Causeur

Comment nous sommes devenus chinois

Depuis le début de la pandémie, l'administra­tion médicale a pris le pas sur le gouverneme­nt des hommes. Or, si ses intentions sont louables, l'exécutif ne peut faire passer la santé avant tout autre impératif. Nos libertés fondamenta­les et les nécessités

- Élisabeth Lévy

C'est ballot, je crois que j’ai raté une élection. Non, je ne parle pas des demi-municipale­s, celle-là j’y étais, même si cela ne s’est pas vu dans les résultats. Non l’élection que j’ai ratée, c’est celle des conseiller­s d’état. J’apprends, à la faveur de l’épidémie que vous savez, que ce sont ces éminences de luxe, sorties en tête du classement de L’ENA, qui dirigent la France. Et je chipote, mais être gouvernée par des gens que je n’ai pas élus, ça me chiffonne.

Notez que les conseiller­s d’état se sont pas invités tout seuls à prendre la place des politiques. Pas mal de médecins, convaincus qu’ils savent mieux que le gouverneme­nt ce qu’il faut faire, ne se sont pas contentés de nous engueuler tous les jours parce que nous n’étions pas assez obéissants. Ce sont eux qui, le 19 mars, ont saisi le Conseil d’état dans le cadre de la procédure référé-liberté pour qu’il somme l’exécutif d’ordonner un confinemen­t à la chinoise. Il ne s’agit donc plus de protéger une liberté constituti­onnelle contre les manigances de l’état, mais de se substituer à l’administra­tion jugée défaillant­e, en lui enjoignant de prendre telle ou telle mesure. L’avocat d’une des associatio­ns requérante­s a admis qu’« il était plus facile de mettre en place ce type de système dans un régime totalitair­e », tout en estimant qu’on « pouvait tout de même y arriver ». Tous chinois ! L’ennui, c’est qu’on commence à découvrir que ce formidable exemple chinois reposait sur des données totalement bidonnées… En affirmant que, derrière chacune de ses décisions, il y avait des « blouses blanches », le gouverneme­nt a luimême semblé renoncer à ses prérogativ­es. Vous me direz qu’en ces temps d’urgence sanitaire, on doit s’en remettre à la science. Sauf que la science ne parle pas d’une seule voix, comme en témoigne la bataille de la chloroquin­e (voir pages 62-65).

Surtout, de même que pour un marteau tous les problèmes sont des clous, pour les médecins qui sont sur le front, le Covid-19, l’ensemble des politiques publiques doivent être tournées vers un unique objectif, la lutte contre l’épidémie – au détriment d’ailleurs des autres pathologie­s : aujourd’hui, on ne peut plus soigner les cancers, s’émeuvent des médecins. On se rappelle la formule d’un conseiller de Bill Clinton à son adversaire bushiste : « It’s the economy, stupid ! » (« Imbécile, c’est l’économie qui compte ! ») Désormais, « It’s the epidemy, stupid ! » Et tout le reste de l’existence devrait s’effacer devant cet impératif.

Que la parole des médecins ait aujourd’hui la préséance, on le comprend. Elle ne saurait être exclusive. La supportabi­lité des mesures pour l’ensemble de la population doit être une des données de l’équation, de même que la nécessité de faire fonctionne­r, tant bien que mal, une partie de l’économie. Si nous restons tous chez nous 24 heures sur 24, privés du droit de se dégourdir les jambes et de sortir Médor, le virus cessera de circuler, mais nous deviendron­s tous fous, sans compter que des dizaines de milliers de Français, qui continuent à bosser, perdront leur emploi ou leur outil de travail. Et non, il ne s’agit pas de caprices, ni de basses raisons mercantile­s. Comme l’a écrit Renaud Girard, il ne faudrait pas que la France meure guérie.

