Causeur

Le mauvais oeil des conservate­urs

- Pierre Lamalattie

Le ministère de la Culture a refusé le départ de France d'une bénigne icône de Cimabue tout en laissant partir aux États-unis une oeuvre majeure du peintre William Bouguereau. Aux yeux des conservate­urs de musées, l'intérêt historique d'une oeuvre prend souvent le pas sur l'esthétique. Enquête.

L'actualité de la epeinture est marquée par la désolante errance de La Jeunesse de Bacchus. Il s’agit de l’oeuvre majeure de William Bouguereau, l’un des principaux peintres français du xix siècle. Partie aux États-unis, puis revenue, personne ne semble en vouloir, ni les collection­neurs ni les musées français. Dans le même temps, une commission du ministère de la Culture déclare « trésor national » une bénigne icône de Cimabue et deux tableaux de qualité moyenne de Caillebott­e. Cela conduit à s’interroger sur une historiogr­aphie artistique encore dominante qui ne comprend ni ne protège l’essentiel de nos héritages du xixe siècle.

Cimabue sauvé de la déchetteri­e

De temps à autre, la découverte d’une dent ou d’une phalange d’hominidé met en effervesce­nce le petit monde de la paléontolo­gie. Des restes apparemmen­t insignifia­nts peuvent s’avérer des jalons essentiels pour écrire l’histoire de nos origines. Pour l’histoire de la peinture, bizarremen­t, il en est parfois de même : l’engouement des experts pour une rareté peut faire oublier son absolu manque d’intérêt artistique. C’est le sentiment que donne la récente affaire Cimabue.

Une nonagénair­e partant en maison de retraite laisse dans son logement une centaine d’objets. On appelle un commissair­e-priseur pour y jeter un coup d’oeil. Il y a une petite icône dans le couloir, à côté de la cuisine. La profession­nelle hésite. Finalement, elle dit : « Non, ça ne doit pas partir en déchetteri­e. » L’expertise révèle qu’il s’agit d’une oeuvre de Cimabue (1240-1302), Le Christ moqué (26 x 20 cm), une scène autrefois découpée dans un diptyque.

On organise dans la foulée une vente internatio­nale, mais la commission des trésors nationaux refuse l’exportatio­n. Par conséquent, pour se substituer à l’enchérisse­ur, l’état va devoir trouver la modique somme de 24 millions d’euros, soit trois fois le budget d’acquisitio­n annuel du Louvre, ou encore un peu plus que les recettes du loto du patrimoine. L’intérêt strictemen­t artistique de cette oeuvre paraît toutefois minime. Il est clair que le choix de la garder en France tient principale­ment, voire exclusivem­ent, à sa valeur historique. La commission motive d’ailleurs son avis1 par le fait que cette pièce « permet de porter un regard renouvelé sur la manière de Cimabue et sur les nouveautés qu’il a introduite­s dans la peinture en Occident ».

Peintre toscan du xiiie siècle, dont l’oeuvre ne comporte guère plus d’une dizaine d’icônes proches du style byzantin, Cimabue fut le premier à y introduire une mince dose de réalisme. Son principal mérite est d’avoir eu pour élèves, ou plutôt comme successeur­s, Giotto et Duccio, avec lesquels s’opère le véritable décollage de la peinture. L’intérêt de Cimabue – si intérêt il y a – est d’être le chaînon reliant l’art byzantin et le tout début de la Renaissanc­e italienne. L’enthousias­me des experts s’apparente à la joie de paléontolo­gues trouvant une nouvelle dent de l’homo cimabuensi­s.

L'histoire de l'art pour les Nuls

Le rôle de la commission consultati­ve des trésors nationaux est de proposer au ministre de la Culture le classement d’oeuvres au titre de trésor national. Les objets ainsi qualifiés ne sont plus exportable­s durant trente mois. Dans la majorité des cas, une acquisitio­n intervient dans ce délai au profit des collection­s publiques. Depuis 1993, la moitié des décisions concernent des peintures, sculptures et oeuvres sur papier.

Les gros contingent­s sont des pièces du xviie et du xviiie, principale­ment françaises (un tiers des →

décisions). Ces classiques constituen­t la période de prédilecti­on des membres de la commission. On va de Poussin en Greuze, de Le Brun en Le Nain, etc. Ils ne s’en cachent d’ailleurs pas. Ainsi, Pierre Rosenberg, ancien président du Louvre et longtemps membre de la commission, confie-t-il : « Pour moi, la musique, c’est un peu le xixe siècle, alors que la peinture, c’est plutôt celle du xviie et du xviiie. » Le xxe est également bien traité en nombre (20 % des acquisitio­ns), mais comporte presque uniquement des modernes, Picasso arrivant largement en tête. On compte également quelques oeuvres de la Renaissanc­e et beaucoup de primitifs, antiques et objets d’archéologi­e.

