Ayyam Su­reau « Le re­grou­pe­ment fa­mi­lial est la pre­mière cause de l'échec de l'in­té­gra­tion des ré­fu­giés »

Fon­da­trice de l'as­so­cia­tion Pierre-cla­ver, Ayyam Su­reau oeuvre à l'in­té­gra­tion des ré­fu­giés. Loin du laxisme do­mi­nant, elle invite les bé­né­fi­ciaires du droit d'asile à as­si­mi­ler les us, moeurs et cou­tumes qui font l'art d'être fran­çais.

Causeur - - Sommaire - Pro­pos recueillis par Éli­sa­beth Lé­vy

Cau­seur. On en­tend fré­quem­ment que la France est un pays atroce pour les mi­grants, un pays qui se ferme et re­fuse d'ac­cueillir. Ayyam Su­reau. Ce n’est pas mon sen­ti­ment. Je ne suis pas dupe de cet abat­te­ment per­pé­tuel, je soup­çonne les Fran­çais de ne pas l’être non plus.

Reste que, pour beau­coup de gens, l'iden­ti­té de l'europe, c'est l'ou­ver­ture. L'ac­cueil des im­mi­grés est-il un im­pé­ra­tif ca­té­go­rique ou un su­jet po­li­tique dont il faut dis­cu­ter ?

La construc­tion de l’europe a consis­té, après un ca­ta­clysme his­to­rique, à créer un en­semble aux in­té­rêts par­ta­gés, à abo­lir les fron­tières entre les pays afin de pro­té­ger l’europe contre sa propre vio­lence. Au­jourd’hui, l’europe ap­pa­raît sou­vent, à l’in­verse, comme une source de vul­né­ra­bi­li­té pour les na­tions qui la com­posent. Après s’être construite, l’europe semble se dé­cons­truire. Or, si on peut pen­ser que l’europe au sens his­to­rique est por­teuse d’un hé­ri­tage phi­lo­so­phique sin­gu­lier, d’un rêve hu­ma­niste ou d’un pro­jet de paix rai­son­nable, il me pa­raît mal­hon­nête d’af­fir­mer que le fon­de­ment de la construc­tion eu­ro­péenne est d’ac­cueillir. C’est à nous de per­pé­tuer le pro­jet po­li­tique dont nous avons hé­ri­té sans nous men­tir sur son ori­gine qui était de nous pro­té­ger contre nous-mêmes et non du reste du monde. Mais je crois que s’in­quié­ter sans cesse d’une iden­ti­té in­sai­sis­sable est un des plus grands ac­com­plis­se­ments de l’europe. L’europe est en crise par na­ture, elle a in­ven­té la cri­tique. C’est ce­la qu’elle de­vrait ex­por­ter. C’est par ailleurs ce que le reste du monde conti­nue à at­tendre d’elle.

La ques­tion mi­gra­toire n'en est pas moins de­ve­nue un mar­queur po­li­tique et idéo­lo­gique.

La crise mi­gra­toire est une épreuve pour l’union eu­ro­péenne. Le pro­jet ini­tial était d’abo­lir les fron­tières in­té­rieures, de flui­di­fier la cir­cu­la­tion des idées, des hommes, des res­sources, des biens, de l’ar­gent. Et, sur­prise, on nous ar­rive de l’ex­té­rieur ! Les na­tions eu­ro­péennes ont ré­agi de fa­çons très dif­fé­rentes à l’ar­ri­vée des ré­fu­giés. Les pays à peine sor­tis du com­mu­nisme, par exemple, n’ont pas ac­cueilli les de­man­deurs d’asile de la même ma­nière que les an­ciennes puis­sances co­lo­niales. La France, l’an­gle­terre n’ont pas ré­agi comme la Hon­grie ou la Bul­ga­rie. Il me semble qu’à la fa­veur de cette in­tru­sion, nous avons dé­cou­vert que, mal­gré la construc­tion eu­ro­péenne, la mé­moire des na­tions était en­core vi­vante et que ces fron­tières in­té­rieures que nous croyions avoir abo­lies, ces dif­fé­rences dont nous avons cru être dé­bar­ras­sés, étaient en­core pré­sentes. →

D'ac­cord, mais on a aus­si dé­cou­vert que, même dans un vieux pays d'im­mi­gra­tion comme la France, les dif­fé­rences cultu­relles n'étaient pas so­lubles dans les bons sen­ti­ments an­ti­ra­cistes.

