Nous autres, cré­tins

Mal­gré les dé­né­ga­tions des « ni­veau-mon­tistes », nos es­prits se cré­ti­nisent à bas bruit. Dépérissem­ent de la langue, perte de la syn­taxe, aban­don de la culture gé­né­rale : notre es­pèce re­des­cend la pente du pro­grès in­tel­lec­tuel. Dar­win, au se­cours !

Causeur - - Sommaire - Éli­sa­beth Lé­vy

Joe Bauers, un Amé­ri­cain très moyen, dé­pour­vu de toute am­bi­tion et as­pé­ri­té, est sé­lec­tion­né pour une ex­pé­rience qui, par une suite de ra­tages, le pro­pulse (avec une jo­lie brune) en 2505 dans un monde de cré­tins par­lant, pré­cise la voix off, « un patch­work com­po­sé du pa­tois des pé­que­nots et des bim­bos dé­cé­ré­brées agré­men­té d’ar­got des villes et autres gro­gne­ments ». Faire des phrases ou lire sont des ac­ti­vi­tés de « ta­fioles ». Tout est dé­glin­gué, y com­pris heu­reu­se­ment les moyens ré­pres­sifs, et les villes sont livrées à des mon­tagnes d’or­dures, plus per­sonne ne sa­chant re­cy­cler les dé­chets. La fa­mine me­nace, car l’eau est dé­sor­mais ré­ser­vée aux toi­lettes tan­dis qu’on ar­rose les cul­tures à la bois­son éner­gé­tique (ven­due par la mul­ti­na­tio­nale qui a pris le pou­voir, au cas où vous au­riez oublié que c’est le ca­pi­ta­lisme qui rend bête). Les hu­mains, dont les per­for­mances re­pro­duc­trices semblent in­ver­se­ment pro­por­tion­nelles à celles de leur cerveau, sont à la fois des brutes et des grands en­fants, qui s’abru­tissent de­vant des écrans dis­pen­sant hu­mour dé­bile, sexe à deux balles et vio­lence à jet conti­nu. Dans l’émis­sion ve­dette, in­ti­tu­lée « Oh ! Mes burnes », qui res­semble à un best of des scènes les plus idiotes de chez Ha­nou­na, genre nouilles dans le slip, on voit le prin­ci­pal pro­ta­go­niste se faire vi­gou­reu­se­ment em­poi­gner les par­ties, dé­clen­chant des hur­le­ments de joie dans le pu­blic. Le pré­sident Ca­ma­cho, sorte de croi­se­ment entre un gang­sta-rap et une pom-pom girl, hi­lare et cou­vert de bre­loques, a con­quis son siège en rem­por­tant cinq fois de suite le tour­noi « Grosse pa­tate dans ta gueule ». Dans ce fu­tur loin­tain et si proche, on vote en le­vant ou en bais­sant le pouce.

Re­nom­mé « Pas Sûr » – peut-être his­toire de sug­gé­rer que la dis­pa­ri­tion de l’in­tel­li­gence est conco­mi­tante de celle du doute –, Joe Bauers est sou­mis à un test de QI. Il se ré­vèle être le pre­mier homme de­puis des lustres à don­ner une ré­ponse cor­recte à la ques­tion « Vous avez un seau de huit litres et un seau de vingt litres, com­bien de seaux avez-vous ? » Ce type lamb­da et même un peu moins sui­vant nos cri­tères est, cinq siècles plus tard, le plus in­tel­li­gent du monde. En ap­pre­nant à ses nou­veaux contem­po­rains l’usage de l’eau, Pas Sûr sauve le monde – très pro­vi­soi­re­ment, car l’évo­lu­tion re­prend sa course vers l’abîme en confé­rant de nou­veau les meilleures ca­pa­ci­tés re­pro­duc­trices aux plus cons.

