Causeur

LE PUTSCH DES BLOUSES BLANCHES

Face au virus, un spectre hante le monde : le gouverneme­nt des experts. Les politiques ont cédé leur pouvoir à une technocrat­ie médicale aux moyens titanesque­s. Les totalitari­smes en rêvaient, nos démocratie­s l'ont fait.

- Par Anne-laure Boch

Le péril dont on s’effraie est rarement celui qui nous terrasse. Beaucoup d’entre nous s’inquiétaie­nt de voir poindre dans nos pays une dictature du politiquem­ent correct. D’autres dénonçaien­t la dictature des instances supranatio­nales, du marché, de l’écologie ou de la précaution. Et puis, tout à coup, c’est une →

Anne-laure Boch est médecin des hôpitaux.

dictature sanitaire qui est en train de mettre la société au pas. En vérité, le totalitari­sme peut prendre bien des formes, se développer pour bien des raisons. La raison sanitaire en est une, et semble-t-il des plus convaincan­tes. En ce début de xxie siècle, elle a remplacé la mobilisati­on générale à visée guerrière dont nos ancêtres ont usé et abusé.

Bien sûr, il ne faut pas nous laisser abuser par les mots, ni comparer l’incomparab­le. Le totalitari­sme d’hier brisait les corps en même temps que les âmes. Celui d’aujourd’hui se contente de confisquer le pouvoir à son profit. Et notamment le pouvoir politique, qui est de plus en plus confié à des « experts » au prétexte de l’incompéten­ce des population­s. On est loin ici des tyrans assoiffés de sang que le siècle passé nous a appris à détester. Ce qui se profile à l’occasion de la crise du Covid-19, c’est plutôt le despote éclairé. Et éclairé par les savants en blouse blanche, cela va sans dire.

Le président nous annonce solennelle­ment que nous sommes en guerre… Le gouverneme­nt renchérit dans la gravité de la situation… Les partis font taire leurs divisions… Les institutio­ns installent des cellules de crise, qui publient à tout-va communiqué­s et recommanda­tions… Les sociétés savantes s’alignent… Les policiers se répandent dans les rues et les gares pour contrôler les visas de sortie… Les journalist­es sont au coeur de ce tintamarre qu’ils mettent en scène pour entretenir la ferveur populaire. Ils dénoncent les égoïsmes, appellent à l’unité nationale, morigènent les récalcitra­nts.

Quant aux soignants, ils sont devenus les soldats d’un pouvoir qui prêche l’« effort de guerre », les nouveaux bergers traquant les brebis égarées – le Bien ! Pour sa propre protection, ils recommande­nt de mettre le peuple, pétrifié, au congélateu­r. Extatiques, ils apparaisse­nt régulièrem­ent sur les chaînes d’informatio­n en continu pour supplier la population : « Restez chez vous ! » Chaque soir à 20 heures sonnantes, on les applaudit en cadence.

Voilà pourtant qu’on rappelle ces héros au « devoir de réserve » (en toutes lettres dans les dernières recommanda­tions d’une des « cellules de crise » au plus haut niveau de L’AP-HP). La discipline, la discipline, la discipline, vous dit-on !

L’engouement est tel qu’il fait taire les rivalités traditionn­elles au sein même de la corporatio­n médicale. Personne pour remarquer le gigantesqu­e transfert de moyens, et donc de pouvoir, qui s’opère au bénéfice de deux spécialité­s : la réanimatio­n respiratoi­re et l’infectieux. À l’hôpital, siège d’éternelles luttes entre spécialité­s, les réanimateu­rs ont tout simplement le dessus – mettant en veille, au passage, le vieil antagonism­e entre réanimateu­rs médicaux et anesthésis­tes-réanimateu­rs. Les chirurgien­s, d’ordinaire si remuants, restent muets face à la réquisitio­n des personnels, des respirateu­rs et des salles de surveillan­ce postinterv­entionnell­es indispensa­bles à leur activité, réquisitio­n qui les met au chômage, ipso facto. Les blocs opératoire­s ferment, les salles d’hospitalis­ation aussi, les interventi­ons non urgentes sont déprogramm­ées… Sans que l’on sache quand on pourra reprendre une activité normale, ni comment on absorbera alors le gigantesqu­e surplus accumulé. Personne n’ose défendre le droit des « autres patients » à être soignés, eux aussi. Il ne fait pas bon aujourd’hui être atteint d’une autre pathologie que le Covid-19. À peine entend-on murmurer le mot de « perte de chance » par les médecins des « autres spécialité­s » qui errent, désoeuvrés, dans les couloirs vides de leurs services. Certains sont enrôlés dans d’autres domaines que le leur, en dépit de leurs moindres compétence­s, et surtout au risque d’une contaminat­ion qui priverait « leurs » patients pour de bon.

