Bruno Maillé La cri­tique peut cas­ser des briques

Grand lec­teur, Bruno Maillé pu­blie un re­cueil de ses ar­ticles pu­bliés dans Cau­seur et L'ate­lier du ro­man. Dans Les Maîtres de l'ima­gi­na­tion exacte, ce cri­tique aus­si drôle qu'éru­dit rend hom­mage aux grands créa­teurs comme Gom­bro­wicz, Mu­ray ou Kun­de­ra.

Causeur - - Sommaire N° 70 – Été 2019 - Jé­rôme Le­roy

Le gé­né­rique est pres­ti­gieux, et l’au­teur est sub­til. Bruno Maillé, que les plus an­ciens lec­teurs de Cau­seur ont ap­pré­cié pour son hu­mour, son sens de l’ab­surde, mais aus­si son éru­di­tion ja­mais pe­sante et sa poé­sie dis­crète, s’est en­fin dé­ci­dé à pu­blier les textes qu’il a don­nés à notre jour­nal et à L’ate­lier du ro­man, à pro­pos de

Pi­na Bausch, Mi­lan Kun­de­ra, Philippe Mu­ray, Phi­lip Roth, Wi­told Gom­bro­wicz et Gün­ter Grass. Au­tant dire que nous avons avec ces noms de quoi tra­ver­ser, comme le dit Maillé, « notre dé­sert post­mo­derne, chaque jour plus aride et in­ha­bi­table ». La notion de post­mo­der­ni­té peut pa­raître floue, elle est pour­tant l’ad­ver­saire com­mun de tous les au­teurs ci­tés par Maillé et donne son uni­té à ces Maîtres de l’ima­gi­na­tion exacte. La post­mo­der­ni­té, c’est à la fois la fin de l’his­toire, la dé­cons­truc­tion sys­té­ma­tique, la dis­pa­ri­tion de la sexua­li­té entre les deux mâ­choires faus­se­ment op­po­sées – néo­pu­ri­ta­nisme et por­no­gra­phie – d’un même piège mor­tel pour les corps. Les deux par­ties les plus sub­stan­tielles des Maîtres de l’ima­gi­na­tion exacte sont d’ailleurs consa­crées aux deux in­las­sables com­bat­tants contre cette post­mo­der­ni­té que sont Mu­ray et Kun­de­ra, fi­gures tu­té­laires de Cau­seur. À pro­pos de Mu­ray, dans le dis­cours qu’il pro­non­ça à ses fu­né­railles, Maillé écrit : « Rien aus­si ne met­tait Philippe en joie comme l’en­vers noir de tous les bons sen­ti­ments. Il connais­sait les mensonges de qui ne

veut faire que l’ange, tout comme ceux de qui ne veut faire que la bête. » Il me semble, an­née après an­née, que Cau­seur s’est ef­for­cé d’ap­pli­quer ces pré­ceptes : dé­mon­ter les at­ti­tudes idéo­lo­giques pré­fa­bri­quées, mo­quer les pos­tures, lut­ter contre ce que Mu­ray ap­pelle l’« em­pire du Bien » sillon­né par des hordes d’ho­mo fes­ti­vus, dont il avait par­fai­te­ment pé­né­tré le dis­cours : « Philippe a ai­mé le lan­gage comme per­sonne. Il a pour­chas­sé et pa­ro­dié im­pi­toya­ble­ment toutes les fal­si­fi­ca­tions du lan­gage aux­quelles Ho­mo fes­ti­vus se consacre à temps plein. » L’an­ti­dote, pour Maillé ? Le ro­man, tou­jours le ro­man, en­core le ro­man. Mais pas ce­lui qui se perd en ex­pé­riences for­melles comme dans un la­bo­ra­toire ou dans les ma­ré­cages de l’au­to­fic­tion, quand ce n’est pas ce­lui, pous­sié­reux comme une ar­moire sar­trienne, du ro­man à thèse. C’est pour ce­la qu’on lui se­ra re­con­nais­sant de re­mettre en avant la par­tie ro­ma­nesque de l’oeuvre mu­rayienne, no­tam­ment dans une ana­lyse lu­mi­neuse de ce ro­man to­tal qu’est On ferme. C’est pour ce­la aus­si qu’à tra­vers Roth, Gom­bro­wicz et sur­tout Kun­de­ra, il montre cette force de ré­sis­tance que sont les ro­man­ciers face « aux mots de la tri­bu », le fait que chaque lec­ture soit l’ex­pé­rience in­time d’une autre vie, plus heu­reuse et plus vraie que l’exis­tence qu’on nous ac­corde. Et Maillé n’hé­site pas à pré­sen­ter cette ex­pé­rience avec une vis co­mi­ca peu com­mune : « J’étais un gar­çon très ti­mide, un pu­ceau sa­lace et pu­ri­tain. Jus­qu’à mes dix-sept ans ma vie éro­tique, outre la mas­tur­ba­tion, était la lec­ture de Vian, de Kun­de­ra, de Gom­bro­wicz. » N’est-ce­pas­la­meilleu­re­de­sor­da­lies pour dis­tin­guer un grand écri­vain que cet émoi pro­vo­qué chez un jeune ona­niste ap­pe­lé à de­ve­nir lui aus­si un écri­vain qui fait de la cri­tique littéraire, si sou­vent dé­voyée au­jourd’hui, un art ma­jeur ? •

Bruno Maillé.

Bruno Maillé, Les Maîtres de l’ima­gi­na­tion exacte, « Ar­cades », Gal­li­mard, 2019.

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