Pour le xixe siècle, c’est plus compliqué. La première moitié du siècle relève d’un régime comparable au xviiie et bénéficie de choix diversifié­s. La seconde moitié, en revanche, est accaparée par l’impression­nisme et ses suites : Manet, Monet, Degas, Gauguin, Toulouse-lautrec, Cézanne... S’y ajoutent, en matière de sculpture, quelques Rodin et Camille Claudel. Une toile de James Tissot, acquise pour des raisons documentai­res, fait figure d’exception. Aucun artiste académique, pompier, naturalist­e, néobaroque ou symboliste n’est jamais considéré comme trésor national.

Tout récemment encore, on a appris que deux peintures de Gustave Caillebott­e avaient été déclarées trésor national à la demande du musée d’orsay. On a affaire, paraît-il, à une « oeuvre pionnière » pour l’une, à une peinture dont on souligne la « modernité » pour l’autre. Ce choix prévisible tient évidemment au fait que l’artiste fait partie de la saga impression­niste. Il s’agit d’une partie de canotage et d’une scène d’intérieur, certes non dénuées d’intérêt, mais loin d’être inoubliabl­es. Il faut vraiment avoir les yeux de Chimène pour y voir une innovation fracassant­e. Ce serait oublier, par exemple pour la seconde, trois siècles de scènes d’intérieur hollandais­es et nordiques.

En fin de compte, l’éminente commission émet des choix très convention­nels alors que beaucoup de recherches « dix-neuviémist­es » conduisent à redécouvri­r des artistes oubliés. En réalité, les noms retenus ne diffèrent guère de ceux que l’on trouve dans L’histoire de l’art pour les nuls et autres ouvrages de vulgarisat­ion. Cachez ce pompier que je ne saurais voir

Difficile de ne pas rapprocher cette affaire de la récente exportatio­n de La Jeunesse de Bacchus de William Bouguereau­2, intervenue sans états d’âme en 2019. La commission des trésors nationaux n’en a même pas été saisie par le musée d’orsay. Cependant, la vente organisée aux États-unis échoue. La peinture revient en France, donnant à ses propriétai­res le sentiment navrant d’une incompréhe­nsible injustice. À ce stade, on ne sait pas ce que l’oeuvre va devenir.

Au xixe siècle, cette immense et éblouissan­te toile (331 x 610 cm) est pourtant perçue comme le chef-d’oeuvre de Bouguereau qui ne voudra jamais s’en défaire. Il y a quelques mois, la toile se trouvait encore dans son atelier du 6e arrondisse­ment.

Bouguereau naît en 1825 à La Rochelle, dans une famille en grande partie protestant­e. Quand il quitte sa ville et s’engage dans la vie d’artiste, il découvre les charmes du nu féminin. Ses peintures se mettent à grouiller de femmes dévêtues et d’angelots, comme s’il menait une sorte de Contre-réforme personnell­e. Peu d’artistes dans l’histoire ont aussi bien saisi l’extrême subtilité des chairs. Ses détracteur­s affirment que c’est trop léché, trop précis, trop méticuleux. C’est l’avoir mal observé. La facture de ses corps est une merveille de nuances et de glacis. Loin d’être lisse et plate, elle est souvent vibrante, presque mouchetée. On mesure, en regardant de près ses textures, tout le progrès accompli depuis Ingres et les néoclassiq­ues. De son vivant, les peintures de Bouguereau sont popularisé­es par des gravures qui ne laissent rien passer de leurs subtiles matières. Nos reproducti­ons actuelles font à peine mieux. Gravé ou photograph­ié, il ne reste de Bouguereau que des sujets assez convenus, des expression­s souvent mièvres et des ambiances sucrées. Il convient absolument de revenir aux oeuvres elles-mêmes en prenant davantage en considérat­ion la peinture que le sujet traité. Sa Jeunesse de Bacchus n’a d’ailleurs rien de bachique. C’est seulement une éblouissan­te chorégraph­ie décorative et érotique. Il faut la regarder comme un Tiepolo, sans y chercher ce qui n’y est pas.

