Ro­man­tisme, l'axe Paris-ber­lin

Le Pe­tit Pa­lais et le mu­sée de la Vie ro­man­tique re­tracent l'his­toire fran­çaise du ro­man­tisme. Né en Al­le­magne dans le der­nier tiers du xviiie siècle, ce cou­rant ar­tis­tique tein­té de mys­tique a ir­ri­gué les deux rives du Rhin de Kleist à Ner­val.

Causeur - - Sommaire N° 70 – Été 2019 - Pa­trick Man­don

Deux ex­po­si­tions nous rap­pellent que le ro­man­tisme, pres­sen­ti tôt en An­gle­terre, né en Al­le­magne dans le der­nier tiers du xviiie siècle, connut en France une vi­gueur nou­velle et un prestige du­rable. Il fran­chit ra­pi­de­ment toutes les fron­tières, alors que se pro­pa­geait un sen­ti­ment re­dou­table et puis­sant, le na­tio­na­lisme. Certes, le ro­man­tisme al­le­mand, an­té­rieur, dif­fère, par des variations im­por­tantes, de son ho­mo­logue fran­çais, mais des liens se­crets les unissent.

Trois étapes d'un voyage en ro­man­tisme

Le Pe­tit Pa­lais pré­sente pour la pre­mière fois en France 140 des­sins pro­ve­nant de la col­lec­tion des mu­sées de Wei­mar (Al­le­magne), choi­sis par Goethe pour le grand-duc de Saxe-wei­mar-ei­se­nach ain­si que pour sa col­lec­tion per­son­nelle. Le spec­tacle de ces pay­sages « hé­roïques », de ces vi­sions ful­gu­rantes, de ces tour­ments de l’âme sai­sis par Cas­par Frie­drich et Jo­hann Füss­li, Wil­helm von Scha­dow, Phi­lipp Runge, Karl Frie­drich Schin­kel, As­mus Ja­cob Cars­tens, par­mi d’autres, est gran­diose : en ef­fet, il s’agit bien de « l’âge d’or du des­sin ger­ma­nique de 1780 à 1850 ». Nous ga­ran­tis­sons un éblouis­se­ment gra­phique.

Dans le même temps, le Pe­tit Pa­lais, cette fois as­so­cié au mu­sée de la Vie ro­man­tique, avec le concours du mu­sée Car­na­va­let-his­toire de Paris, pré­sente « Paris ro­man­tique 1815-1848 : les sa­lons lit­té­raires ». Au Pe­tit Pa­lais, le grand spec­tacle de la ca­pi­tale, de ses rues, de ses ca­fés, de ses lieux de ren­contre ou de di­ver­tis­se­ment : les Grands Bou­le­vards, Notre-dame, que « To­tor » Hu­go peu­ple­ra bien­tôt de créa­tures in­ou­bliables ; le Pa­lais-royal où le commerce est flo­ris­sant, et où les ma­ris se montrent plus fi­dèles aux dames de pe­tite ver­tu qu’à leurs épouses. Les Tui­le­ries, leur ma­gni­fique jar­din, où dé­am­bule tris­te­ment le beau Lu­cien, pré­sen­te­ment Char­don et point en­core de Ru­bem­pré. De­puis la ter­rasse des Feuillants, Lu­cien ob­serve les jo­lies Pa­ri­siennes et leurs pré­ten­dants, tous vê­tus à la der­nière mode. Il se navre, alors, de ses vê­te­ments, de sa sil­houette comme en­gon­cée dans un sac de mau­vaise étoffe : « J’ai l’air du fils d’un apo­thi­caire, d’un vrai cour­taud de bou­tique ! se dit-il à lui-même avec rage en voyant pas­ser les gra­cieux, les co­quets, les élé­gants jeunes gens des familles du fau­bourg Saint-ger­main, qui tous avaient une manière à eux qui les ren­dait tous sem­blables par la finesse des contours, par la no­blesse de la te­nue, par l’air du vi­sage. » (Honoré de Bal­zac, Illu­sions per­dues) Voi­ci en­core un lo­tis­se­ment de ré­cent amé­na­ge­ment, dans le ixe ar­ron­dis­se­ment, qu’un cer­tain Adolphe Du­reau de la Malle, dans un ar­ticle pu­blié par le Jour­nal des dé­bats le 18 oc­tobre 1823, bap­ti­sa « Nou­vel­lea­thènes » : « […] il a bien­tôt at­ti­ré les poètes, les ar­tistes, les sa­vants, les voya­geurs, les guer­riers, les hommes d’état, qui cherchent un asile pour leurs mé­di­ta­tions ou un re­fuge contre les illu­sions trom­peuses de l’am­bi­tion et de la gloire. » Maints ar­tistes s’ins­tal­lèrent au sein de cette jeune ré­pu­blique des Arts et des Lettres où s’y re­trou­vèrent chez Ary Schef­fer, peintre ma­jeur du temps, qui re­ce­vait Gioa­chi­no Ros­si­ni, Charles Gou­nod, La Ma­li­bran, fa­meuse can­ta­trice, George Sand et Fré­dé­ric Cho­pin… Ce qui fut l’ate­lier de Schef­fer, avec ses dé­pen­dances et son lo­gis, abrite au­jourd’hui le char­mant mu­sée de la Vie ro­man­tique.