Ce ne sont pas les ré­fu­giés qui ont fra­gi­li­sé l’uni­té na­tio­nale. Ils ont en revanche ex­po­sé les échecs de l’in­té­gra­tion. L’iden­ti­té fran­çaise était dé­jà à la peine avant l’été 2015, et on dé­non­çait dé­jà les ra­tés de l’in­té­gra­tion de Fran­çais eux-mêmes. Il ne faut pas se de­man­der com­bien d’étran­gers nous pou­vons in­té­grer, mais à quoi nous vou­lons les in­té­grer. C’est le pro­blème de l’europe et de chaque nation de ne pas sa­voir ce que nous sommes.

Peut-être parce que l'union eu­ro­péenne n'a plus grand-chose à voir avec la civilisati­on eu­ro­péenne.

Vous vous trom­pez. J’ai pas­sé les dix der­nières an­nées de ma vie au­près des ré­fu­giés. L’europe doit bien en­core être quelque chose puis­qu’elle conti­nue à les at­ti­rer, et pas seule­ment – croyez-le bien – pour des rai­sons ma­té­rielles. La France n’est pas li­mi­trophe de l’irak ou de l’af­gha­nis­tan. Si les de­man­deurs d’asile vou­laient s’abri­ter des bombes, ils cher­che­raient la sé­cu­ri­té juste à cô­té où ça ne pète pas. Mais pour­quoi par­cou­rir 10 000 ki­lo­mètres, par­fois à pieds dans des condi­tions in­fer­nales ? Pour trou­ver quelque chose de pré­cieux que nous avons tant de peine à dé­fi­nir…

Nos li­ber­tés ou notre ni­veau de vie, notre culture ou nos al­lo­ca­tions ? Ou sim­ple­ment un en­droit où éle­ver leurs en­fants. Mais ils ne viennent pas cher­cher notre concep­tion de l'éga­li­té des sexes.

Qu’elle le veuille ou non, l’europe ra­conte en­core au monde une his­toire de li­ber­té, de justice, de pros­pé­ri­té, de so­li­da­ri­té et de droit. Sau­ra-t-elle la dé­fendre ?

Les États-unis aus­si !

Oui, s’ils pou­vaient, les de­man­deurs d’asile iraient sans doute en Amé­rique ou au Ca­na­da qui sont éga­le­ment des éma­na­tions de ce que vous ap­pe­lez la civilisati­on eu­ro­péenne.

Si vous le dites. Ce­pen­dant, il y a bien deux mo­dèles d'in­té­gra­tion. Le mo­dèle fran­çais, ré­pu­bli­cain, as­si­mi­la­tion­niste – « À Rome, fais comme les Ro­mains » –, et le mo­dèle mul­ti­cul­tu­rel qui confère des droits égaux à toutes les cul­tures. Tous les pays où il avait cours (Al­le­magne, Grande-bre­tagne, Paysbas…) ont consta­té ses li­mites ou son échec pa­tent.

Le mul­ti­cul­tu­ra­lisme, je ne sais pas ce que c’est. Mon ex­pé­rience per­son­nelle m’a ap­pris qu’il exis­tait une trame unique de ver­tu. Elle peut être tis­sée d’un fil juif, d’un fil copte, d’un fil mu­sul­man. La trame est faite de fran­chise, d’honnêteté, d’en­ga­ge­ment – ver­tus com­munes à toute culture digne de ce nom ou alors elle ne m’in­té­resse pas. Si le mul­ti­cul­tu­ra­lisme abou­tit à la consi­dé­ra­tion égale de toutes les ha­bi­tudes et les pra­tiques des uns et des autres, ce­la si­gni­fie qu’en France, nous ac­cor­de­rions égale di­gni­té à une culture qui re­com­mande l’ex­ci­sion ?