Bien sûr, c’est de la science-fic­tion. L’en­nui, c’est que cette po­chade bur­lesque nous rap­pelle quelque chose : nous. Idio­cra­cy, film de Mike Judge sor­ti en 2007 (puis en DVD sous le titre Pla­net Stu­pid), est à vrai dire criant de vé­ri­té. Al­lu­mez votre té­lé, re­gar­dez autour de vous – et dans votre mi­roir –, écou­tez les conver­sa­tions de bis­trot ou de mé­tro, de­man­dez-vous quels ins­tincts nous poussent à agir, vou­loir – ou en­vier. Vous convien­drez que nous pos­sé­dons dé­jà beau­coup →

des traits de l’hu­ma­ni­té abê­tie du film – ce « nous » concer­nant au moins, à des de­grés di­vers, l’en­semble du vieux monde dé­ve­lop­pé. Peut-être sommes-nous en ef­fet les pre­mières gé­né­ra­tions dans l’his­toire de l’es­pèce hu­maine à connaître une ré­gres­sion in­tel­lec­tuelle. Par­don pour la mau­vaise nou­velle, mais vous avez dé­jà de sé­rieuses chances d’être plus malin que votre pro­gé­ni­ture ga­vée au nu­mé­rique.

Comment ça, le ni­veau baisse ? Les vieux cons dans votre genre di­saient dé­jà ça sous Clo­vis ! Sans doute. Et à toutes les époques sui­vantes. Sauf que cet ar­gu­ment est par­fai­te­ment ir­re­ce­vable. Qu’on ait dé­jà dit « tout fout le camp », et qu’on se soit sou­vent trom­pé, ne per­met nul­le­ment d’af­fir­mer que ce­la ne se­ra ja­mais vrai. Avec un tel syl­lo­gisme, l’idée même qu’un chan­ge­ment puisse avoir lieu au­tre­ment que dans le bon sens est im­pen­sable, et l’hy­po­thèse se­lon la­quelle l’évo­lu­tion pour­rait, après des siècles de conquête de l’es­prit, faire re­par­tir une hu­ma­ni­té pri­vée d’ad­ver­si­té en sens in­verse, di­rec­tion l’âge des ca­vernes, pro­pre­ment scan­da­leuse. Comme l’écrit Re­naud Ca­mus1, « un des traits ca­rac­té­ris­tiques de l’époque est qu’elle ne sup­porte pas les mau­vaises nou­velles idéo­lo­giques. Parce qu’elles lui dé­plaisent, elle dit qu’elles sont fausses ; et elle a ten­dance à ju­ger cou­pables, voire cri­mi­nels, ceux qui les ap­portent ou les pro­pagent ». Dès 1989, Alain Finkielkra­ut an­non­çait La Dé­faite de la pen­sée. De­puis cette date, des tra­vaux, des ar­ticles, des livres de Mar­cel Gau­chet, Jean-claude Mi­chéa, Jean-claude Mil­ner, Re­naud Camus et beau­coup d’autres, dont un très grand nombre de pro­fes­seurs, ont pointé les mul­tiples ma­ni­fes­ta­tions de cette dé­faite, ap­pe­lant à un sur­saut édu­ca­tif. Dans Après l’em­pire : es­sai sur la dé­com­po­si­tion du sys­tème amé­ri­cain, en 2002, Em­ma­nuel Todd met­tait en lu­mière la baisse du ni­veau édu­ca­tif dans les classes moyennes amé­ri­caines. Quand on s’est don­né la peine de les lire, ils ont été dé­non­cés pour leur cou­pable dé­cli­nisme, tan­dis que l’in­tel­li­gent­sia mé­dia­tique (à sup­po­ser que cette ex­pres­sion ne soit pas un oxy­more) en­cen­sait l’ou­vrage de deux pré­ten­dus so­cio­logues, Ch­ris­tian Bau­de­lot et Ro­ger Es­ta­blet, pa­ru en 1989 dans la col­lec­tion « L’épreuve des faits » au Seuil. Si nos des­cen­dants par­viennent à in­ver­ser le cours de l’his­toire et à re­trou­ver le che­min du pro­grès de l’es­prit, ils ri­go­le­ront bien, un jour, en li­sant Le Ni­veau monte – « la plus grande “fake news” des der­nières dé­cen­nies » se­lon Finkielkra­ut. Peut-être ver­ront-ils dans notre mé­pris de la vé­ri­té la preuve de notre décadence.