Et c’est entre ses murs que se dé­roule une autre étape de ce « voyage en ro­man­tisme ». On y voit les cé­lé­bri­tés qui ani­maient des « dis­putes », unies dans la « fra­ter­ni­té des arts ». Elles mê­laient leurs voix et leurs idées, cher­chaient l’écho de leurs sen­ti­ments. C’est ain­si que Charles No­dier, nom­mé conser­va­teur en chef de la bi­blio­thèque de l’ar­se­nal en 1824, re­çoit la fine fleur de la gé­né­ra­tion ar­dente. Chez lui se fé­dèrent les éner­gies →

ro­man­tiques, se confortent les ta­lents. Quelques femmes, sou­vent fort belles et qui n’igno­raient pas que, chez les « per­sonnes du sexe », comme on dé­si­gnait en­core la gent féminine, « le cer­veau aus­si est une zone éro­gène » (Ur­su­la An­dress dixit), gou­vernent, elles aus­si, des cé­nacles qui at­tirent la crème d’une so­cié­té ef­fer­ves­cente. Par­mi elles, une re­mar­quable per­son­na­li­té, écri­vain et jour­na­liste de grand ta­lent : Del­phine Gay, de­ve­nue Del­phine de Gi­rar­din (1804-1855) par son ma­riage avec Émile, homme de presse très en­tre­pre­nant, qui four­nit à son épouse l’oc­ca­sion de mon­trer son don de plume en pu­bliant ses ar­ticles dans son jour­nal La Presse. En outre, fré­quentent chez elle son fi­dèle ami Théo­phile Gau­tier, Al­phonse de La­mar­tine, Franz Liszt, Alexandre Du­mas, Honoré de Bal­zac, Al­fred de Mus­set…

Paris, Ber­lin : les puis­sances de l'axe ro­man­tique

Au com­men­ce­ment il y a l’al­le­magne. Il s’y pro­duit, dans le der­nier tiers du xviiie siècle, un « trem­ble­ment d’âme », dont les « ré­pliques » se fe­ront sen­tir dans l’eu­rope en­tière. Néan­moins, l’an­gle­terre avait ma­ni­fes­té, de­puis long­temps, de re­mar­quables dis­po­si­tions : les créa­tures et les ombres se dé­cou­pant sur fond de pay­sages em­bru­més, la peur, la quête d’une source d’ins­pi­ra­tion très éloi­gnée des mythes fon­da­teurs eu­ro­péens grecs et ro­mains. L’es­prit classique est l’hé­ri­tier de la Ré­pu­blique ro­maine et des grandes ci­tés de la Grèce an­tique, l’es­prit nou­veau re­ven­dique la fée­rie des fo­rêts, des eaux, des es­prits et la my­tho­lo­gie barbare des ori­gines. On trouve tous ces élé­ments dans les variations du ro­man­tisme al­le­mand : dans Le Roi des aulnes (Erlkö­nig, 1732), Jo­hann Wolf­gang von Goethe (17491832) dé­crit la course af­fo­lée d’un homme et de son fils qui fuient, à che­val, une force « sur­na­tu­relle ». Le gar­çon, qui la distingue net­te­ment, la re­pré­sente à son père sous l’ap­pa­rence du roi des aulnes. L’adulte tente de le ras­su­rer en dé­men­tant par des pro­pos ra­tion­nels ses vi­sions d’ef­froi. Il épe­ronne son che­val, mais la di­vi­ni­té ma­lé­fique met sa me­nace à exé­cu­tion : à la fin, c’est un en­fant mort que le ca­va­lier tient dans ses bras…

