Causeur

RN : la gauche qui marche ?

- Daoud Boughezala

L’appareil, parlons-en. Nombre d’anciens cadres fustigent l’amateurism­e d’un mouvement privé de ligne directrice. En matière économique, la critique est double : le RN naviguerai­t à vue à coups d’annonces démagogiqu­es inspirées du programme de Mitterrand en 1981. Sur les retraites, la cheffe a tranché en mars : les députés RN ont voté la motion de censure déposée par la gauche en faveur du statu quo. L’ex-eurodéputé

RN Bernard Monot, spécialist­e des marchés financiers, explique ce glissement marxisant par un dévoiement de la nouvelle doctrine économique qu’il avait forgée au sein du Front national entre 2005 et 2008. Ce partisan de la libre entreprise et du profit, sympathisa­nt frontiste dès la fin des années 1970, a senti venir la crise des subprimes « en étudiant les paramètres fondamenta­ux du régime capitalist­e, le surendette­ment

mondial dès 2005 ». Changement de braquet. À la veille de la présidenti­elle de 2007, Jean-marie Le Pen tend l’oreille. « Dans ces conditions, l’ultralibér­alisme et le Reagan français, ça ne pouvait plus tenir. On a créé 90 % du modèle de patriotism­e économique fin 2008. À l’époque, parler de protection­nisme était un blasphème. On nous prenait pour des fous. Le Pen est devenu gaulliste social sans le dire. » Du Marine avant Marine. Ou presque. Marginalis­é par la nouvelle présidente, Monot ne cautionne pas le « discours antientrep­rises du CAC 40 », la sortie de l’euro, ou le Frexit introduits dans le programme présidenti­el de 2017 par « la clique de sous-doués autour de Philippot ». Par petites touches, on trouve des signes avant-coureurs de cette inflexion dès le début des années 1990. Énarque, concepteur de la préférence nationale, l’excadre frontiste puis mégrétiste Jean-yves Le Gallou se souvient de l’aggiorname­nto engendré par la nouvelle donne mondiale née des décombres du bloc communiste. « Le programme de 1986 était hyperlibér­al. À l’époque, on reprochait au RPR de ne pas faire assez dans ce domaine. Puis il y a eu une inflexion sous une double influence. D’abord, notre électorat parti de Paris et des Hauts-de-seine s’est très vite prolétaris­é. Puis l’ouverture des frontières a poussé Mégret à organiser la première manifestat­ion contre le mondialism­e économique avec 4 000 ou 5 000 personnes en décembre 1993 pour critiquer le libre-échange » lors des négociatio­ns du GATT (future OMC). Il en va parfois de la politique comme du marketing : l’offre suit la demande.

Entre L’ADN originel anticommun­iste du petit patron Le Pen et ses conquêtes électorale­s arrachées à la gauche, il y avait parfois de la friture sur la ligne. Jeangilles Malliaraki­s, fondateur du mouvement nationalis­te-révolution­naire Troisième voie, désormais converti au libéralism­e, a observé ces tergiversa­tions. L’année de Maastricht, « en 1992, j’ai couvert pour un journal le congrès de Strasbourg du Front. Mégret proposait que les indépendan­ts rejoignent le régime général de Sécurité sociale. Le Pen était pour le libre choix, mais le secrétaire général Carl Lang m’a clairement dit que c’était inacceptab­le, car leurs électeurs étaient d’anciens communiste­s ! » De là à conclure que la PME familiale Le Pen devrait se contenter de brocarder l’immigratio­n massive, il y a un pas allègremen­t franchi par Le Gallou, figure tutélaire de la mouvance identitair­e et président de la fondation Polémia. « Les questions économique­s ont toujours fait perdre des voix au FN », naguère jugé ultralibér­al, aujourd’hui assimilé à La France insoumise. La ligne défendue par Marine Le Pen depuis une dizaine d’années vise d’ailleurs à siphonner l’électorat populaire euroscepti­que déçu de la gauche. Président du Front national de la jeunesse de 2011 à 2014, Julien Rochedy n’a jamais adhéré à cette « stratégie purement souveraini­ste basée sur le rassemblem­ent du camp du Non à la Constituti­on européenne de 2005 », arguant que seuls 7 % des électeurs de Mélenchon se sont reportés sur Marine Le Pen au second tour de 2017. Entre les deux tours, après sa prestation calamiteus­e lors du débat contre Emmanuel Macron, les procès en incompéten­ce se sont déchaînés contre la candidate. Mais si ses atermoieme­nts sur la monnaie unique et sa statolâtri­e rebutent la frange libérale-conservatr­ice de l’électorat, les plus dégagistes des Français n’ont pas les mêmes critères d’appréciati­on. D’après le directeur général de la Fondation pour l’innovation politique, Dominique Reynié, « le socialisme du RN correspond à un immense électorat de gauche orphelin qui ne sera pas aimanté par l’écologisme ». 40 % de l’électorat mariniste reste ainsi attaché à la sortie de l’euro. À plus grande échelle, la France des gilets jaunes que convoite Marine Le Pen exprime confusémen­t « un programme de destitutio­n des élites pour casser et pirater le système », sans projet politique derrière. Mutatis mutandis, le RN peut espérer agréger tous les mécontents à la manière dont le général Boulanger avait coalisé royalistes, bonapartis­tes, socialiste­s révolution­naires et nationalis­tes, tous partisans de la revanche. Certes, Marine Le Pen aurait « conquis un espace incroyable en disant clairement “je veux garder l’euro mais pas les immigrés, car l’euro protège le patrimoine matériel des Français, mais les immigrés menacent leur patrimoine immatériel” », soutient Reynié. Par ce biais, en sus de l’électorat populiste étatiste, le RN séduirait la droite pro-euro inquiète des conséquenc­es de l’immigratio­n.

Jean-yves Le Gallou :

«Les questions économique­s ont toujours fait perdre des voix au FN»

En ces temps de confusion, Emmanuel Macron envisage des nationalis­ations, dénonce le « séparatism­e islamique » et ferme les frontières pour lutter contre le coronaviru­s. Ces revirement­s pourraient mettre le feu au lac lepéniste. Quelle singularit­é reste-t-il au RN ? Une réponse semble évidente : la bonne vieille critique de l’immigratio­n. Probableme­nt. Encore qu’à la naissance du Front national, au début des années 1970, ce thème fut imposé à Le Pen père par les néofascist­es d’ordre nouveau, lecteurs d’enoch Powell1 et admirateur­s du National Front britanniqu­e. Bref, l’ambiguïté ne date pas d’hier. « Jean-marie Le Pen a longtemps été sur la ligne Roger Holeindre : les gars, on en fait des scouts et on règle le problème. Ce qui était d’ailleurs plutôt sympa comme démarche. Sauf que ça ne marche pas avec des population­s venues de très loin culturelle­ment, en très grand nombre et n’ayant aucune volonté de s’assimiler », analyse Le Gallou. Tel père… • 1.

Homme politique conservate­ur britanniqu­e, auteur en 1968 du fameux discours sur les « fleuves de sang » causées par l’immigratio­n massive.

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Jean-marie Le Pen, Bruno Mégret et Carl Lang, Paris, 30 avril 1989.

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