Comme di­sait l’autre, on ne peut pas men­tir tout le temps à tout le monde. L’am­pleur du phé­no­mène rend-elle sa dis­si­mu­la­tion im­pos­sible ? Le fait est que, si les « ni­veau-mon­tistes » et autres « ef­fa­cistes », pour re­prendre les dé­li­cieux néo­lo­gismes for­gés par Camus, n’ont pas to­ta­le­ment ren­du les armes, ils sont

ul­tra mi­no­ri­taires et pour l’es­sen­tiel ré­fu­giés à Ra­dio France. Où pour­rait-on, ailleurs que sur France In­ter, en­tendre un ni­gaud di­plô­mé af­fir­mer avec su­perbe que notre langue se porte très bien ? Tout l’été, deux comédiens belges ci-de­vant pro­fes­seurs, Ar­naud Hoedt et Jé­rôme Piron, nous ont in­fli­gé chaque week-end une « chro­nique ico­no­claste » des­ti­née à re­do­rer « la langue fran­çaise de cou­leurs nou­velles dans un exer­cice to­ta­le­ment dé­com­plexé et vi­vi­fiant » (je n’in­vente rien) ju­di­cieu­se­ment in­ti­tu­lé « Tu parles ! ». Le 25 août, après avoir co­pieu­se­ment in­sul­té Finkielkra­ut et son « fonds de com­merce ré­ac­tion­naire » – sans ja­mais bien sûr se don­ner la peine de ré­pondre à un seul ar­gu­ment de l’écri­vain au­tre­ment que par des rires be­nêts et l’in­vo­ca­tion d’on ne sait quel « grand lin­guiste » –, l’un des duet­tistes af­fir­mait sans rire : « Le fran­çais va très bien. Le vo­ca­bu­laire ne se ra­bou­grit pas. La syn­taxe ne s’ef­fondre pas. » Et je suis reine d’an­gle­terre. Quelques jours plus tôt, lors du « Té­lé­phone sonne » du 22 août, une in­vi­tée, ayant af­fir­mé que les dic­tées de­vaient être amu­santes et sur­tout pas as­som­bries par des notes, de­vait conve­nir, après l’ap­pel alar­mant d’une prof de fran­çais, qu’il y avait peut-être un pro­blème avec l’or­tho­graphe. « Mais, ajou­tait-elle avec une in­ébran­lable foi di­gi­tale, il se passe plein de choses positives, au­jourd’hui, il y a plein d’ou­tils nu­mé­riques qui per­mettent de pro­gres­ser en gram­maire et à tout âge. C’est un for­mi­dable atout. » Vous n’avez ja­mais re­mar­qué, dans le mé­tro, ces ados et ces re­trai­tés connec­tés à un cours de gram­maire ? L’au­di­teur sui­vant, un pré­nom­mé Pierre, se de­man­dait pour­quoi on conti­nuait d’en­sei­gner aux en­fants une langue aus­si com­pli­quée et pleine d’ex­cep­tions que le fran­çais au lieu d’éta­blir, à l’usage des 300 mil­lions de fran­co­phones « un cor­pus simple, co­hé­rent et com­pré­hen­sible par tout le monde ». « Qu’on ar­rête, di­sait-il en conclu­sion, de di­vi­ser les gens avec des ques­tions by­zan­tines. » Sans le vou­loir, Pierre met­tait le doigt sur l’une des causes de notre dé­grin­go­lade, fi­ne­ment dis­sé­quée par Mu­ray : notre re­fus de la di­vi­sion, du conflit, de la lutte entre l’ange et la bête, notre croyance dans une hu­ma­ni­té ré­con­ci­liée avec elle-même, dé­li­vrée de sa part noire et de ses an­tiques co­li­fi­chets his­to­riques comme les fron­tières, les hié­rar­chies, les contro­verses. Par­lons tous la même langue, et même mieux, di­sons tous la même chose, comme ça nous pour­rons nous pas­ser de lan­gage. Et nous re­cons­trui­rons la tour de Ba­bel.

