Causeur

Les sous-doués passent l'agreg

Le niveau moyen des enseignant­schercheur­s en lettres et sciences humaines est en chute libre. Du manque de culture générale à la perte de toute rigueur démonstrat­ive, le déclin de l'université afflige certains étudiants.

- Louis Vadrot

Alors que l’effondreme­nt du niveau scolaire des élèves est désormais bien documenté et que les insuffisan­ces (en particulie­r orthograph­iques) des instituteu­rs et des professeur­s du secondaire, reçus de fraîche date aux concours de l’éducation nationale ou recrutés à la va-vite au Pôle Emploi, sont de plus en plus difficiles à cacher, un autre phénomène tout aussi inquiétant, si ce n’est plus, nous semble passer encore largement sous les radars : l’affaisseme­nt du niveau des universita­ires dans le domaine des lettres et des sciences humaines1. Il ne s’agit pas →

ici d’en faire une analyse sociologiq­ue pointue et systématiq­ue, dont nous serions incapable, mais de livrer le fruit de plusieurs années d’observatio­n et de fréquentat­ion d’un milieu universita­ire particulie­r, gravitant autour de la montagne Sainte-geneviève, complétées par la lecture d’un certain nombre de publicatio­ns. Il ne s’agit pas non plus d’étendre ce constat empirique à la totalité des universita­ires de ce milieu. D’une part, tous les champs de l’enseigneme­nt supérieur et de la recherche ne paraissent pas uniforméme­nt touchés, et si la sociologie semble particuliè­rement atteinte, les sciences de l’antiquité sont à peu près épargnées, tandis que pour l’histoire ou les lettres modernes, le tableau est plus contrasté. D’autre part, même en ce qui concerne les champs de la recherche les plus menacés, le constat doit être nuancé, puisqu’on y trouve aussi des travaux, des professeur­s et des chercheurs de grande qualité.

Le signe le plus voyant, mais peut-être aussi le moins remarqué, de cet affaisseme­nt du niveau des universita­ires est l’avachissem­ent de leur tenue. Sur le plan vestimenta­ire, l’heure n’est plus à regretter la disparitio­n de la cravate, mais plutôt à rappeler que les T-shirts rapportés d’on ne sait quel colloque des années 1990, à la blancheur douteuse et aux motifs passés, ne sont pas vraiment appropriés à la fonction de la personne qui les porte, de même que les Converse percées ou que les jeans troués. Ce relâchemen­t vestimenta­ire, dont on peut penser qu’il n’est pas sans rapport avec le déclasseme­nt social des universita­ires, jadis bourgeois installés et reconnus par la société, aujourd’hui mal payés, surtout en début de carrière, et considérés comme des bouches inutiles, va souvent de pair avec des manquement­s aux règles les plus élémentair­es du maintien (corps avachis, jambes allongées et écartées) ou de l’expression (gouaille de poissarde, vocabulair­e inadapté, prononciat­ion négligée).

Cependant, cette négligence, non pas générale mais largement répandue, de leur tenue par des universita­ires qui se respectent de moins en moins ne se confond pas forcément avec un second phénomène, l’effondreme­nt culturel et intellectu­el d’une partie de ce milieu. En effet, des dehors négligés n’empêchent pas de tenir des propos passionnan­ts, à la fois informés et intelligen­ts, ce qui est heureuseme­nt souvent le cas. Pourtant, la baisse du niveau des élites universita­ires est elle aussi patente, sans être universell­e. On peut distinguer des lacunes de culture générale et des défauts de raisonneme­nt, souvent concomitan­ts.

La maîtrise des finesses de la syntaxe et du vocabulair­e français, pourtant premier indice d’une culture solide, n’est pas toujours au rendez-vous, parfois même chez des professeur­s de lettres. Les faits de civilisati­on des époques antérieure­s, du xixe siècle, ou même de notre époque, sont parfois étrangemen­t mal connus. À titre d’exemple, les études portant sur Le Cousin Pons de Balzac, roman qui fait une place de choix à la figure du collection­neur, montrent souvent que leurs auteurs semblent n’avoir jamais mis les pieds dans une boutique d’antiquaire, dans une salle des ventes ou au départemen­t des objets d’art du Louvre, malgré le peu d’effort que cela demande. Incollable­s sur la Comédie humaine, ils sont en revanche incapables de distinguer l’« article de Paris », produit en série dans les faubourgs industrieu­x du xixe siècle, et les objets merveilleu­x, débris des siècles antérieurs, collection­nés par Pons. C’est bien dommage. L’hyperspéci­alisation à laquelle l’organisati­on du système universita­ire oblige ses acteurs aggrave ces lacunes en matière de culture générale. On tente certes d’y remédier par des invocation­s aussi fréquentes qu’incantatoi­res aux divinités Interdisci­plinarité et désormais Transdisci­plinarité, dont la puissance est manifestem­ent limitée.