Mais en An­gle­terre, il y a des tri­bu­naux co­ra­niques ! Notre loi contre le voile à l'école est vi­li­pen­dée dans le monde an­glo-saxon.

Re­ve­nons à des choses concrètes : cer­taines pra­tiques sont in­com­pa­tibles avec nos lois. L’éga­li­té des hommes et des femmes n’est pas un trait cultu­rel, c’est le ré­sul­tat d’une his­toire, la­quelle a en­gen­dré des lois. Pour moi, ce sont nos lois qui forment nos fron­tières réelles. La France n’est pas un ter­rain vague où des ca­nards mi­grants pour­raient faire leur nid, mais le ter­ri­toire où s’ap­plique la loi fran­çaise, dont l’une nous im­pose de pro­té­ger les ré­fu­giés.

Sauf que, jus­te­ment, sur cer­tains ter­ri­toires, cette loi ne s'ap­plique pas du tout, quand, par exemple, une femme ne peut pas s'ha­biller comme elle veut.

Vous avez une ac­cep­tion très grande de la loi. Je ne crois pas qu’il y ait des lois, en France, sur l’ha­bille­ment des femmes.

Il est illé­gal de contraindr­e quelqu'un à s'ha­biller d'une cer­taine fa­çon. Mais ce­la ne pro­tège pas les jeunes filles obli­gées de por­ter des joggings. Parce que, sauf à créer un État po­li­cier, les moeurs sont sou­vent plus fortes que la loi.

On peut en ef­fet s’in­quié­ter que les nôtres, fruits d’une his­toire ab­so­lu­ment unique d’éman­ci­pa­tion, n’exercent plus le même at­trait. Mais les de­man­deurs d’asile ne viennent pas au pays de la mi­ni­jupe, ils viennent en France cher­cher la pro­tec­tion de nos lois. C’est ex­tra­or­di­nai­re­ment grave un être humain qui dit : « Je ne suis pas pro­té­gé par mon État, je de­mande la pro­tec­tion du vôtre. » Ces per­sonnes viennent se sou­mettre à nos lois, parce que nous en avons, qui sont hu­maines, ga­rantes de nos li­ber­tés, de l’équi­libre entre le bien-être de tous et le res­pect de chacun, et ils n’en ont pas. Ceux qui mi­litent pour un ac­cueil in­con­di­tion­nel et prônent l’in­dif­fé­rence cultu­relle se croient in­fi­ni­ment gé­né­reux tan­dis qu’ils ma­ni­festent à mes yeux le plus grand mé­pris pour ces gens qui ont quit­té des contrées d’ar­bi­traire, d’op­pres­sion, de dis­cri­mi­na­tion pour trou­ver un État de droit.

Sauf qu'à par­tir de l'été 2015, il y a eu une im­mense vague de « de­man­deurs d'asile ». Non seule­ment la plu­part de­mandent le sta­tut de ré­fu­gié sans être per­sé­cu­tés, mais une fois dé­bou­tés, ils res­tent.

Cet élar­gis­se­ment du droit d’asile n’est pas sans rap­port avec le mé­pris dont je par­lais. La con­ven­tion de Ge­nève,

dont la France est si­gna­taire, a dé­fi­ni des cri­tères pour oc­troyer la pro­tec­tion d’un État. Ce texte qui, pour l’es­sen­tiel, date de l’après-guerre a été ré­di­gé sur me­sure pour les ré­fu­giés de la guerre, puis pour les vic­times du com­mu­nisme. On of­frait asile aux com­bat­tants de la li­ber­té, à ceux dont la vie même se trou­vait en pé­ril en rai­son de leurs ac­tions, de leurs idées, de leurs convic­tions. Nous avons gar­dé ces mêmes cri­tères sans nous in­ter­ro­ger sur les si­tua­tions nou­velles et en mul­ti­pliant les amen­de­ments pour que ce texte mal taillé pour notre temps puisse conti­nuer à s’ap­pli­quer. On peut dé­sor­mais de­man­der l’asile pour échap­per à l’ex­ci­sion, cette mu­ti­la­tion gé­ni­tale étant en ef­fet une vio­la­tion des droits de l’homme. En pra­tique, ce­la si­gni­fie que l’on consent à ce que l’his­toire s’ar­rête dans cer­tains pays. Au lieu d’aider les gens à se battre pour l’abo­li­tion d’une pra­tique bar­bare, on ac­cepte qu’il n’y ait plus d’autre so­lu­tion que la fuite. L’his­toire pro­gres­se­rait dé­sor­mais dans l’es­pace plu­tôt que dans le temps. C’est in­sul­tant, comme si seuls les Eu­ro­péens sa­vaient se battre.

