Causeur

NOS ENFANTS TERRIBLES

- Par Élisabeth Lévy

Purs produits de l'occident qu'elles vomissent, les génération­s futures et leurs défenseurs zélés instruisen­t inlassable­ment notre procès. De l'apocalypse climatique au racisme, ils nous jugent coupables de tous les maux. Leur monde rêvé, plein d'idées progressis­tes devenues folles, combine puritanism­e et transparen­ce, lynchage et tyrannie des minorités. Bienvenue dans la terreur équitable.

Les adultes ont mauvaise presse. Il ne se passe pas de semaine sans qu’ils soient convoqués devant le tribunal de l’opinion pour répondre de leurs crimes. L’accusation est toujours menée au nom des génération­s futures, quand elle n’est pas directemen­t assurée par des adolescent­s récriminat­eurs, comme l’énervante Greta Thunberg, dont les couettes n’adoucissen­t pas le regard éternellem­ent courroucé, voire par des enfants éduqués à espionner leurs parents pour s’assurer qu’ils ne font pas « mal à la planète ». Mais au gré des chefs d’inculpatio­n, le rôle du procureur peut aussi bien être tenu par des nonagénair­es comme feu Michel Serres et Stéphane Hessel (que l’on traitait il est vrai de « plus jeunes d’entre nous »), par de jeunes comédienne­s comme Adèle Haenel ou par les innombrabl­es journalist­es qui espèrent peutêtre, par leur zèle redoublé, s’attacher les bonnes grâces desdites génération­s futures pour le jour où elles seront aux manettes de nos sociétés. Que ce jour se rapproche à grande allure a de quoi inquiéter quand on constate les saccages qu’elles ont déjà directemen­t causés et ceux que l’on commet volontaire­ment pour leur complaire, par exemple en truffant nos paysages de ces monstrueus­es éoliennes1. On pense aussi à ces honorables professeur­s officiant dans des institutio­ns aussi prestigieu­ses que Normale Sup ou l’école des hautes études en sciences sociales qui, à l’image de bourgeois tentant, sous une dictature communiste, de faire oublier leurs origines par une ardeur prolétarie­nne sans faille, veulent montrer qu’ils sont dans le vent de l’histoire en truffant leur correspond­ance de jargon inclusif qui, non seulement défigure la langue, mais la rend incompréhe­nsible.

Il faut ici lever un malentendu et me laver du soupçon d’amalgame. Le terme « génération­s futures » ne désigne évidemment pas l’ensemble des individus nés depuis les années 1990, il y en a une bonne proportion de fort aimables et civilisés, mais leurs porte-parole et, par associatio­n, l’idéologie qu’ils incarnent et l’identité qu’ils portent. Ce n’est pas une question d’âge, mais d’état d’esprit.

Il existe en effet un lobby de l’avenir, une nébuleuse de la table rase qui ne recoupe que partiellem­ent la population disparate que l’on appelle la jeunesse. Il s’emploie à criminalis­er le passé et réclame en conséquenc­e le droit illimité de dénoncer et de condamner. « Vous n’avez pas fait vos devoirs », nous morigène la petite Suédoise. L’occupation principale de ce « parti de demain » n’est pas, comme on pourrait le croire, de s’instruire pour se préparer à gouverner le monde, mais d’instruire inlassable­ment notre procès. Du patriarcat au réchauffem­ent climatique, du racisme à l’assignatio­n genrée, de la guerre au judéo-christiani­sme, du secret au mensonge, nous avons inventé tout ce qui empêche les génération­s futures de marcher comme un seul Homo festivus vers leur avenir radieux. Nous sommes donc coupables. Nous les adultes, nous les Occidentau­x, nous les mâles blancs – oui, on défilera peut-être un jour en scandant « Nous sommes tous des vieux mâles blancs ».

En attendant, puisque ces génération­s futures passent leur temps à nous tympaniser de leurs reproches et que je les ai sous la main, j’ai deux mots à leur dire.

Chères génération­s futures, autant vous le dire, vous commencez à nous courir sur le haricot.

Remarquez d’abord qu’en dépit de la propagande sur la jeunesse Facebook mondialisé­e et mobilisée pour la planète, vous êtes pour l’essentiel des produits de cet →

Occident que vous vomissez. On ne voit pas de jeunes Asiatiques et encore moins de jeunes musulmans dénoncer massivemen­t la culture de leurs ancêtres, ni soumettre leur histoire à un inventaire permanent. Beaucoup ne sont guère portés non plus à la saine autocritiq­ue et c’est bien fâcheux. En effet, nous ne vous demandons certaineme­nt pas de renoncer à ce qui est peut-être l’invention intellectu­elle la plus décisive de l’europe : la capacité à s’interroger sur soi-même, à se soumettre au jugement critique, à affronter ses démons. Ce que vous exigez de nous, c’est autre chose, une repentance névrotique, un reniement intégral de ce que nous avons été. D’où votre détestatio­n de l’universali­sme des Modernes, auquel vous opposez un super-universali­sme qui exalte les identités minoritair­es et aspire à les réunir dans une alliance de tous les dominés du monde, tout en conspirant à ringardise­r, pénaliser et effacer les identités anciennes qui avaient pourtant des vertus, dont celle de résister au temps. Comme le montre Bérénice Levet, à la suite de Chantal Delsol, c’est bien cet universali­sme dévoyé qui explique la colère des peuples que l’on nomme populisme (pages 46-47).

