L'es­prit de l'es­ca­lier

Causeur - - SOMMAIRE N° 79 – MAI 2020 - Alain Fin­kiel­kraut

« L'es­prit de l'es­ca­lier », l'émis­sion culte d'alain Fin­kiel­kraut et d'éli­sa­beth Lé­vy, est de re­tour en ex­clu­si­vi­té une fois par mois sur RNR.TV.

ÉTAT ENVAHISSAN­T OU ÉTAT FAIBLE ?

Dans un ré­cent en­tre­tien au Fi­ga­ro, Pierre Manent af­firme que « la ra­pi­di­té, la com­plé­tude, l’al­lé­gresse avec les­quelles l’ap­pa­reil ré­pres­sif s’est mis en branle font un pé­nible contraste avec la len­teur, l’im­pré­pa­ra­tion, l’in­dé­ci­sion de la po­li­tique sa­ni­taire ». Et il dé­nonce le risque de voir cette crise « four­nir à l’état une jus­ti­fi­ca­tion per­ma­nente pour un état d’ur­gence per­ma­nent ». Pierre Manent est sans doute notre plus grand pen­seur po­li­tique mais, sur ce point, il me pa­raît faire fausse route. Em­ma­nuel Ma­cron, qui vou­lait pro­mou­voir la France au rang de « start-up na­tion » et qui mi­sait sur la mo­bi­li­té pour ré­gler tous ses pro­blèmes, s’est ré­so­lu, la mort dans l’âme, à fi­ger l’éco­no­mie. Au­cune al­lé­gresse ré­pres­sive dans le confi­ne­ment, mais l’es­poir qu’il se­ra ef­fi­cace et que la ma­chine éco­no­mique pour­ra tour­ner bien­tôt à plein ré­gime. Si de­main le gou­ver­ne­ment dé­cide de tes­ter, de fi­cher, de tra­cer, d’iso­ler et de mettre en qua­ran­taine, ce ne se­ra pas pour sa­tis­faire je ne sais quelle pul­sion dis­ci­pli­naire ou pu­ni­tive, ce­la ne vou­dra pas dire qu’il s’aban­donne à sa pente des­po­tique, mais qu’il met tout en oeuvre pour re­ve­nir dans les meilleurs dé­lais à la nor­male. L’état d’ex­cep­tion n’est pas une au­baine pour l’exé­cu­tif, c’est une pa­ren­thèse dou­lou­reuse.

Cette crise ré­vèle notre ex­tra­or­di­naire ca­pa­ci­té de nous men­tir à nous-mêmes et de nous payer de mots. Nous nous vou­lons dé­gri­sés parce que mo­dernes et nous fuyons plus que nos an­cêtres la réa­li­té dans la fable. L’idéo­lo­gie a rem­pla­cé la su­per­sti­tion : on se re­pré­sente l’état comme un Lé­via­than re­dou­table, alors qu’il n’en mène pas large et même qu’il claque des dents. Per­sonne au­jourd’hui ne tremble de­vant le pou­voir po­li­tique. Ce sont les po­li­tiques qui tremblent de­vant le pou­voir ju­di­ciaire, le pou­voir mé­dia­tique et ce­lui des ré­seaux so­ciaux. Sur­veiller et pu­nir : ain­si peut-on ré­su­mer dé­sor­mais non l’ac­tion des po­li­tiques, mais le sort qu’on leur ré­serve.

Un col­lec­tif d’avo­cats épau­lant l’ex-au­teur des « Gui­gnols de l’in­fo », Bru­no Gac­cio, a lan­cé une plate-forme, plain­te­co­vid.fr, des­ti­née à fa­ci­li­ter le dé­pôt de plainte en jus­tice à l’aide de dos­siers pré­rem­plis. Un compte en re­cense le nombre. L’ob­jec­tif de

200 000 pro­cé­dures a été fixé. Le voi­là, notre cau­che­mar, et ce cau­che­mar n’a rien d’or­wel­lien. L’ère des pri­son­niers po­li­tiques est de­puis long­temps ré­vo­lue mais, avec les pro­cès des grands res­pon­sables qui s’ac­cu­mulent, et le Nu­rem­berg du co­ro­na­vi­rus que cer­tains nous an­noncent en se lé­chant les ba­bines, une nou­velle époque prend forme : celle des po­li­tiques pri­son­niers.

Nous nous vi­vions comme maîtres et pos­ses­seurs de la na­ture. L’ac­tuelle pan­dé­mie dé­montre que notre maî­trise ne nous pro­tège pas des ca­tas­trophes et qu’elle peut même contri­buer à les pro­vo­quer. Mais à ce rap­pel de la fi­ni­tude, les nou­veaux pro­cu­reurs ré­pondent par un dé­ni de la fi­ni­tude. L’exé­cu­tif, pour eux, est cen­sé tout sa­voir, tout pré­voir et tout pou­voir. Ses er­reurs, ses tâ­ton­ne­ments, ses éven­tuels re­tards de­viennent des crimes. L’in­cer­ti­tude est niée, la tra­gé­die aus­si. Le vent mau­vais du po­pu­lisme pé­nal souffle sur la France.