Ac­cor­der l'asile à une femme dont la pe­tite fille est me­na­cée d'ex­ci­sion, ça vous choque ?

Ce­la ne me choque pas, mais c’est une mo­di­fi­ca­tion si­gni­fi­ca­tive des cri­tères. Ce­la re­vient à ad­mettre l’échec de la ré­sis­tance, sans même exi­ger la preuve que les gens ont ré­sis­té. De fait, les per­sonnes qui quittent des pays de dic­ta­ture ont le sen­ti­ment qu’il ne sert plus à rien de se battre chez eux, qu’il faut al­ler là où le droit se trouve, en Europe, au Ca­na­da et aux États-unis. Si nous res­sen­tons, vis-à-vis des ré­fu­giés, un mé­lange de com­pas­sion, d’in­di­gna­tion, de honte, de co­lère et de re­mords, c’est parce que nous sa­vons que les rai­sons qui les font fuir leur pays ont par­tie liée avec nos re­la­tions vis-à-vis des dictatures. Nous sa­vons que l’europe contri­bue, comme en té­moigne l’aug­men­ta­tion mas­sive des ventes d’armes ces der­nières an­nées, au main­tien de dictatures, par peur des ef­fets, et no­tam­ment des mi­gra­tions, qui dé­cou­le­raient de leur instabilit­é. Ce fai­sant, elle contri­bue im­man­qua­ble­ment au ter­reau de mi­gra­tions à ve­nir.

Non, tout n'est pas de notre faute ! Nous n'avons pas choi­si les gé­né­raux en Al­gé­rie. Pour au­tant, l'ef­fon­dre­ment de l'al­gé­rie ne se­rait pas une bonne nou­velle pour la France !

Et le main­tien d’un des­pote non plus. Le ré­sul­tat de ce cou­pable pa­ra­doxe, c’est qu’il nous in­ter­dit de nous de­man­der qui sont pré­ci­sé­ment ces gens qui nous arrivent et qui nous sommes pour eux. Nous fei­gnons de croire que ce sont de pauvres voya­geurs sans bagages et qu’avec un tra­vail et un lo­ge­ment, nous al­lons réus­sir leur in­té­gra­tion. Or, les ré­fu­giés sont mar­qués par des dé­cen­nies de vio­lence et de cor­rup­tion, par la douleur et l’hu­mi­lia­tion de l’exil… Notre hy­po­cri­sie po­li­tique et notre an­gé­lisme de fa­çade nous in­citent à ne pas en consi­dé­rer les ef­fets dans l’ave­nir. →

Avant de par­ler des ré­fu­giés, par­lons des dé­bou­tés qui res­tent.

C’est un autre pro­blème. L’in­ti­tu­lé de la loi « asile et im­mi­gra­tion » m’a mise très en co­lère parce que le « et » consacre toutes les confu­sions pos­sibles. Le devoir de don­ner asile, ins­crit dans la Cons­ti­tu­tion, est l’une des choses les plus ho­no­rables en France, comme en Europe. Elle consacre le com­man­de­ment d’ou­vrir sa mai­son au frère op­pri­mé, le­quel sup­pose avant tout que votre mai­son soit suf­fi­sam­ment bien te­nue pour que vous en soyez tou­jours ca­pable. Main­te­nant, si on consi­dère que qui­conque sou­hai­te­rait vivre en Europe peut bé­né­fi­cier du droit d’asile, on en dé­truit le fon­de­ment et la spé­ci­fi­ci­té, en su­bor­don­nant une obli­ga­tion in­ter­na­tio­nale aux va­riables éco­no­miques et po­li­tiques qui lé­gi­ti­me­ment ré­gulent l’im­mi­gra­tion au sein d’un pays sou­ve­rain. Ce mi­roi­te­ment dans notre concep­tion du droit d’asile nous rend in­ca­pables de trai­ter le pro­blème des dé­bou­tés qui res­tent. Après tout, pour­quoi ne res­te­raient-ils pas, en ef­fet ? Seule une ap­pli­ca­tion juste du droit d’asile nous per­met­trait de ren­voyer sans état d’âme ceux qui cherchent à abu­ser d’un droit sa­cré.