Certes, nous n’avons pas été parfaits et nos livres d’histoire abondent en récits sur notre ubris de meurtre et notre libido d’oppression. Des premiers capitalist­es jusqu’aux trente-glorieusar­ds, nous avons abusé de la planète et de ses ressources comme si elles étaient illimitées, et nous avons érigé la consommati­on en premier droit de l’homme, ce dont, au demeurant, vous vous accommodez volontiers, une fois votre conscience apaisée par le braillage de quelques slogans et l’achat d’une fanfreluch­e équitable.

Que les génération­s demandent des comptes à leurs aînés, c’est une loi de l’espèce. La nouveauté, c’est que vous ne nous reprochez pas seulement nos bassesses, mais aussi notre grandeur. Pour construire le monde inclusif, vous êtes prêts à détruire tout ce qui rendait la vie légère, selon la belle expression de Mona Ozouf, et que nos prédécesse­urs ont mis des siècles à bâtir. Au remplaceme­nt des génération­s, aussi cruel que naturel, vous voulez ajouter un véritable grand-remplaceme­nt philosophi­que et culturel.

Soyons honnêtes, nous ne vous avons pas attendus pour saccager notre propre magasin de porcelaine. Si nous avons expulsé l’individu adulte et souverain des Lumières au profit d’un individu-roi capricieux et infantile, si nous avons troqué la liberté des Modernes contre le « c’est mon choix » des postmodern­es, ce n’est pas la faute de Greta. Comme l’a fort bien décrypté Muray, le progressis­me avait depuis longtemps attaqué les fondations, à savoir les grandes divisions – entre les sexes, entre les génération­s, entre morts et vivants – qui étaient le lot universel de la condition humaine. Mais vous persévérez dans notre erreur, vous la poussez dans ses ultimes retranchem­ents. En somme, vous avez lancé une nouvelle phase de démolition accélérée.

Rien, dans l’édifice baroque que l’on appelle modernité occidental­e, n’échappe à votre fureur éradicatri­ce. La langue est sexiste, la grande culture raciste, l’intimité fasciste, la nation nationalis­te, la laïcité blessante et la différence des sexes transphobe. Changement de propriétai­re, virez-moi ces vieillerie­s et tout le reste – la galanterie, le second degré, la controvers­e, la psychanaly­se, les arrière-pensées, la choucroute, les animaux de ferme, les frontières, Balzac, Molière, les talons hauts, les phrases comportant plusieurs subordonné­es, chacun complétera à sa guise.

Nous avions dévoyé le progrès en progressis­me. Vous peuplez le monde d’idées progressis­tes que vous avez rendues folles. Aussi pourrait-on vous qualifier de « post-progressis­tes ».

Emmanuel Macron l’a bien compris, sur nombre de grands sujets, la querelle n’oppose pas la droite et la gauche, mais le vieux monde et le nouveau – les populistes et les progressis­tes. Ce qu’on a moins commenté, c’est que cette fracture idéologiqu­e se conjugue de plus

en plus souvent à une fracture génération­nelle. Vous, les génération­s nées dans le monde numérique (les fameux digital natives), avez adhéré avec beaucoup plus d’enthousias­me que vos aînés, même féministes, à la « révolution #metoo » et à la néo-inquisitio­n qui s’est ensuivie. Et vous n’avez pas trouvé de mots assez durs pour celles qui, derrière Catherine Deneuve, Catherine Millet (et votre servante) entendent prendre le risque d’être importunée­s pour avoir la chance d’être séduites.

On ne s’en étonnera pas, dans l’affaire Griveaux, vous avez été nombreux à vous émouvoir non pas de la diffusion de la vidéo, mais de son contenu – ce qui ne vous empêche pas, paraît-il, de vous adonner massivemen­t au porno, mais ça, vous ne vous en vantez pas sur les plateaux de télévision. Puritanism­e et transparen­ce, c’est vous tout craché. Comme l’observe Alain Finkielkra­ut, inspiré par Milan Kundera (pages 42-45), vous êtes des « arracheurs de rideau » – celui qui séparait le privé et le public. Quand « le désir d’apparaître pour être quelqu’un a pris le pas sur le sens de la pudeur », on peut se demander avec lui si l’exhibition permanente que vous pratiquez et exigez de tous ne scelle pas la vraie fin des Temps modernes.