L’autre ar­gu­ment res­sas­sé pour ré­fu­ter l’hy­po­thèse d’une ré­gres­sion in­tel­lec­tuelle de l’es­pèce est qu’au­cune preuve ne vient l’étayer. Il est vrai qu’on ne dis­pose d’au­cune me­sure sa­tis­fai­sante, ni d’ailleurs d’au­cune définition du ni­veau in­tel­lec­tuel. Cer­taines études montrent que le QI des gé­né­ra­tions nées après 1975 a ten­dance à bais­ser, mais la va­li­di­té de cet ou­til comme me­sure de l’in­tel­li­gence est contes­tée. En at­ten­dant, la preuve du gâ­teau ra­té, c’est qu’il est im­man­geable. En ab­sence de preuve, les in­dices d’un ra­mol­lis­se­ment gé­né­ral du bulbe sont lé­gion. Aus­si, en de­hors de quelques peu­plades vi­vant en au­tar­cie comme les doc­to­rants en so­cio­lo­gie et les jour­na­listes-de-gauche, le sen­ti­ment que la sot­tise, la vul­ga­ri­té et l’in­cul­ture pro­gressent est-il très lar­ge­ment par­ta­gé, de ma bou­lan­gère, dont les ven­deurs ne savent plus comp­ter la mon­naie, à Mar­cel Gau­chet, dont la foi, jusque-là in­ébran­lable, dans l’élé­va­tion par la connais­sance ne pro­tège plus contre le désen­chan­te­ment. « Nous vi­vons un mo­ment cré­pus­cu­laire de dé­cul­tu­ra­tion, confie le di­rec­teur du Dé­bat. On est ef­fa­ré par l’igno­rance ga­lo­pante, par l’ab­sence de re­pères et de bases dans les nou­velles gé­né­ra­tions dont té­moignent tous les pro­fes­seurs. » Nos amis de Marianne ont pu­blié cet été un ex­cellent nu­mé­ro sur « ce qui nous ronge le cerveau ». Si beau­coup d’en­sei­gnants du pri­maire et du se­con­daire sont, en rai­son de leur piètre for­ma­tion, des symp­tômes et des vic­times de la dé­gra­da­tion (en clair si leur ni­veau s’affaiblit aus­si), d’autres s’in­surgent contre le men­songe or­ga­ni­sé par l’édu­ca­tion na­tio­nale pour don­ner le bac à tout le monde, à l’image de Co­rinne Berger, pro­fes­seur à Cler­mont-fer­rand, qui dans une lettre im­pla­cable à son ins­pec­teur d’aca­dé­mie dé­nonce la trahison de l’ins­ti­tu­tion (pages 54-57).

En classe, au tra­vail, dans la rue, dans les re­la­tions so­ciales ou dans la fa­mille, chacun peut voir la bê­tise à sa porte – y com­pris dans ses propres in­suf­fi­sances. Com­bien d’entre nous, dans des exis­tences sou­mises à l’im­pé­ra­tif de la re­la­tion, peuvent en­core s’as­treindre à de longues heures de con­cen­tra­tion ? An­toine Com­pa­gnon, qui re­fuse, comme par prin­cipe, de déses­pé­rer, ob­serve néan­moins que « de nom­breux élèves maî­trisent à peine cer­taines bases au sor­tir du pri­maire, comme la règle de trois ou même la di­vi­sion » (pages 50-53). On riait au­tre­fois de quelques perles ex­traites des co­pies du bac. Nombre de ces co­pies sont au­jourd’hui tout en­tières tis­sées de ces perles, et on a plu­tôt en­vie de pleu­rer.