LA RÉ­PU­BLIQUE DES AYANTS DROIT

Cette crise ayant dis­si­pé les der­nières illu­sions de la mon­dia­li­sa­tion heu­reuse, « al­lons-nous re­trou­ver une cer­taine af­fec­tion pour ce que nous sommes, es­sayer de nous ren­for­cer à par­tir de notre être na­tio­nal ? » de­mande Pierre Manent. Je me →

pose la même ques­tion que lui et je dois avouer que je suis scep­tique. Car le « nous » que nous pour­rions for­mer est ron­gé par la mé­fiance et même par la co­lère. Les cou­teaux sont ai­gui­sés dans l’ombre et une san­glante ba­taille se pré­pare. On ap­plau­dit, tous les soirs, les soi­gnants et, comme l’écrit Syl­vain Tes­son, ces ova­tions sont « la nou­velle li­tur­gie laïque de la France ». Mais, pour le reste, l’in­gra­ti­tude règne. Pas de mer­ci pour l’ef­fort lo­gis­tique qui a per­mis, même au pic de l’épi­dé­mie, de n’avoir ja­mais à trier les ma­lades. Pas de mer­ci pour le ra­pa­trie­ment, dans des condi­tions ex­trê­me­ment dif­fi­ciles, des 130 000 Fran­çais qui se trou­vaient à l’étran­ger. Pas de mer­ci pour le trans­fert des ma­lades vers des hô­pi­taux non sa­tu­rés, en train, en avion ou en hé­li­co­ptère. Pas de mer­ci pour la mise au chô­mage par­tiel de plus de 11 mil­lions de sa­la­riés. Ces bien­faits sont des dus. L’état-pro­vi­dence tend à trans­for­mer les ci­toyens en ayants droit vin­di­ca­tifs et per­pé­tuel­le­ment que­rel­leurs. Le grief et l’ac­cu­sa­tion ab­sorbent l’es­sen­tiel de l’ac­ti­vi­té ci­vique. Il y a de moins en moins de place pour une culture de la par­ti­ci­pa­tion et de la res­pon­sa­bi­li­té. Une na­tion d’ayants droit ja­mais contents est-elle en­core une na­tion ?

QU'EST-CE QUE VIVRE ?

Quand j’ai en­ten­du Marc Bon­nant, l’avo­cat suisse élé­gant et élo­quent, dire sur l’an­tenne de Réac n’roll qu’il pré­fé­rait une vie ris­quée, in­tense et aris­to­cra­tique à une exis­tence sé­cu

ri­taire, in­dif­fé­ren­ciée et in­ter­mi­nable, j’ai d’abord pen­sé : « Quelle classe ! » Et puis, j’ai ima­gi­né le scé­na­rio sui­vant : un homme dé­cide, pour échap­per à sa mé­diocre rou­tine, de des­cendre à ski la piste noire de Wen­gen sans bâ­ton et avec un ban­deau sur les yeux. Lan­cé tout schuss, il heurte de plein fouet une pai­sible fa­mille en va­cances et il la laisse sur le car­reau. Son choix de l’au­dace et de l’aven­ture ne le hausse pas au-des­sus du com­mun des mor­tels, il ne fait pas de lui un aris­to­crate, mais un gros con de chauf­fard. Mettre en pé­ril la sé­cu­ri­té des autres pour sa­tis­faire son goût de l’in­ten­si­té, ce n’est pas noble, c’est ignoble.

Il est vrai, ce­pen­dant, que si, pour nous autres mo­dernes, la san­té est l’al­pha de l’exis­tence – « le pre­mier bien et le fon­de­ment de tous les autres », di­sait Des­cartes –, elle n’en est pas l’omé­ga. Quand le Con­seil scien­ti­fique a ré­cla­mé la pro­lon­ga­tion du confi­ne­ment de ceux qu’on ap­pelle les sé­niors, ceux-ci ont pro­tes­té. La vie au­then­ti­que­ment hu­maine ne se ré­duit pas à la vie phy­sio­lo­gique, ont-ils dit. Et ils ont été en­ten­dus : ce qui était, au dé­part, une contrainte, est de­ve­nu une re­com­man­da­tion. À charge pour les plus fra­giles qui sont ex­po­sés aux formes graves de la ma­la­die, de me­su­rer les risques qu’ils prennent. Et l’en­jeu est de taille : le co­ro­na­vi­rus nous ayant pla­cés sous l’au­to­ri­té de la mé­de­cine, il ne fau­drait pas, pour au­tant, que nous nous lais­sions confi­ner dans une dé­fi­ni­tion ex­clu­si­ve­ment sa­ni­taire de la vie.