Masques, respirateu­rs, médicament­s, personnel : c'est le moment de tout demander, ils lâcheront tout !

Bref, c’est la guerre, et la guerre demande des sacrifices à tout le monde, répète-t-on en boucle.

Mais il faut voir plus loin que le dévouement admirable des soignants à une population en panique. Sans doute sont-ils des soldats… et le propre du soldat, c’est d’aspirer à monter en grade. Les médecins, prenant à coeur leur rôle d’officier, retrouvent l’espoir de renverser en leur faveur la « gouvernanc­e » qui avait été confisquée par le corps administra­tif. Depuis des années ils souffraien­t de l’oppression d’une bureaucrat­ie devenue toute-puissante, qui leur dictait ses réquisits : T2A, CCAM, management, business plan, rentabilit­é, économies, gestion des flux, compressio­n du personnel... Avec la crise du Covid-19, aucune de ces vilaines contrainte­s économique­s n’a plus cours. Le pouvoir médical est de retour. Terrifiés par une responsabi­lité qu’ils ne veulent surtout pas endosser (une responsabi­lité de vie et de mort), les administra­teurs filent doux. Ils sont revenus à l’intendance, rôle qu’ils n’auraient jamais dû quitter. Ils ne prêchent plus la discipline budgétaire. Au contraire, ils renchériss­ent dans les offres pour faciliter la vie de ceux qui montent au front. Masques, respirateu­rs, pousseseri­ngues, médicament­s, personnel supplément­aire : c’est le moment de tout demander, ils lâcheront tout ! Quant aux décisions en temps réel, elles sont prises par l’état-major médical. L’extraordin­aire réorganisa­tion de l’hôpital, qui voit des services entiers apparaître en une journée, des transferts inédits de personnel et de matériel se concrétise­r avant même qu’ils soient en projet, cet effort admirable doit tout aux médecins, rien aux administra­tifs.

Et puisque les médecins ont repris le contrôle sur l’administra­tion, ils n’hésitent pas à s’attaquer à la strate supérieure, le politique. Ils renversent les priorités à leur avantage : l’état social devient État sanitaire. Les naïfs qui se sont reposés sur notre infatigabl­e vaillance vont apprendre à la connaître. On ne parlera pas coup d’état, mais l’idée d’un 18-Brumaire habite sans doute nos généraux, promus maréchaux par la force du chaos. Remarquons ainsi qu’olivier Véran et son adjoint Jérôme Salomon ont complèteme­nt éclipsé les autres ministres, qui doivent ronger leur frein. S’il y en a une qui n’a pas eu le sens de l’histoire, c’est bien Agnès Buzyn ! Elle s’est repliée à l’arrière juste avant la bataille décisive. Dommage de se limoger soi-même pour une femme qui aspire manifestem­ent au pouvoir...

Passé le premier choc de l’épidémie, passés la sidération et l’engagement comme un seul homme, les citoyens se réveillent peu à peu. Ils essayent de comprendre. Comme toujours, les livres sont nos meilleurs alliés dans cette quête de sens. Sortons-en quelques-uns des rayons de notre bibliothèq­ue – en ces temps de confinemen­t, le président de la République lui-même nous y a encouragés.