C’est une tra­gé­die qui de­vrait nous han­ter : les jeunes Fran­çais, ce qui in­clut les jeunes d’au­jourd’hui et les jeunes adultes, sor­tis de­puis vingt ans d’une école au ra­bais, ne savent pas ma­nier leur langue et la com­prennent de plus en plus mal. Il faut se re­pré­sen­ter l’ap­pau­vris­se­ment que ce­la im­plique. « On ne peut plus par exemple ma­nier l’iro­nie ou l’an­ti­phrase », pré­cise Gau­chet. On n’a pas be­soin d’un doc­to­rat de lin­guis­tique pour sa­voir que le lan­gage et la pen­sée ont par­tie étroi­te­ment liée. Beau­coup d’élèves sont re­bu­tés par un ni­veau d’abs­trac­tion simple et cer­tains, ob­serve In­grid Riocreux (pages 76-77), ne savent même plus te­nir un sty­lo, au point qu’il existe main­te­nant des gra­pho­pé­da­gogues pour le leur ap­prendre. L’ab­sence de sé­lec­tion et de sanc­tion ai­dant, ils par­viennent à la fac sans être fi­chus de prendre des notes. Cette psy­cho­logue âgée d’une qua­ran­taine d’an­nées en­sei­gnait jus­qu’en juin dans l’uni­ver­si­té qu’elle a quit­tée il y a quinze ans. « Mes étu­diants me de­man­daient sans cesse de ra­len­tir, comme si je fai­sais une dic­tée. Ils ne sa­vaient pas cher­cher une in­for­ma­tion, ni même al­ler tra­vailler en bibliothèq­ue. Leurs seules in­ter­ven­tions pen­dant les cours se ré­su­maient à : “C’est im­por­tant, ça, ma­dame,

pour le par­tiel ?” Ils étaient in­ca­pables de hié­rar­chi­ser les in­for­ma­tions et ne fai­saient au­cune lecture per­son­nelle. Du coup, dans les co­pies, je re­trou­vais dans le meilleur des cas mes cours re­cra­chés au mot près, sans la moindre no­ta­tion per­son­nelle, ce qui prouve qu’ils n’avaient rien com­pris. Et très sou­vent, les mots-clefs fi­gu­raient dans la copie, mais l’en­semble n’avait stric­te­ment au­cun sens. » Las­sée qu’on la somme de re­mon­ter ses notes, elle a dé­mis­sion­né.

D’après Laurent Alexandre (pages 58-63), L’ADN dé­ter­mine la moi­tié de notre in­tel­li­gence. Il est pos­sible que, dans nos dé­mo­cra­ties li­bé­rales éprises de con­fort et de loi­sirs, ce ca­pi­tal gé­né­tique soit glo­ba­le­ment en train de s’ame­nui­ser. On n’en sait pas grand-chose. En revanche, la fa­çon dont nous di­la­pi­dons ce ca­pi­tal se voit à l’oeil nu. L’école, de la ma­ter­nelle à la fac, est à la fois l’ob­ser­va­toire pri­vi­lé­gié et l’un des prin­ci­paux ac­teurs d’un dé­sastre né au croi­se­ment de deux pro­ces­sus pa­ral­lèles qui se sont dé­ployés à par­tir des an­nées 1960 : la fin du monde de l’écrit qui a per­du pres­tige et sé­duc­tion au pro­fit de la vi­déo­sphère, de­ve­nue maî­tresse ab­so­lue avec le tout-nu­mé­rique ; l’énorme ra­tage de la « mas­si­fi­ca­tion de l’enseigneme­nt ».