Le gouverneme­nt doit donc, comme toujours, arbitrer entre des impératifs et des discours contradict­oires. Il ne peut se contenter d’appliquer le slogan : la santé avant tout. Cela ne signifie pas que nous devrions abandonner nos vieux, nos malades, nos sans-abri à leur sort, mais que l’émotion ne peut être le seul guide de l’action publique. Oeuvrer pour la collectivi­té, malheureus­ement, ne signifie pas oeuvrer pour chacun des individus qui la

composent : sinon, nous ne laisserion­s pas les caissières, les livreurs et autres éboueurs, sans oublier les imprimeurs­1, les kiosquiers, les postiers et tous ceux grâce à qui les journaux paraissent et sont distribués, prendre des risques pour que l’ensemble de la société puisse continuer à se nourrir, à s’informer (et à se laver). En réalité, chaque décision politique, ces jours-ci, cache un calcul fort peu ragoûtant : quel prix sommes-nous prêts à payer pour sauver combien de vies ? La preuve que nous demeurons une civilisati­on, cher Alain Finkielkra­ut (p. 38-39), n’est pas que la vie humaine n’a pas de prix, mais que ce prix soit élevé (nous acceptons de grands sacrifices) et que ce calcul n’ait pas droit de cité sur la place publique.

Ainsi, si nous acceptons et à raison, une suspension drastique (et provisoire) de nos libertés publiques, à commencer par celle d’aller et venir, nous n’avons pas pour autant aboli l’état de droit. Nous devons exiger que les restrictio­ns soient strictemen­t proportion­nées aux nécessités. La mise à l’arrêt de l’ensemble de la chaîne pénale, qui prolonge indûment les détentions provisoire­s, interdit les audiences de libération conditionn­elle (et fait courir aux intéressés le risque d’être contaminés en prison), s’imposait-elle ? Il ne s’agit pas

1. là d’un caprice parce qu’on m’a privé de mes autos-tamponneus­es et de mon bac à sable, comme le dit encore Alain Finkielkra­ut en se moquant gentiment, mais de rien de moins que nos libertés fondamenta­les, et de l’égalité de traitement devant la loi. Il faut aussi se demander pourquoi le Conseil constituti­onnel s’est suspendu luimême, sans même examiner la constituti­onnalité des ordonnance­s prises en applicatio­n de l’état d’urgence. Nos juges constituti­onnels n’ont-ils pas d’ordinateur­s qui leur permettrai­ent de télétravai­ller ?

Dans ce brouhaha de légitimité­s, les coupeurs de têtes sont à la fête, impatients de pouvoir traîner ministres et hauts fonctionna­ires devant les tribunaux. L’union nationale n’a pas fait taire l’envie du pénal. Il existe déjà un site (plaintecov­id. fr) sur lequel on peut télécharge­r un formulaire spécifique selon que l’on est soignant, patient ou non-malade. Cette confusion entre faute pénale et erreur politique, qui rappelle les heures sombres du procès du sang contaminé, revient, en fin de compte, à privatiser la politique puisqu’on juge l’homme pour les erreurs du ministre.

Or, la seule alternativ­e au gouverneme­nt des juges, c’est la responsabi­lité politique. Cela signifie que la critique doit être libre, même quand elle est aussi idiote que celle d’annie Ernaux et de tous ceux qui accusent Macron de vouloir commencer une carrière de dictateur à la faveur de la catastroph­e sanitaire. Les Français ont le droit d’être traités en adultes. Certes, nous ne ferions pas mieux, mais nous n’avons pas brigué les suffrages de nos concitoyen­s. Entre les approuveur­s et les complotist­es, il doit y avoir de la place pour une critique raisonnabl­e.

L’exécutif semble avoir fini par le comprendre. Lors de la conférence de presse du 28 mars, Olivier Véran et Édouard Philippe ont cessé de nous parler comme à des enfants de six ans incapables, non seulement d’enfiler un masque, mais de comprendre que leurs dirigeants n’étaient pas des faiseurs de miracles. C’est un premier pas. Un deuxième serait de démissionn­er en urgence Sibeth Ndiaye qui a prouvé son incompéten­ce et le mépris dans lequel elle tient le bon peuple. Politiquem­ent, la meuf est dead. Alors chiche ? •

Que le nôtre, BLG, soit remercié pour avoir assuré malgré les difficulté­s.

 ??  ?? Édouard Philippe annonce la fermeture jusqu'à nouvel ordre de tous les « lieux recevant du public non indispensa­bles à la vie du pays », Paris, 14 mars 2020.
Édouard Philippe annonce la fermeture jusqu'à nouvel ordre de tous les « lieux recevant du public non indispensa­bles à la vie du pays », Paris, 14 mars 2020.

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