En ef­fet, une par­tie de la po­pu­la­tion fran­çaise, pro­ba­ble­ment ma­jo­ri­taire, est dé­sor­mais ré­ti­cente vis-à-vis de toute im­mi­gra­tion.

Je ne crois pas qu’il y ait en France une po­pu­la­tion qui ac­cepte d’ac­cueillir les im­mi­grés de ma­nière in­con­di­tion­nelle et l’autre qui les re­jette. Il y a en chacun de nous une ten­sion na­tu­relle entre le com­man­de­ment mo­ral d’ac­cueillir et de pro­té­ger les per­sonnes en dan­ger et la res­pon­sa­bi­li­té po­li­tique que nous avons vis-à-vis de notre ave­nir com­mun. Je suis moi-même en per­ma­nence par­ta­gée entre les deux et je tiens à le res­ter.

Vous êtes une « spec­ta­trice en­ga­gée », di­tes­vous se­lon la for­mule de Ray­mond Aron.

Les deux pen­seurs qui m’ont le plus mar­quée comme étu­diante sont Jan­ké­lé­vitch et Aron. Tous deux consi­dé­raient l’ac­tion comme un pro­lon­ge­ment de la pen­sée, le comble de l’honnêteté in­tel­lec­tuelle. Tous deux sont des réa­listes, avec ce que ce­la sup­pose de contra­dic­tions et d’in­quié­tude.

L'as­so­cia­tion Pierre-cla­ver – que vous avez fondée en 2008 – pro­meut une forme d'in­té­gra­tion « à la dure ».

C’est une as­so­cia­tion qui s’ef­force de res­ter réa­liste. Notre idée est que, si l’état fran­çais ac­corde sa pro­tec­tion à des per­sonnes, leur in­té­gra­tion har­mo­nieuse au sein de la so­cié­té est l’af­faire de chacun. Nous cher­chons à conju­guer ce double temps : l’ur­gence d’ac­cueillir et la pa­tience d’in­té­grer. D’un cô­té, ap­pli­quer les yeux fer­més le com­man­de­ment d’ou­vrir sa mai­son ; de l’autre, gar­der les yeux ou­verts sur l’ave­nir de la France. Cette as­so­cia­tion ac­cueille donc deux pu­blics : d’une part, les ré­fu­giés que la France a dé­ci­dé de pro­té­ger et, d’autre part, les Fran­çais qui es­timent qu’il est de leur res­pon­sa­bi­li­té de les aider à s’in­té­grer.

Vous créez un pe­tit choc des cul­tures ?

En tout cas, cette ren­contre en­gendre sou­vent pour les deux par­ties une forme de dé­cep­tion. Les ré­fu­giés arrivent en se disant : « Chic alors, on nous offre des cours de fran­çais gra­tos dans un lieu idyllique où le thé vert coule comme le lait et le miel. » Et que dé­cou­vren­tils ? Un monde d’obli­ga­tions. En somme, que quelque chose est aus­si at­tendu d’eux. Fi­na­le­ment, ils se montrent plu­tôt contents de cette exi­gence de ré­ci­pro­ci­té qui est le contraire de la com­pas­sion. Nous avons tou­jours si­tué notre ac­tion dans un cadre d’échange entre adultes res­pon­sables, conscients d’être de fu­turs conci­toyens.

Et pour­quoi les Fran­çais sont-ils dé­çus ?