L’ar­rai­son­ne­ment de nos exis­tences par un flux in­ces­sant d’images les a in­con­tes­ta­ble­ment ren­dues plus di­ver­tis­santes. Et nous nous di­ver­tis­sons à en mourir, comme l’an­non­çait l’ou­vrage de Neil Post­man en 19852. C’est qu’il ne s’agit pas de n’im­porte quelles images. Dans un texte de 20083, Ro­bert Chièze, an­cien pro­fes­seur de ma­thé­ma­tiques, sou­ligne que les images de la té­lé (comme celles des écrans de toutes sortes et de toutes tailles qui la concur­rencent au­jourd’hui) sont es­sen­tiel­le­ment des « images de concep­tion pho­to­gra­phique » qui ne né­ces­sitent au­cune in­ter­pré­ta­tion, au­cune con­ven­tion, en somme au­cune lecture. Il ob­serve qu’avec leur om­ni­pré­sence, « les ques­tions d’écoute, d’at­ten­tion, de con­cen­tra­tion, d’ap­pro­fon­dis­se­ment sont de­ve­nues des pro­blèmes ma­jeurs de l’ac­tion pé­da­go­gique. Les cas par­ti­cu­liers des an­nées 1970 et avant se sont mul­ti­pliés au point de de­ve­nir des cas gé­né­raux aux­quels tous les en­sei­gnants sont confron­tés, même avec leurs meilleurs élèves ». En dé­pit des pro­phé­ties mirifiques des pro­pa­gan­distes d’in­ter­net, la plu­part des cher­cheurs et des pro­fes­seurs ad­mettent au­jourd’hui que l’ad­dic­tion nu­mé­rique gé­né­ra­li­sée – par­ti­cu­liè­re­ment chez les jeunes – a consi­dé­ra­ble­ment ag­gra­vé les dif­fi­cul­tés cog­ni­tives. Plus nos té­lé­phones sont in­tel­li­gents, plus nous sommes bêtes. C’est la thèse que dé­fend Mi­chel Des­mur­get dans La Fabrique du cré­tin di­gi­tal – iro­ni­que­ment pu­blié au Seuil, trente ans après Le Ni­veau monte –, dont on est cu­rieux de connaître le sort que lui ré­ser­ve­ra la presse pro­gres­siste (voir en­ca­dré page 49). En théo­rie, in­ter­net nous donne ac­cès à l’en­semble de la connais­sance hu­maine. En pra­tique, ob­serve Mar­cel Gau­chet, c’est le règne d’ins­ta­gram : « On com­mu­nique avec ses sem­blables par le biais d’images. On n’a donc plus be­soin du lan­gage. » Faut-il en conclure que le règne d’ho­mo sa­piens tire à sa fin ? La ques­tion est d’au­tant plus an­gois­sante que l’en­trée dans la civilisati­on nu­mé­rique est in­ter­ve­nue au mo­ment où notre sys­tème édu­ca­tif, in­ca­pable de four­nir des bases so­lides aux gé­né­ra­tions nom­breuses du ba­by-boom, renforcées par les en­fants d’im­mi­grés, sa­cri­fiait toute exi­gence in­tel­lec­tuelle à l’ob­ses­sion éga­li­taire de l’époque. Pen­dant ce temps, les « amis du dé­sastre » (en­core une « re­naud-ca­mu­se­rie ») ânon­naient la même ri­tour­nelle : l’école de pa­pa, c’était très bien, pour une mi­no­ri­té de pri­vi­lé­giés. L’école bien­veillante et dé­mo­cra­tique des pé­da­go­gistes et des lâches – qui sa­vaient, mais ont joué le jeu, pour as­su­rer leur car­rière – a to­ta­le­ment échoué à ins­truire les masses. Mais en dé­mo­cra­ti­sant l’in­cul­ture, cette mo­no­ma­nie éga­li­taire est par­ve­nue à dé­truire l’élite, de sorte que les en­fants de la bour­geoi­sie sont presque aus­si mal édu­qués que les autres. Les éta­blis­se­ments où l’on for­mait na­guère les fu­turs cadres de la nation n’as­pirent plus qu’à de­ve­nir des bu­si­ness schools, à l’image de Sciences-po qui, après avoir sup­pri­mé l’épreuve de culture gé­né­rale, a car­ré­ment re­non­cé au concours d’en­trée pour une sé­lec­tion por­tant sur le par­cours et la per­son­na­li­té des can­di­dats – en clair, sur tout sauf leur ni­veau aca­dé­mique. À L’ENA, consta­tant d’an­née en an­née la baisse du ni­veau de culture gé­né­rale des can­di­dats, on a pru­dem­ment re­non­cé à l’éva­luer (pages 64-66). Dans le monde uni­ver­si­taire, on as­siste, se­lon Mar­cel Gau­chet, à « une hy­per­spé­cia­li­sa­tion : on est in­col­lable sur son mi­cro­su­jet et on ne sait ab­so­lu­ment rien du reste. L’uni­ver­si­té ne se sou­cie ab­so­lu­ment pas de com­prendre le monde contem­po­rain ». Quant à nos der­niers temples du sa­voir gra­tuit comme Nor­male-sup et L’EHESS, on s’y em­ploie à pro­mou­voir les « Gender Stu­dies » et à tra­quer les ré­frac­taires à l’écri­ture in­clu­sive. Ré­sul­tat : « Ce­la fait des lustres qu’ils n’ont pas fait émer­ger une per­son­na­li­té qui sorte du lot », lâche en­core Gau­chet.

