. Comment ex­pli­quez-vous l'état du Champ-de-mars ?

Les Tui­le­ries comme le Luxem­bourg ne dé­pendent

pas de la Mai­rie de Paris. En outre, dans les deux cas, un conser­va­teur veille au res­pect pa­tri­mo­nial et ré­gule l’évé­ne­men­tiel. Au Champ-de-mars, la Mai­rie n’a pas vou­lu nommer de conser­va­teur, en dé­pit du ca­rac­tère hau­te­ment his­to­rique de ce lieu et de nos de­mandes ré­pé­tées. C’est un patch­work ad­mi­nis­tra­tif et les di­vers ser­vices in­ter­viennent au coup par coup, in­dé­pen­dam­ment les uns des autres. La pre­mière chose à faire se­rait de mettre en­fin un pi­lote dans l’avion. Mais il y a un pro­blème plus grave, qui tient au style de gou­ver­nance d’anne Hi­dal­go et concerne la ville dans son en­semble. Ja­mais l’es­pace pu­blic pa­ri­sien n’a été aus­si mal gé­ré que du­rant sa mandature et elle re­ven­dique clai­re­ment d’autres prio­ri­tés. Par idéologie, et sans doute par am­bi­tion per­son­nelle, elle a dé­voyé la fonc­tion de maire vers d’autres buts, plus im­por­tants à ses yeux. Alors que l’es­sen­tiel des moyens de­vrait être consa­cré à la ges­tion de l’es­pace pu­blic, le coeur de mé­tier du maire est dé­lais­sé. Dans la tra­di­tion ré­pu­bli­caine, la mis­sion d’un maire est avant tout de pa­ci­fier l’es­pace pu­blic, d’y as­su­rer la pro­pre­té, la mo­bi­li­té et la sé­cu­ri­té. Les ad­mi­nis­trés at­tendent d’une mai­rie qu’elle soit un fa­ci­li­ta­teur du quo­ti­dien. Tous les son­dages et toutes les en­quêtes montrent que les Pa­ri­siens n’en peuvent plus de la sa­le­té

de leur ville. Ils n’en peuvent plus de ne plus pou­voir cir­cu­ler.

Il semble qu'un nombre im­por­tant d'élus, d'ur­ba­nistes et de fonc­tion­naires par­tagent gros­so mo­do une même doc­trine de la ville à base de pié­ton­ni­sa­tion et de vé­gé­ta­li­sa­tion. Il y a des ré­sis­tances et des mé­con­ten­te­ments. Mais existe-t-il, se­lon vous, une vi­sion struc­tu­rée qui pour­rait prendre le re­lais ?

L’idée maî­tresse est d’or­ga­ni­ser la co­ha­bi­ta­tion des usages. Pour ce­la, l’in­tel­li­gence col­lec­tive est plus utile que des doc­trines, aus­si sé­dui­santes soient-elles. Les gens rai­sonnent en termes d’usage. S’ils utilisent leur voi­ture, ce n’est pas par per­ver­si­té. Il y a des si­tua­tions où, en l’état ac­tuel des choses, il n’y a pas d’al­ter­na­tive sa­tis­fai­sante. Il faut prendre en compte le prin­cipe de réa­li­té et se mé­fier des uto­pies qui ont fait tant de ra­vages dans notre his­toire contem­po­raine. Op­po­ser les Pa­ri­siens entre eux par sec­ta­risme ou par élec­to­ra­lisme est ir­res­pon­sable. Il faut or­ga­ni­ser une co­ha­bi­ta­tion intelligen­te des usages. Il faut prendre en consi­dé­ra­tion les be­soins réels des gens et non pas construire notre po­li­tique de la ville sur la base d’in­jonc­tions mo­ra­li­sa­trices.

Mais considérer qu'il faut ré­duire l'usage de la voi­ture, ce n'est pas seule­ment de l'idéologie !

En ef­fet, les choses peuvent et, même, doivent évo­luer. Pre­nons un exemple : à Shan­ghai, le Ma­glev conduit à l’aé­ro­port en huit mi­nutes à 450 km/heure ! S’il y avait une telle na­vette à Paris, peu de voya­geurs conti­nue­raient à al­ler à Rois­sy en voi­ture. Tout le monde est d’ac­cord pour sou­hai­ter des amé­lio­ra­tions et trou­ver un che­min de tran­si­tion des mo­bi­li­tés. Ce­pen­dant, il faut le faire avec réa­lisme, dans le res­pect de la di­ver­si­té des usages et sans rendre la vie du ci­ta­din in­fer­nale.

De nou­velles statistiqu­es sur la mor­ta­li­té en France ont été pu­bliées ré­cem­ment. Il ap­pa­raît que Paris est en très bonne place et qu'on a plus de chance qu'ailleurs d'y vieillir en bonne santé. Comment ju­gez-vous la pol­lu­tion de l'air dans la ca­pi­tale ?

Amé­lio­rer la qua­li­té de l’air, per­sonne n’est contre et il faut in­dis­cu­ta­ble­ment progresser dans cette voie. Mais Anne Hi­dal­go a pro­duit un livre in­ti­tu­lé Res­pi­rer où elle ins­tru­men­ta­lise la pol­lu­tion, par sec­ta­risme ou par stra­té­gie élec­to­rale. Ceux qui ne sont pas d’ac­cord avec elle sur la mé­thode sont de mé­chants pol­lueurs. Sur des su­jets aus­si sé­rieux, il faut ar­rê­ter les ca­ri­ca­tures.

Qu'est-ce qui vous a convain­cu de vous lan­cer dans la ba­taille des mu­ni­ci­pales ?

Tout d’abord, je me suis ren­du compte que l’ac­ti­vi­té as­so­cia­tive, aus­si utile soit-elle, a ses li­mites. Le po­li­tique est le dé­ci­deur, dont acte. Trois ans d’échanges ré­gu­liers sur la ques­tion du Champ-de-mars avec les équipes d’anne Hi­dal­go m’ont dé­fi­ni­ti­ve­ment convain­cu qu’il fal­lait d’ur­gence se battre pour le chan­ge­ment… Pour ce­la, il faut consti­tuer une ma­jo­ri­té cré­dible, ca­pable d’opé­rer ce ren­ver­se­ment. Seule LREM est en po­si­tion de le faire et, à mon sens, seule la dy­na­mique progressis­te de ce mou­ve­ment se­ra en mesure de re­mettre la Mai­rie de Paris sur les rails. Je m’oppose éga­le­ment dans le 7e à Ra­chi­da Da­ti, une maire ex­tra­or­di­nai­re­ment ab­sente phy­si­que­ment et qui a été plus un sou­tien à Anne Hi­dal­go qu’une op­po­sante. J’ajoute qu’elle n’a évi­dem­ment au­cune chance d’être maire de Paris. Les Pa­ri­siens doivent com­prendre que dis­per­ser leurs suf­frages re­vien­drait à dé­rou­ler le ta­pis rouge à Anne Hi­dal­go. •

Jean-sé­bas­tien Ba­schet, pré­sident de l'as­so­cia­tion des Amis et Usa­gers du Champ-de-mars.

Le pro­jet finaliste pour le concours « Grand Site tour Eif­fel », or­ga­ni­sé par la Mai­rie de Paris, du cabinet d'ar­chi­tectes Gus­taf­son Por­ter + Bow­man : vé­gé­ta­li­sa­tion et pié­ton­ni­sa­tion du pont d'ié­na et du quai Bran­ly.

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