L'ÉCOLE DU CARE

Fal­lait-il rou­vrir les écoles fran­çaises à par­tir du 11 mai ? Dis­po­sant, comme tout le monde, d’in­for­ma­tions contra­dic­toires sur ce que le vi­rus fait aux en­fants, je ne sau­rais ré­pondre. Mais je constate, avec tris­tesse, que les ad­ver­saires de la re­prise n’ex­priment nul re­gret de tout ce temps per­du pour l’étude, et que ses par­ti­sans n’in­voquent ja­mais le be­soin des élèves d’ap­prendre, de sa­voir, d’élar­gir leur es­prit : ils mettent ex­clu­si­ve­ment l’ac­cent sur le be­soin de so­cia­li­ser et de s’ex­pri­mer. Pour une professeur­e de phi­lo­so­phie in­ter­ro­gée par l’heb­do­ma­daire Marianne, il s’agit de « par­ler avec les élèves des an­goisses nées du confi­ne­ment avant de fo­ca­li­ser sur les pro­grammes qu’il fau­drait fi­nir. Dé­ri­soires les exer­cices de maths et la dis­ser­ta­tion ! » Ce qui compte, c’est le bie­nêtre des en­fants. « La conti­nui­té pé­da­go­gique est aus­si et sur­tout une conti­nui­té du lien et de l’échange. » Et, dans Le Monde, une professeur­e de fran­çais dans un col­lège du Mor­bi­han pré­vient : « Il n’est pas ques­tion de faire as­seoir les élèves en di­sant : “Ou­vrez le ma­nuel à telle page !” Ils au­ront be­soin de par­ler. » Rap­pe­lons que le Mor­bi­han a été épar­gné par l’épi­dé­mie. Mais peu im­porte en vé­ri­té : le stress des en­fants et des ado­les­cents est réel et il doit être trai­té. L’école du care a rem­pla­cé l’école de la trans­mis­sion. Les pro­fes­seurs ne sont plus des in­ter­ces­seurs, mais des soi­gnants comme les autres. On ne leur de­mande plus de pen­ser mais de pan­ser. Et, à ceux qui croient que cette si­tua­tion est tem­po­raire, Ro­dri­go Are­nas, le pré­sident de la prin­ci­pale fé­dé­ra­tion de pa­rents d’élèves, ré­pond : « L’école de l’après-co­vid ne res­sem­ble­ra pas à celle que nous connais­sons. […] Elle doit se pré­oc­cu­per des plus fra­giles, fa­vo­ri­ser à tout prix la co­opé­ra­tion, bref, culti­ver ce sens du col­lec­tif dont nous avons tant be­soin face à la con­jonc­tion dé­lé­tère des in­té­rêts par­ti­cu­liers. »

La lec­ture est-elle un acte col­lec­tif ? Et la ré­dac­tion d’un de­voir d’his­toire ou d’une dis­ser­ta­tion ? À l’évi­dence, non. Mais c’est pré­ci­sé­ment avec la so­li­tude du tra­vail in­tel­lec­tuel qu’il s’agit d’en fi­nir car, aux yeux de la FCPE, l’école n’a pas pour mis­sion de for­mer des per­sonnes culti­vées, mais de fa­çon­ner des braves filles et des braves gars cha­leu­reux, sym­pas, ou­verts aux autres. Cet obs­cu­ran­tisme com­pas­sion­nel a fait dé­jà beau­coup de ra­vages à l’école. Il était, ces der­nières an­nées, re­mis en ques­tion. Le voi­ci qui re­vient en force à la fa­veur de la crise que nous tra­ver­sons. Ce qui m’amène à pen­ser que le monde d’après, ce se­ra le pire du monde d’avant.

LA NOU­VELLE DÉ­FI­NI­TION DE L'ES­SEN­TIEL

Le tri­bu­nal de Nan­terre avait or­don­né à Ama­zon de mieux pro­té­ger ses sa­la­riés et de li­mi­ter, d’ici là, ses ac­ti­vi­tés aux pro­duits es­sen­tiels. La cour d’ap­pel de Ver­sailles vient de confir­mer la dé­ci­sion en élar­gis­sant le do­maine de l’es­sen­tiel. Les pro­duits au­to­ri­sés se dé­clinent ain­si : « high-tech », « in­for­ma­tique », « tout pour les ani­maux », « san­té et soins du corps », « nu­tri­tion », « pa­ra­phar­ma­cie », « épi­ce­rie », « bois­sons et en­tre­tien ». L’éven­tail s’élar­git, mais le livre reste ex­clu. L’époque où Pé­guy pou­vait dire « le vrai né­ces­saire, le pain et le livre » n’est plus la nôtre. On dé­plore au­jourd’hui l’in­ter­rup­tion des ac­ti­vi­tés cultu­relles et, en même temps, on of­fi­cia­lise, en ran­geant le livre dans la ca­té­go­rie du su­per­flu, la mort de la culture au sens hu­ma­niste du terme. •

Pa­ris, 1er mai 2020.

Des en­fants d'in­fir­miers et de mé­de­cins sont ac­cueillis à l'école pri­vée Saint-pierre-fou­rier, Pa­ris, 30 avril 2020.

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