Mal­gré le zèle in­las­sable des pro­phètes du bon­heur qui, de­puis qua­rante ans, s’ef­forcent de faire croire qu’il fait beau en cas­sant tous les ther­mo­mètres (et qui ont d’ailleurs re­mar­qua­ble­ment réus­si, si l’on consi­dère l’am­pleur de leur bo­bard), tout le monde ou presque convient donc dé­sor­mais de la réa­li­té de la ca­tas­trophe – va­li­dée il est vrai par les en­quêtes in­ter­na­tio­nales. Ce­la ne si­gni­fie nul­le­ment que nous soyons prêts aux ef­forts col­lec­tifs et in­di­vi­duels qui se­raient né­ces­saires pour in­ver­ser la ten­dance.

Bien au-de­là de la crise de l’école, on di­rait en ef­fet que nous avons col­lec­ti­ve­ment per­du l’amour du sa­voir, la li­bi­do scien­di, comme dit Gau­chet : « Dans le domaine in­tel­lec­tuel, il reste une offre, pro­duite par des in­di­vi­dus iso­lés. Mais il n’y a pas de de­mande. » Alors que l’his­to­rien Pierre Nora, qui di­rige Le Dé­bat avec lui, at­teint un âge où on de­vrait pou­voir le­ver le pied, l’au­teur du Désen­chan­te­ment du monde est de plus en plus scep­tique sur la pos­si­bi­li­té d’as­su­rer la re­lève. Si les grands pro­fes­seurs, qui fai­saient

cours de­vant des am­phis sur­peu­plés, si­len­cieux et émus, et les pen­seurs gé­né­ra­listes, qui vouaient leur vie à ex­plo­rer la condi­tion hu­maine, sont des es­pèces en voie de dis­pa­ri­tion, c’est peut-être parce que les gé­né­ra­tions fu­tures, oc­cu­pées à faire grève pour le climat, se moquent de re­cueillir leur hé­ri­tage. Est-il pos­sible que nous ayons per­du cette soif de connaître et de com­prendre qui est à l’ori­gine de tant d’ex­ploits et de mer­veilles ? « L’une des causes pro­fondes de cette évo­lu­tion tient peut-être au fait que le dé­sir de connais­sance et de ré­flexion était ani­mé par un es­prit de com­bat, conclut Gau­chet. Il fal­lait do­mi­ner la na­ture. Eh bien, c’est fait, peu ou prou. La culture ne sert plus à rien et l’édi­fice s’ef­fondre. »

Sa­voir ne suffit pas. Si nous sommes conscients de cet ef­fon­dre­ment cultu­rel, notre ré­ac­tion n’est pas, tant s’en faut, à la hau­teur de l’en­jeu. Nous sommes ob­sé­dés par ce que nous man­geons et par tous les ter­ribles dan­gers qui guettent nos pré­cieux corps, mais nous nous fi­chons roya­le­ment de ce qu’in­gur­gitent nos cer­veaux et ceux de nos en­fants. L’ur­gence in­tel­lec­tuelle est pourtant au moins aus­si criante que la sa­cro­sainte ur­gence cli­ma­tique. Dans une scène d’idio­cra­cy, le hé­ros fait ses adieux à sa dul­ci­née qui va ten­ter de re­tour­ner dans le pas­sé : « Dis à nos sem­blables de lire des bou­quins, de faire des études, d’uti­li­ser leur ma­tière grise à la moindre oc­ca­sion. Peut-être que le monde est de­ve­nu comme ça à cause de gens comme moi qui n’ont ja­mais rien fait de leur cerveau. » Pour nous, il est en­core temps. Nous pou­vons choi­sir car, contrai­re­ment à Joe Bauers, nous sa­vons que, pour un cerveau d’en­fant (et même d’adulte), un livre et un peu d’en­nui valent mieux que tous les écrans du monde. Faute de quoi, nous réus­si­rons peut-être le tour de force d’avoir dé­truit l’hu­ma­ni­té avant d’avoir com­plè­te­ment bou­sillé la pla­nète. •

Ses­sion 2017 du bac­ca­lau­réat : 87,9 % de re­çus.

Vi­site de Jean-mi­chel Blan­quer dans une école élé­men­taire de Saint-denis-de-la-réunion, 18 août 2017.

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