Causeur

Garde ta main, je reprends la mienne !

- Élisabeth Lévy

Nous savons avec Aristote que l’homme est un animal social. La pandémie de Covid-19 nous rappelle a contrario qu’il est aussi un animal tactile, il suffit de voir des singes se frotti-frotter pour comprendre que cela ne date pas d’hier.

Nous avons besoin de nous toucher. Parfois, c’est pour manifester notre hostilité : de même que le geste de trinquer, devenu une des marques de la complicité, visait originelle­ment à mélanger les contenus des verres pour prévenir les empoisonne­ments, la poignée de main a paraît-il été inventée pour vérifier que l’autre ne dissimulai­t pas une arme. Aujourd’hui, elle scelle un accord, exprime de l’affection, de l’empathie, de la complicité. Pendant la campagne présidenti­elle, on a beaucoup parlé de la poignée de main de Macron. S’il avait pu serrer la main à tous les Français, il aurait peut-être été élu avec 100 % des voix. En se frottant, en se caressant, en se touchi-touchant et même en se battant, on se reconnaît comme appartenan­t à la même espèce. Refuser une main tendue est considéré comme une forme de séparatism­e anthropolo­gique, un manquement à l’égale dignité des êtres humains, bref, une insulte.

Or, nous voilà désormais obligés de respecter un nouveau commandeme­nt : tu ne toucheras point ton prochain. Une aubaine pour les misanthrop­es, les ashkénazes, et les autistes dysfonctio­nnels comme notre amie Peggy Sastre, qui voient leur mode de vie devenir la règle (voir pages 53-55).

Cette crise nous rappelle que, comme le disait Sartre, l’enfer, c’est les autres. Nous sommes donc invités à nous tenir à distance et à limiter, voire à proscrire les contacts physiques, y compris par le truchement d’objets. Cette rose amoureusem­ent cueillie, comme la salière que vous demande votre commensal, peuvent devenir l’arme d’un crime inconscien­t.

En réalité, l’épidémie accélère une tendance déjà à l’oeuvre. Les ennemis invisibles qui pullulent angoissent nombre de nos contempora­ins qui, bien avant qu’on ait entendu parler du coronaviru­s, se lavaient les mains 300 fois par jour et tenaient les portes avec des lingettes. Il y a peu, une publicité montrait toutes les saletés invisibles ramassées par une main d’enfant.

Ainsi, l’interdicti­on de l’intimité physique – rebaptisée « interactio­n sociale », comme s’il fallait nous en dégoûter –, rejoint le fantasme de la dématérial­isation, du sans-contact, de la vie virtuelle. Nous voilà plongés pour de vrai dans le monde merveilleu­x du télétravai­l et de l’amour à distance. Malheureus­ement, c’est aussi le monde de l’industrie sans usines, comme l’a révélé notre incapacité à produire des masques, des tests et toutes sortes d’autres biens, si cruellemen­t nécessaire­s ces jours-ci.

Certes, il n’est pas nécessaire­ment mauvais que les collants et les embrasseur­s compulsifs retrouvent de meilleures manières. Quoi qu’il en soit, nous aurons découvert à cette occasion que nous pouvions mener une existence sociale et même politique désincarné­e. Le spectacle d’édouard Philippe répondant à des parlementa­ires disséminés sur le territoire était à cet égard assez bluffant. La technologi­e nous apporte le monde à domicile, c’est d’ailleurs la raison pour laquelle nous ne mettons guère ce temps à profit pour méditer. Pendant le confinemen­t, le brouhaha continue. Certains rêvent de pérenniser ces usages et d’entrer définitive­ment dans l’ère des mesures barrière. Demain des chefs d’entreprise se diront peut-être que ce mode de fonctionne­ment est très avantageux : pas de loyers à payer et pas de complots de machine à café. Nous aurons tous des mains blanches, mais nous n’aurons pas de mains.

Bien sûr, il faut respecter les consignes du professeur Salomon. Il est cependant assez angoissant que l’état se mêle, même avec les meilleures raisons du monde, des affaires de nos corps. Je m’attends chaque jour à voir le président déclarer à la télévision : « Mes chers compatriot­es, plus de sexe ! » Après tout, les relations charnelles sont certaineme­nt un facteur de propagatio­n du virus, surtout qu’il y en a qui ne se contentent pas de leur officiel.

En attendant, pour la plupart d’entre nous, se saluer avec le pied ou s’embrasser avec le coude, ce n’est pas ça. A-t-on jamais entendu parler d’un coude baladeur ? « Donne-moi ta main camarade, j’ai cinq doigts moi aussi, on peut se croire égaux. » •

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