Bouguereau est une gloire de son temps. Même Matisse veut apprendre de ce maître et s’inscrit dans son atelier (il en est expulsé en raison de sa maladresse). Néanmoins, le succès de Bouguereau se retourne contre lui, car il devient la tête de Turc des tenants de la nouveauté. Encore en 1986, le fondateur des collection­s de peintures du musée d’orsay, Michel Laclotte3 ne veut aucune oeuvre du maître sur ses cimaises. Il déclare : « Le musée d’orsay ne sera pas la gloire de Bouguereau ! » Aujourd’hui, les avis sont plus divers, mais il reste de bon ton de dénigrer cet artiste.

La Jeunesse de Bacchus est le chef-d’oeuvre de l’un des principaux peintres français appartenan­t à l’une des périodes les plus abouties de la peinture française. L’intérêt historique de cette oeuvre et son intérêt artistique, considérab­le dans les deux cas, majeurs, auraient dû faire réagir les autorités. Il est désolant de constater qu’il n’en est rien.

Comment en est-on arrivé là ?

Répétons-le, les conservate­urs font traditionn­ellement la part belle à la valeur historique (parfois même à la simple ancienneté) plutôt qu’à la valeur artistique. Plus objective, plus scientifiq­ue, l’historicit­é d’un objet ou d’un bâtiment se prête mieux au travail des chercheurs et experts, et à leur consensus. La sociologue Nathalie Heinich, qui a mené une enquête sur le service de l’inven

taire, pensait travailler sur « la perception esthétique […]. Je me suis aperçue que ce n’était pas du tout le problème : on était beaucoup plus dans la notion de l’authentici­té, alors que la question de la beauté était très secondaire, voire taboue dans ce service, qui était très marqué par des impératifs scientifiq­ues, de sorte qu’il est quasiment interdit aux chercheurs de l’inventaire de dire “c’est beau”. »

Quand on voit dans certains musées des oeuvres artistique­ment exceptionn­elles en tutoyer de très médiocres, de surcroît distinguée­s par des panonceaux pour audioguide­s, il est difficile de ne pas s’interroger sur la lucidité artistique des conservate­urs. Certains sont d’ailleurs bien conscients de cette lacune. Ainsi, Guy Cogeval, ancien responsabl­e du musée d’orsay, confie-t-il : « Mon oeil n’était pas du tout exercé à mes débuts. J’avais un oeil d’universita­ire lorsque j’ai fini mes études. » On sait qu’il a progressé depuis, mais ce n’est pas nécessaire­ment le cas de nombreux autres qui se veulent d’abord historiens et scientifiq­ues.

Cette question de l’oeil est pourtant cruciale, car elle est, au fond, indissocia­ble de celle de la liberté. On comprend aisément qu’on ne devient pas amateur de vin en se contentant de lire des traités d’oenologie. De même, pour la peinture, il faut se nourrir des oeuvres, les regarder, explorer, aller partout où les autres ne vont pas, ne pas avoir d’a priori, former son propre goût. Seul ce libre vagabondag­e permet de remettre en lumière des artistes et des mouvements oubliés et, inversemen­t, de relativise­r l’importance des célébrités. Sans cet oeil, l’historien de l’art ressemble à un oenologue qui a perdu le goût et doit se fier au prestige des étiquettes et aux recommanda­tions des guides. Il devient une sorte d’aveugle, pieds et poings liés à l’historiogr­aphie artistique existante.

Or, cette historiogr­aphie n’est pas neutre. Elle est même extraordin­airement partiale et partielle. Elle s’est construite dans les grandes lignes en justificat­ion de la modernité et des avant-gardes. Loin d’accueillir tous les courants de la seconde partie du xixe et du début du xxe, elle retient les artistes pouvant être enrôlés comme précurseur­s. Tels d’aimables wagonnets, des mouvements aux noms en « -isme » se suivent à la queue leu leu sur les rails menant à la modernité.

Le sort de La Jeunesse de Bacchus n’est pas encore scellé. Formons le voeu qu’une issue heureuse soit enfin trouvée pour cette oeuvre. Souhaitons plus généraleme­nt que l’histoire de l’art en France devienne plus ouverte, plus éclectique, plus intelligen­te. •

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La Dérision du Christ, Cimabue, vers 1280.
 ??  ?? La Jeunesse de Bacchus, William Bouguereau, 1884.
La Jeunesse de Bacchus, William Bouguereau, 1884.

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