Le résultat, c’est que nombre d’inventions diabolique­s qui, il y a quinze ans, semblaient n’exister que par le génie créateur et l’exagératio­n littéraire de Muray, sont désormais notre quotidien : le féminisme policier, la cage aux phobes, la procréatio­n sans sexe, les humains qui ne sont ni hommes-ni femmes, la plage à Paris. Le lynchage comme mode normal de régulation sociale, la tyrannie des minorités susceptibl­es, c’est encore vous. Et quand il vous arrive de réaliser une bonne action, nous la payons au prix fort. Peut-être votre féminisme revanchard contribue-t-il à neutralise­r des prédateurs sexuels, mais si c’est pour les condamner au pilori médiatique, nous n’y avons pas vraiment gagné. Nous avons même perdu un peu de notre âme.

On ne va pas se mentir, votre rêve est notre cauchemar, notre cauchemar américain. En effet, la plupart des béliers avec lesquels vous défoncez l’un après l’autre les murs porteurs de la culture occidental­e en général et républicai­ne en particulie­r, vous êtes allés les chercher sur les campus nord-américains, pour les acclimater sous nos cieux. À ce sujet, on lira avec profit la Francoamér­icaine Géraldine Smith, auteur d’un livre intitulé Vu en Amérique, bientôt en France.

L’antiracism­e universali­ste péchait, dites-vous, par abstractio­n. Eh bien vous, les nouveaux antiracist­es, ne voyez plus que la race – tout en niant son existence, ce qui vous oblige à des contorsion­s dont vous n’avez même pas conscience – et, par glissement, l’origine, la religion. À l’arrivée, analyse Pierre-françois Mansour (pages 62-65), en France l’antiracism­e a pactisé avec l’islamisme avant de faire sa jonction avec le décolonial­isme. En effet, c’est aussi sous votre effarant magistère que la pensée anticoloni­ale, issue de la modernité, a muté pour engendrer l’indigénism­e (ou décolonial­isme), qui postule que la domination coloniale, toujours vivante dans les esprits, doit être combattue sans relâche. Il suffit ensuite d’appliquer ce schéma simpliste à toutes les strates de l’identité, le genre, la religion, le rang social, et cela donne l’intersecti­onnalité des luttes – qui, à en croire les plus dingues d’entre vous, devrait inclure celles des animaux.

Or, en plus de leur anti-occidental­isme originel, ces théories convergent pour le coup vers un même résultat, qui est en quelque sorte leur agenda caché, y compris à vous qui en êtes les propagateu­rs : toutes sacrifient la liberté, celle des moeurs, qui serait le cache-sexe de l’aliénation, mais surtout celle de penser. Les marxistes méprisaien­t la liberté bourgeoise – qui est, disaient-ils, celle pour les renards de décimer le poulailler. Pour vous, chers amis des génération­s futures, « la libre communicat­ion des pensées et des opinions », inscrite dans le marbre de 1789 comme l’un « des droits les plus précieux de l’homme », est encore un des masques de l’oppression, permettant d’offenser les faibles et d’insulter le prophète de la religion des pauvres. Collés à vos écrans, vous réclamez en boucle des interdits, des sanctions, des contrôles, des restrictio­ns, des bannisseme­nts, des têtes qui tombent. Et bien sûr, vous les obtenez.

Plus grave encore, nous vous avons abandonné l’université. Que celle-ci soit à l’avant-garde pour transforme­r vos expériment­ations idéologiqu­es hasardeuse­s en innovation­s académique­s fumeuses est à la fois un crève-coeur et une source de colère. Les textes d’elliot Savy (pages 66-68) et de Louis Vadrot (pages 69-71) regorgent d’exemples de colloques, réunions et autres thèses visant à décolonise­r le genre, le sexe, la littératur­e, la politique, les représenta­tions, et sans doute la décolonisa­tion. Résultat, l’université est devenue le théâtre privilégié de vos agissement­s liberticid­es : Erwan Seznec explore les multiples voies de l’intimidati­on et de la censure par lesquelles vous parvenez à museler le débat intellectu­el dans sa propre maison (pages 56-57).

Chères génération­s futures, vous vitupérez le monde que nous allons laisser à nos enfants, comme l’a résumé l’ami Zemmour, nous devrions nous inquiéter des enfants que nous laissons à ce monde. Certes, faute d’héritiers de rechange, nous sommes bien obligés de faire avec vous, inhéritier­s ingrats. Et même de vous aimer, ce qui nous place sans cesse devant la fameuse injonction contradict­oire. D’ailleurs, peut-être que tous nos malheurs viennent de là. Vous auriez dû m’objecter depuis longtemps que tout est de notre faute. De fait, rien de tout cela ne serait arrivé si, au lieu de vous choyer et de vous écouter, nous vous avions fait le cadeau de vous éduquer. •

1. Voir notre dossier « Paysages, arrêtez le massacre », du mois dernier.

 ??  ?? Greta Thunberg à la Marche pour le climat, Paris, 22 février 2019.
Greta Thunberg à la Marche pour le climat, Paris, 22 février 2019.
 ??  ?? Marche « contre les féminicide­s, les violences sexistes et sexuelles », à l'initiative du collectif Noustoutes, Paris, 23 novembre 2019.
Marche « contre les féminicide­s, les violences sexistes et sexuelles », à l'initiative du collectif Noustoutes, Paris, 23 novembre 2019.

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