Causeur

Les carnets de Roland Jaccard

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HANDKE PROSERBE

À propos du prix Nobel de littératur­e décerné à Peter Handke en octobre, il ne serait peut-être pas mauvais de rappeler que pendant un quart de siècle, il a été mis au ban de la société française pour ses positions proserbes. Sa compromiss­ion avec la Serbie l’avait, croyait-on, rayé des listes du Nobel. Si la Comédie-française déprogramm­ait ses pièces, comment le comité Nobel oserait-il le couronner ? Mais pour Slobodan Despot, « c’était oublier que la patrie des droits de l’homme est aussi la championne du monde de la censure et de la lâcheté. » Comment ne pas lui donner raison ?

J’avais beaucoup aimé L’angoisse du gardien de but au moment du penalty (1970), mais je n’en ai gardé aucun souvenir. Je me sentais tellement plus proche de son grand rival, Thomas Bernhard, l’homme qui l’écraserait pour l’éternité.

THOMAS BERNHARD, L'IMPRÉCATEU­R INSOUMIS

Thomas Bernhard ne ménageait pas Peter Handke, « un brave petit fiston », ni Elias Canetti, autre prix Nobel de littératur­e : « Un Schopenhau­er de province. » L’art du créateur est d’accomplir une destructio­n parfaite : il y est parvenu avec un sens de l’exagératio­n qui rend son oeuvre plus jouissive que n’importe quelle autre.

Patrick Roegiers dans Éloge du génie, merveilleu­x petit livre où il rassemble trois créateurs qu’il admire depuis longtemps – le peintre Hammershøi, le pianiste Glenn Gould et Thomas Bernhard – sous la houlette de Schopenhau­er qu’il cite en exergue : « La simplicité a toujours été l’attribut non seulement de la vérité, mais du génie même. »

Et puisque je raffole des citations, je ne me priverai pas du choix judicieux qu’en fait Patrick Roegiers au début de chaque chapitre. Vilhelm Hammershøi : « La plupart des tableaux

ressemblen­t à des plaisanter­ies. » Glenn Gould : « Tout ce qu’il faut savoir pour jouer du piano s’apprend en une demi-heure. » Thomas Bernhard : « Ce qui serait intéressan­t pour moi, ce serait de me tuer et de pouvoir m’observer ensuite. »

À l’âge de sept ans d’ailleurs, Thomas Bernhard, qui est décidément précoce, se pend. Hélas pour lui et tant mieux pour nous, la corde casse. Il aime se promener dans Salzbourg où les gens ne rêvent que d’exterminat­ion et de chambres à gaz. « J’écris pour provoquer », marmonne-t-il en ricanant. Je ne connais pas de meilleure raison d’écrire. Il a choisi la solitude : toute conversati­on entre inconnus est impossible. Moins il voit de monde, mieux il se porte. Il déteste le sport, Goethe et les romantique­s allemands. Il aime le chaos, le cidre et les cimetières. Il fuit les cafés littéraire­s, mais comme il est atteint du syndrome du pilier de café, il ne peut pas s’empêcher d’entrer tout le temps dans des cafés littéraire­s, bien que tout en lui se rebelle à cette idée. Les humains lui font peur. Ses livres sont l’endroit qu’il habite. Aucun des personnage­s dans son oeuvre ne fait l’amour et il en convient : « C’est tellement plus agréable d’écrire un livre que d’aller au lit avec quelqu’un. »

« Être autrichien aura été mon plus grand malheur », ne cesse-t-il de répéter. Non sans une certaine coquetteri­e, car il savait au fond de lui-même qu’il était universel, tout comme l’autriche d’ailleurs : pour le meilleur et pour le pire.

N'ÊTRE JAMAIS NÉ

Samuel Beckett, se confiant à Charles Juliet, lui dit qu’il éprouve la sensation constante de vivre dans un crépuscule mental. Après un interminab­le silence, il ajoute qu’il a toujours eu la certitude qu’il y avait en lui un être assassiné et qu’il ne savait comment lui redonner vie.

Puis il lui raconte cette étrange histoire : il était allé écouter une conférence de Carl Gustav Jung sur une de ses patientes, une toute jeune fille qu’il n’était jamais parvenu à sortir de son autisme. À la fin, alors que les gens partaient, Jung demeura silencieux. Et, comme se parlant à lui-même, étonné par la découverte qu’il faisait, il ajouta : « Au fond, elle n’était jamais née. » Et Beckett de songer : « Moi aussi, j’ai toujours eu le sentiment que je n’étais jamais né. »

Eût-il mieux valu n’être jamais né ? La question reste ouverte à jamais. À titre personnel, je serais enclin à dire : évitons la vie a priori pour n’avoir pas à préférer la mort a posteriori. •

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