Parce qu’ils dé­couvrent éga­le­ment que ces étran­gers ne sont pas les pauvres cha­tons qu’ils ima­gi­naient pou­voir aider, mais des hommes et des femmes comme eux, avec des vices et des ver­tus, por­teurs de préjugés comme eux, ha­bi­tués à des pra­tiques so­ciales dif­fé­rentes, pas tou­jours agréables. On les pré­ve­nait : « Il fau­dra dire ce que vous n’ai­mez pas, ce à quoi vous te­nez. Il fau­dra dire : “Je tiens à la laï­ci­té, je tiens à l’éga­li­té des hommes et des femmes, je dé­teste l’an­ti­sé

«Qu'on ne vienne pas m'em­mer­der avec la différence des cul­tures»

mi­tisme !” Vous de­vez le dire, et ce n’est pas fa­cile… » Les vo­lon­taires qui étaient ve­nus tout feu tout flamme ac­cueillir, prêts à se lais­ser fas­ci­ner pas­si­ve­ment par la mer­veilleuse di­ver­si­té des cul­tures, se sont ren­du compte que celles-ci étaient pour une large par­tie in­com­pa­tibles avec la leur, et qu’il leur re­ve­nait d’in­car­ner eux-mêmes, dans leur discours, leurs pra­tiques, leur com­por­te­ment et leurs ré­ac­tions, l’exi­gence de la France. Le pro­jet consiste à cher­cher un ter­rain d’en­tente. Au fil des an­nées, nous conti­nuons à dé­ter­mi­ner ce qui est in­ad­mis­sible et ce qui est pré­cieux pour nous et que nous dé­fen­drons sans fai­blesse. Ce qui est propre à Pierre-cla­ver est, je crois, la sin­cé­ri­té du rap­port entre Fran­çais et étran­gers.

Donc vous les ac­cueillez dans un pays qui existe et qui ne va pas se sa­bor­der pour les mettre à l'aise.

Nous ne fei­gnons pas d’ou­blier que les de­man­deurs d’asile ont « de­man­dé » l’asile. Et nous ne fei­gnons pas d’igno­rer qu’ils vi­vront dé­fi­ni­ti­ve­ment avec nous, et leurs en­fants avec les nôtres. C’est d’ailleurs toute l’am­bi­guï­té de l’asile qui pour­rait être tem­po­raire, au­quel cas il ne se­rait pas né­ces­saire d’in­té­grer des per­sonnes de pas­sage. La ci­toyen­ne­té est ac­cor­dée aux ré­fu­giés après cinq an­nées seule­ment de sé­jour en France. Ce­la change consi­dé­ra­ble­ment les choses.

Que leur dit-on à Pierre-cla­ver au su­jet de la ci­toyen­ne­té ? On leur rap­pelle que ces lois qui les ont at­ti­rés chez nous, qui as­surent la paix entre les re­li­gions, qui ré­gissent les re­la­tions justes entre les per­sonnes, sont le fruit d’une his­toire ex­trê­me­ment vio­lente. Que la laï­ci­té, par exemple, est le pis-al­ler que nous nous sommes im­po­sé au terme de siècles de com­bats et de souf­france et que ne pas la res­pec­ter équi­vaut à pis­ser dans nos ci­me­tières. Mais on leur dit aus­si que l’ex­pres­sion la plus simple de la laï­ci­té, son ex­pres­sion maxi­male, c’est celle de l’ami­tié et de la cour­toi­sie. À Pierre-cla­ver, nous n’ad­met­tons ab­so­lu­ment pas les ri­gi­di­tés re­li­gieuses qui em­pêchent un homme de ser­rer la main d’une femme. Sim­ple­ment parce que c’est un dé­faut d’ami­tié. Je ne connais per­sonne sur cette terre, quelle que soit sa culture, qui ne soit pas bles­sé par le re­fus d’une main ten­due. Qu’on ne vienne pas m’em­mer­der avec la différence des cul­tures. Ce­la s’ap­plique au paie­ment de l’im­pôt et aux obli­ga­tions ci­viques. Il règne en Europe une ami­tié pri­mor­diale entre les hommes, c’est le socle même de nos dé­mo­cra­ties, ce sans quoi elle ne se­rait que des dis­po­si­tifs po­li­tiques vides de sens.