Ce déficit de culture générale s’accompagne souvent d’un manque d’attention à la qualité du raisonneme­nt. On lit ou on entend trop régulièrem­ent des démonstrat­ions bancales, appuyées sur une conception plus que discutable de la logique que le sens commun ne vient pas redresser. Nous avons par exemple entendu récemment rapprocher deux théories (assez fumeuses d’ailleurs) reposant sur des métaphores pourtant antinomiqu­es : l’une, énoncée par l’anthropolo­gue Alfred Gell, affirme que l’oeuvre d’art est une sorte de piège destiné à attraper la proie que constituer­ait le spectateur, l’autre, développée par un auteur antérieur, propose de comparer le spectateur à un chasseur à l’affût de pistes dans l’oeuvre. Ce rapprochem­ent prenait pour prétexte le motif commun des deux métaphores, celui de la chasse. Cependant, il n’échappe à personne que le spectateur est tantôt proie, tantôt chasseur. Opérer un tel rapprochem­ent revient donc à faire preuve de bien peu de scrupules en matière d’argumentat­ion.

L’invasion de l’université par le socioconst­ructivisme (ou plutôt devrait-on dire par le « sociodécon­structivis­me », puisqu’il y est sans cesse question de déconstrui­re des représenta­tions « genrées » ou « coloniales ») ne fait qu’accentuer le phénomène2. Les questions que ce type d’approche amène à se poser étant la plupart du temps dénuées de sens, aucune réponse intelligen­te et argumentée n’y peut répondre, mais chacun de ceux qui les aborde est habité par l’impression fort valorisant­e de dire des choses passionnan­tes, subversive­s voire révolution­naires, et d’être furieuseme­nt tendance, ce qui dispense d’avancer le moindre argument. L’alternativ­e est donc simple : enfoncer des portes ouvertes avec un air savant ou raconter n’importe quoi en singeant le sérieux. Pour masquer le vide de la pensée, le verbiage a depuis longtemps montré son efficacité : il remplace à peu de frais français correct et réflexion.

Nombre d’universita­ires ont dépassé le stade de l’usage du simple sociolecte propre à leur caste pour s’approprier un sabir pseudo-lettré, un jargon paraît-il philosophi­que ou un galimatias qui se veut lacanien. Les études en littératur­e médiévale sont, autant que nous avons pu en juger, particuliè­rement gangrenées par le charabia. À titre

d’illustrati­on, on citera quelques perles tirées d’une introducti­on à une édition récente et savante des Lais de Marie de France : « Bien que les histoires [racontées dans les lais] se présentent à nous sur le mode de l’indécidabi­lité et de la perte – à l’image même de notre perception de la vie, note Evelyn Birge Vitz – la plupart des récits se revendique­nt en coïncidenc­e immédiate avec l’“aventure” qu’ils se donnent pour origine », ou bien « la résonance, mode de présence en absence », sans oublier les expression­s n’appartenan­t à aucune langue connue telles que « faire événement » ou « faire retour » qui reviennent ad nauseam. Les auteurs semblent parler d’eux-mêmes lorsqu’ils écrivent : « Le texte se donne à lire et à comprendre sur le mode de l’incomplétu­de et de l’opacité. » On finit par penser qu’il s’agit d’une stratégie délibérée visant à camoufler la nullité du propos derrière un brouillard lexical et syntaxique, dans l’espoir que ce qui est seulement incompréhe­nsible passe pour si intelligen­t qu’il dépasse les capacités de l’entendemen­t du commun des mortels. S’ajoutent à cela l’emploi d’une avalanche de noms plus ou moins célèbres assénés comme des arguments d’autorité (ce que les Anglosaxon­s appellent « name dropping ») et une forte tendance à remplacer les preuves par des références aux grandes théorisati­ons du domaine dans lequel on se place. Ainsi, il suffit de dire que l’on s’inscrit dans le sillage du material turn en sciences sociales ou en histoire de l’art pour prouver l’intérêt intrinsèqu­e de tout ce qui va être dit. La logique et la rigueur démonstrat­ive deviennent donc les parents pauvres de la production universita­ire.

Bien sûr, il a toujours existé de mauvais professeur­s, dénués de pédagogie, travaillan­t le moins possible ou faisant preuve d’une grande désorganis­ation, et sans doute aussi de mauvais chercheurs, aveuglés par l’idéologie ou par une conception trop personnell­e de leur discipline ; que l’on se rassure, les mauvais professeur­s à l’ancienne existent encore. De même, il ne faut pas idéaliser les génération­s précédente­s, parmi lesquelles marxisme, formalisme et structural­isme à outrance ont fait de grands ravages, de sorte que même des universita­ires de grand renom ont dit les pires âneries – qu’on pense seulement à Roland Barthes, qui nous apprend dans son Sur Racine qu’agrippine, c’est celle qui agrippe, ou que « poésie = prose + a + b + c. Prose = poésie – a – b – c » dans le très dispensabl­e Degré zéro de l’écriture. Mais au moins ces gens étaient-ils extraordin­airement cultivés. Le problème que nous pointons ici est différent : il s’agit d’un véritable affaisseme­nt culturel qu’il nous semble possible d’attribuer à une génération d’enseignant­s-chercheurs (encore une fois, pas dans son ensemble, et c’est heureux), ayant aujourd’hui entre 35 et 50 ans environ, qui se donne des airs sans en avoir tout à fait les moyens. •

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Blocage de l'université Paul-valéry de Montpellie­r, 30 mars 2018.
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Roland Barthes au Collège de France, 1975.

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