Ho­race le go­thique

Donc, quelque chose, dans la sen­si­bi­li­té eu­ro­péenne, naît vers le der­nier tiers du xviiie siècle, et même un peu avant en An­gle­terre. Un homme en fa­ci­lite la cir­cu­la­tion vers le conti­nent, et son ap­pri­voi­se­ment par les es­prits forts de la ri­gueur car­té­sienne : Ho­race Wal­pole (17171797). Écri­vain, es­thète, il an­nonce les grands ori­gi­naux mo­dernes d’outre-manche : John Rus­kin (1819-1900), Lyt­ton Stra­chey (1880-1932), Os­car Wilde (1854-1900). Wal­pole est l’au­teur d’un ro­man, qui connut un énorme suc­cès : Le Châ­teau d’otrante, his­toire go­thique (1764) an­nonce et fonde la vogue du récit « noir », mais en­core celle de la lit­té­ra­ture « de genre ». Il s’y mêle la frayeur, le mer­veilleux in­quié­tant, dans le dé­cor d’une ruine ou d’un châ­teau de style go­thique. Une femme, une Fran­çaise, de vingt ans son aî­née, s’éprend de ce brillant gar­çon. Madame du Def­fand, dé­jà presque aveugle, for­mée à l’école du clas­si­cisme, es­prit clair­voyant ar­mé d’iro­nie et de scep­ti­cisme, consent, par pur amour sans retour, à se perdre dans les brouillard­s an­glais

d’ho­race le Go­thique. Née en 1697 sous le règne de Louis XIV, madame du Def­fand meurt en 1780. Elle est de ces êtres d’in­tel­li­gence et de curiosité qui au­to­risent le chan­ge­ment pro­fond des men­ta­li­tés. Bien sûr, il convient de lui as­so­cier la grande Ger­maine de Staël (1766-1817), qui fit connaître les ro­man­tiques al­le­mands. Et d’es­quis­ser, faute de place, la jo­lie fi­gure de Ra­hel Varn­ha­gen von Ense, née Le­vin, qui sé­journe à Paris plus d’une an­née, après la Ré­vo­lu­tion, et se de­mande comment elle a pu vivre si long­temps loin de cette ad­mi­rable ville. Elle est al­le­mande, juive conver­tie au lu­thé­ria­nisme, et en­core eu­ro­péenne. Dans son hô­tel de la Jä­gers­traße, à Ber­lin, elle ac­cueille les frères Schle­gel, le comte de Salm, le prince de Ligne et même le prince Lud­wig Fer­di­nand de Prusse, son ami très proche. Elle est l’amie de Del­phine de Cus­tine, qui connut d’un peu près Cha­teau­briand, cet « épi­cu­rien à l’ima­gi­na­tion ca­tho­lique » se­lon Sain­te­beuve, et de son fils, l’éton­nant As­tolphe.

Les clas­siques font de la ré­sis­tance

L’es­prit classique, en France et en Al­le­magne, n’ab­dique pas ses pré­ro­ga­tives sans com­battre. Néan­moins, le mot « classique » prend un sens dif­fé­rent ici et là-bas. En Al­le­magne, il est à la fron­tière du nou­vel état d’es­prit et de l’an­cienne manière. Goethe est re­gar­dé comme un par­ti­san du clas­si­cisme de Wei­mar et comme le plus ta­len­tueux ini­tia­teur du ro­man­tisme ger­ma­nique. Jeune, il se sent ro­main et grec. Il s’éprend de la « calme gran­deur » de cette An­ti­qui­té ma­gni­fique, qui scelle son ami­tié avec Jo­hann Ch­ris­toph Frie­drich Schil­ler (1759-1805). En France, mal­gré la vio­lente que­relle des An­ciens et des Mo­dernes, les clas­siques se ré­clament tou­jours du par­ti de l’in­tel­li­gence, de la Rai­son contre la di­va­ga­tion de l’es­prit. Ils s’en­tendent sur la né­ces­si­té des règles, du « bon goût », des conve­nances « ex­quises ». Tou­te­fois, dès les pre­mières an­nées du xixe, le ro­man­tisme al­le­mand fait éclater tous les cadres. Les Fran­çais achè­ve­ront cette vaste ma­noeuvre. Un Al­le­mand tel que Hein­rich von Kleist, qui parle et lit fort bien le fran­çais, consi­dère Rous­seau comme un maître. Certes, il se­ra dé­çu, au cours de son voyage à Paris, en 1803, par la réa­li­té de cette Ba­by­lone post­ré­vo­lu­tion­naire bien éloi­gnée de son idéal. Il s’écoeure des moeurs et des coutumes, de la lé­gè­re­té cruelle des ha­bi­tants, de leur ab­sence d’hygiène, de leur goût pour l’artifice. Ce­pen­dant, il adap­te­ra Am­phi­tryon, de Mo­lière, dont il chan­ge­ra l’ob­jet : plus de cri­tique so­ciale acerbe, mais une pièce « pra­ti­que­ment re­li­gieuse, à vo­ca­tion in­di­vi­dua­liste », se­lon Bern­hard Bö­schen­stein (1931-2019), pro­fes­seur de lettres à l’uni­ver­si­té de Ge­nève, qui ajoute que « l’ex­pé­rience vé­cue de la langue fran­çaise lui a ap­por­té une ri­gueur et une sou­plesse dans sa propre syn­taxe al­le­mande ». Cette mé­ta­mor­phose de l’al­le­mand par la langue fran­çaise pren­dra un tour in­at­ten­du chez Goethe en per­sonne.