Sur les mil­liers de ré­fu­giés pas­sés par votre as­so­cia­tion, cer­tains sont de­ve­nus fran­çais. Sa­vons-nous en­core fa­bri­quer des Fran­çais ?

En­core faut-il fa­bri­quer un sen­ti­ment d’ap­par­te­nance qui fait fi des ori­gines. Pour beau­coup, nous y par­ve­nons. Ce qui me peine par­fois, c’est d’avoir à ra­mer à contre-cou­rant de l’es­prit du temps. Nous di­sons à nos élèves ré­fu­giés – nous pour­rions le dire aus­si à nombre de Fran­çais – que pour comp­ter comme un ci­toyen co­res­pon­sable de l’ave­nir de ce pays, il faut en connaître l’his­toire, par­ta­ger ses doutes, ses re­mords et ses as­pi­ra­tions, bai­gner dans sa lit­té­ra­ture et, qui sait, peut-être un jour, l’en­ri­chir de sources nou­velles. Nos cours d’in­tro­duc­tion sur l’his­toire des femmes, la laï­ci­té, l’an­ti­sé­mi­tisme, les orien­ta­tions sexuelles ne sont pas une oc­ca­sion de pro­pa­gande ré­pu­bli­caine, mais une in­vi­ta­tion à prendre part à nos ef­forts. Et puis, il s’agit d’être heu­reux avec les Fran­çais, de com­prendre les blagues qu’ils ra­content, connaître les films qui font ré­fé­rence, sa­voir faire une vi­nai­grette, trou­ver l’équi­libre entre ga­lan­te­rie et ca­ma­ra­de­rie… Nous sommes une tri­bu, nous aus­si, avec des pra­tiques ab­surdes.

Con­nais­sez-vous des échecs et à quoi tiennent-ils ?

Une ré­ponse abrupte : au re­grou­pe­ment fa­mi­lial. Nous voyons bien des jeunes hommes pei­ner du­rant des an­nées à s’in­té­grer dans notre pays et, sou­dain, à l’ar­ri­vée d’une épouse, sou­vent une cou­sine ger­maine, ils dis­pa­raissent, rat­tra­pés par la puis­sance fa­mi­liale. Au­cun ef­fort réel ne se­ra fait visà-vis de cette femme, dont nous sa­vons ce­pen­dant qu’elle as­su­re­ra l’édu­ca­tion des en­fants. Je­tons vite un voile de fu­mée res­pec­tueuse sur ses condi­tions d’exis­tence en France, sur son ab­sence d’au­to­no­mie, sur la va­li­di­té au re­gard de la loi fran­çaise de ces mariages ar­ran­gés, sur le consen­te­ment de cette jeune femme ar­ra­chée à son pays et à sa fa­mille tan­dis que son ma­ri, lui, a choi­si de les quit­ter. La grande ma­jo­ri­té des épouses ar­ri­vées par re­grou­pe­ment fa­mi­lial ne parlent pas fran­çais, ne savent pas lire et n’au­ront ja­mais les moyens de faire par­tie du tis­su so­cial fran­çais. Mères de Fran­çais, épouses de ré­fu­giés de­ve­nus fran­çais, cu­rieu­se­ment, elles ne de­vien­dront pas fran­çaises. Le suc­cès de l’in­té­gra­tion des ré­fu­giés se­ra un jour me­su­ré à l’aune de leurs en­fants. Peut-être fau­drait-il consi­dé­rer avec un peu plus de sé­rieux l’in­ser­tion des fa­milles dans leur to­ta­li­té.

Pierre-cla­ver est un for­mi­dable la­bo­ra­toire. La France est-elle ca­pable de faire le même ef­fort pour ceux qu'elle ac­cueille ?

Si par la « France », vous en­ten­dez les Fran­çais, oui, ils en sont par­fai­te­ment ca­pables. Pour beau­coup d’entre eux, ils sont dé­si­reux de le faire. L’état peut dé­ter­mi­ner les normes, inciter, au­to­ri­ser, in­ter­dire… Ce sont les Fran­çais qui se­ront, en fin de compte, ame­nés à vivre et à faire vivre la France avec les étran­gers ve­nus les re­joindre. •

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