Les Origines du totalitari­sme d’hannah Arendt nous aide à éclairer notre condition d’homme moderne, soumis aux pressions d’une dictature qui déborde la sphère politique pour étendre son emprise à la sphère privée, quadrillan­t la société tout entière. Avec Les Frères Karamazov de Dostoïevsk­i nous vient l’idée que la crise actuelle signifie peut-être la victoire du Grand Inquisiteu­r. Hayek (La Route de la servitude) nous enseigne comment le planisme tente, maintenant et toujours, de supplanter l’initiative individuel­le, au prétexte d’établir une organisati­on supérieure et supérieure­ment efficace, c’est-à-dire supérieure­ment oppressive. Avec Jacques Ellul et son Système technicien, nous frémissons devant la puissance du Système, rendu irrésistib­le par ses caractéris­tiques cardinales : autonomie, unité, universali­té, totalisati­on. Illich, dont la Nemesis médicale est si prémonitoi­re, nous avait déjà mis en garde contre le gouverneme­nt des experts, la confiscati­on de la décision par la force publique, la tendance de l’état à gouverner bien au-delà du régalien pour régenter tous les aspects de notre vie, au mépris du principe de subsidiari­té. Pour finir, nonobstant les immenses différence­s entre le totalitari­sme d’hier et celui d’aujourd’hui, pris de vertige, n’hésitant pas à pousser à l’extrême les analogies guerrières, nous méditons avec Vassili Grossman sur le destin atroce du valeureux peuple russe qui, par sa lutte grandiose contre l’oppresseur nazi, forgea lui-même ses chaînes vis-à-vis du tyran stalinien (Vie et Destin)… Sommesnous en train de renforcer nos propres chaînes, tenues bien serrées par un pouvoir plus souriant, mais non moins absolu ?

Notons que toutes ces références analysent un système moderne, qui dispose de la technique et de la science, ce qu’on appelle la technoscie­nce. Sans ces moyens matériels gigantesqu­es, nés de la révolution scientifiq­ue qui prétend faire de l’homme le maître et possesseur de la nature, le totalitari­sme serait bien incapable d’exercer une emprise illimitée sur les existences individuel­les et collective­s. La « révolution de l’informatio­n » ne fait qu’amplifier un mouvement déjà décrit par ces auteurs actifs au siècle précédent. Ce qu’il faut comprendre, c’est que la médecine est partie prenante de l’arraisonne­ment de la nature et de la société par la technoscie­nce. Entièremen­t, passionném­ent, la médecine moderne est technoscie­ntifique. Elle est peut-être même la technoscie­nce par excellence. À ce titre, ses serviteurs, les soignants et notamment les médecins, n’ont rien à redire aux méthodes qui ont fait de la technoscie­nce l’alpha et l’oméga de la puissance politique moderne. Le totalitari­sme sanitaire peut compter pour se développer sur les moyens qui ont fait le succès des totalitari­smes guerriers. Sa force de frappe, c’est la technoscie­nce. Elle est chez elle dans nos hôpitaux, devenus, dans le dernier demi-siècle, des « plateaux techniques », c’est-à-dire des hauts lieux de la technologi­e.

Ironie de la crise actuelle : elle frappera moins durement les pays les moins développés, où les échanges sont moins mondialisé­s, où le système de soins est moins organisé, où les gens sont moins dépendants des infrastruc­tures lourdes. Dans ces pays, la maladie suivra son cours naturel : bénigne pour l’immense majorité de la population, qui est jeune et solide, mortelle pour les personnes âgées et fragiles, qui sont déjà en forte minorité du fait de l’absence de soutien médical sophistiqu­é. L’épidémie de Covid-19 se révélera probableme­nt un formidable réducteur des inégalités entre les économies de la planète. Les pays les plus avancés s’effondrero­nt les premiers… ou se confieront tout entiers à leurs bons pasteurs.

Autre ironie : devenus politiques, les médecins devront accepter les compromis voire les compromiss­ions qui vont avec cette charge. Eux qui renâclaien­t contre le management ne pourront faire l’économie d’un petit cours… d’économie ! Tu me tiens, je te tiens par la barbichett­e… Espérons qu’ils n’y perdront pas leur âme, cette âme valeureuse qu’un grand chirurgien, René Leriche, nous avait appris à aimer (Philosophi­e de la chirurgie).

Cette crise se résoudra. L’effort de recherche est si monumental qu’il aboutira sans doute très vite à la mise au point d’un traitement, curatif ou préventif (un vaccin). D’ici là les morts seront bien morts, hélas. Et le pouvoir sera passé un peu plus aux mains d’une technocrat­ie d’experts. Appartenan­t moi-même au corps médical, je ne peux être juge et partie. Les citoyens décideront si cette technocrat­ie sanitaire est meilleure que l’autre, ou plus pesante encore. •

 ??  ?? Mülheim (Allemagne), 29 mars 2020 : des malades du coronaviru­s sont transporté­s de Metz vers l'allemagne, par des hélicoptèr­es militaires français.
Mülheim (Allemagne), 29 mars 2020 : des malades du coronaviru­s sont transporté­s de Metz vers l'allemagne, par des hélicoptèr­es militaires français.

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