Faust : de né­cro­man­cien dam­né à re­belle exem­plaire

La lé­gende de Faust re­monte au Moyen Âge. En Al­le­magne, la pre­mière ver­sion du Faust de Goethe (Faust I) pa­raît en 1810. Avant Goethe, au dé­but du xvie siècle, Faust est un « fa­meux ma­gi­cien et maître de l’art té­né­breux », un sa­vant, aus­si, as­sez au­da­cieux ou aveugle pour se lier par un pacte avec le Diable et qui paiera cette al­liance de sa mort et de sa dam­na­tion, « ter­rible exemple et utile leçon à tous les hommes ar­ro­gants, in­so­lents et athées » (La Tra­gique His­toire du doc­teur Faust, Ch­ris­to­pher Mar­lowe, 1564-1593). Mo­lière fait in­ter­ve­nir une ef­frayante sta­tue de pierre, qui en­traîne, pour son châ­ti­ment, le sul­fu­reux Dom Juan dans le gouffre. Quant à Goethe, écrit Ré­my de Gour­mont, « il ne se borne pas à sau­ver Faust, il ré­ha­bi­lite Mé­phis­to­phé­lès lui-même. Faust et Mé­phis­to­phé­lès, “l’âme qui as­pire tou­jours plus haut” et “l’es­prit qui tou­jours nie”, sont, pour lui, les deux élé­ments in­dis­pen­sables de toute vie hu­maine et les deux fac­teurs né­ces­saires de l’his­toire. Il semble qu’il y ait une sorte d’af­fi­ni­té se­crète entre le su­jet de Faust et le gé­nie al­le­mand, qui s’y est, pour ain­si dire, in­car­né à toutes les phases de son dé­ve­lop­pe­ment. Un cri­tique al­le­mand a dit : “Ham­let, c’est l’al­le­magne” ; il se­rait plus juste 1de dire : “L’al­le­magne, c’est Faust” . » Mais l’aven­ture faus­tienne ne s’ar­rête pas là. Elle connaît même un re­bon­dis­se­ment, que la traduction d’une langue à l’autre ex­plique seule, d’après Goethe en per­sonne. Gérard de Ner­val (18081855) voyait l’al­le­magne comme sa seconde pa­trie. Sa traduction des ro­man­tiques al­le­mands et du Faust de Goethe s’écar­te­rait un peu trop, si l’on en croit les ex­perts, du texte ori­gi­nal. Pour­tant Goethe lui-même s’en est fé­li­ci­té : « Je n’aime plus lire le Faust en al­le­mand […] mais dans cette traduction fran­çaise tout semble être par­fai­te­ment frais, nou­veau et plein d’es­prit comme ja­dis2.» Le ro­man­tisme s’était don­né pour ob­jet cultu­rel de bou­le­ver­ser ses contem­po­rains, de leur pro­cu­rer un fris­son du­rable. Il par­vint à pro­vo­quer la rup­ture émo­tion­nelle qu’il in­vo­quait. Et c’est ain­si que les deux grands ro­man­tismes eu­ro­péens se croisent, se com­plètent et se re­con­naissent né­ces­saires l’un à l’autre. • 1. « La Tra­gique his­toire du doc­teur Faust », in Pro­me­nades lit­té­raires, troi­sième sé­rie, Mer­cure de France, 1924. 2. Dolf Oeh­ler, « Ta­bleau de la poé­sie al­le­mande », in Gérard de Ner­val, Lé­nore et autres poé­sies al­le­mandes, « Poé­sie/ Gal­li­mard », Gal­li­mard, 2005.

Jeune fille au por­trait, Édouard Du­bufe, vers 1840.

Pro­me­nade de Julie et Saint-preux sur le lac de Ge­nève, Charles-édouard Le Prince (ba­ron de Cres­py), 1824.

« L'al­le­magne ro­man­tique : des­sins des mu­sées de Wei­mar », du 22 mai au 1er sep­tembre 2019, Pe­tit Pa­lais, ave­nue Wins­ton­chur­chill, Paris 8e.

« Paris ro­man­tique, 1815-1848 : les sa­lons lit­té­raires », du 22 mai au 15 sep­tembre 2019, mu­sée de la Vie ro­man­tique, Hô­tel Schef­fer-re­nan, 16, rue Chap­tal, Paris 9e.

« Paris ro­man­tique, 1815-1848 », du 22 mai au 15 sep­tembre 2019, Pe­tit Pa­lais.

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