Les droits du sol

La trêve tou­ris­tique im­po­sée par la crise sa­ni­taire est in­es­pé­rée. Voi­ci en­fin l'oc­ca­sion de ré­flé­chir à l'ave­nir d'un sec­teur met­tant en pé­ril les sites et mo­nu­ments qui font la France.

Causeur - - SOMMAIRE N° 80 – JUIN 2020 - Bé­ré­nice Le­vet

Au len­de­main de l’in­cen­die qui a gra­ve­ment en­dom­ma­gé la ca­thé­drale Notre-dame de Pa­ris, on a vu se for­mer à quelques en­ca­blures, en face du pa­lais de jus­tice, des grappes de tou­ristes, le re­gard, ou plu­tôt le smart­phone, pro­thèse et sub­sti­tut de l’oeil tou­ris­tique, tour­né vers les hau­teurs. Qu’ob­ser­vaien­tils ? La flèche de la Sainte-cha­pelle. Celle de Notre-dame ve­nait de s’ébou­ler et le cir­cuit ba­li­sé par les tour-opé­ra­teurs pro­met­tait une flèche ? Qu’à ce­la ne tienne, on leur en a dé­go­té une autre !

Soup­çon­nant que ce pas de cô­té ne re­le­vait nul­le­ment de quelque ini­tia­tive per­son­nelle de guides ins­truits des beau­tés pa­ri­siennes – car s’il est bien une chose d’in­con­ce­vable dans l’uni­vers tou­ris­tique, c’est l’idée même de pas de cô­té, d’ini­tia­tive in­di­vi­duelle –, j’ai me­né l’en­quête. Et j’ai dé­cou­vert qu’en ver­tu de sa proxi­mi­té avec la ca­thé­drale mu­ti­lée, la Sainte-cha­pelle avait été élue par l’in­dus­trie tou­ris­tique et la presse spé­cia­li­sée comme « al­ter­na­tive éco­no­mique » à Notre-dame, mo­nu­ment de « rem­pla­ce­ment lo­gique » – lo­gique se­lon la ra­tio­na­li­té cal­cu­lante des of­fi­cines de tou­risme : sise dans l’île de la Ci­té, la Sainte-cha­pelle per­met de ne pas trop dé­vier de l’iti­né­raire ha­bi­tuel.

Cette anec­dote condense à elle seule l’es­prit du tou­risme, ac­ti­vi­té à l’ar­rêt dont on sou­haite vi­ve­ment qu’elle ne re­prenne pas, du moins dans les mo­da­li­tés dé­vas­ta­trices qu’on lui connaît.

Nous ne haïs­sons pas les voyages, ni les tou­ristes d’ailleurs. Nous haïs­sons ce que les voyages et les tou­ristes sont de­ve­nus. Le tou­risme de masse nous a été im­po­sé. Au len­de­main de la Se­conde Guerre mon­diale, l’heure est à la re­cons­truc­tion ma­té­rielle du pays, pas à la re­cons­truc­tion mo­rale et ci­vi­li­sa­tion­nelle es­pé­rée par Si­mone Weil. L’éco­no­mie triomphe de toute autre consi­dé­ra­tion. Mo­der­ni­sa­tion, ren­ta­bi­li­té, ef­fi­ca­ci­té… sont les maîtres mots de cette lo­gique dans la­quelle s’ins­crit le tou­risme de masse. Ce­lui-ci va bou­le­ver­ser le vi­sage de la France, sans que ja­mais on ne se de­mande ce qu’on est en train de faire.

Alors que le tou­risme de masse n’a pas en­core re­pris, nous sommes dans un entre-deux pro­pice à la ré­flexion, loin des miè­vre­ries de Ni­co­las Hu­lot. As­pi­rons-nous à de­meu­rer la pre­mière des­ti­na­tion tou­ris­tique mon­diale, sta­tut éco­no­mique bé­né­fique et rui­neux sous tous les autres as­pects ? Y a-t-il là vé­ri­ta­ble­ment ma­tière à nous en­or­gueillir ?

La dé­mons­tra­tion a été faite que l’éco­no­mie pou­vait n’avoir pas le der­nier mot, au­tre­ment dit, que nous de­meu­rions une ci­vi­li­sa­tion, comme l’a ob­ser­vé Alain Finkielkra­ut. Or, une ci­vi­li­sa­tion ne sau­rait igno­rer la ques­tion de la beau­té, non plus que celle du sort ré­ser­vé à ces té­moins de pierre de son pas­sé que sont les mo­nu­ments, toutes deux mises en pé­ril par le tou­risme tel qu’il se pra­tique au­jourd’hui. Ne nous ber­çons pas d’illu­sions, si nos res­pon­sables po­li­tiques ont pu se mon­trer har­dis face à la lo­gique éco­no­mique, c’est qu’ils lui op­po­saient la vie bio­lo­gique, mais la chose est bien plus in­cer­taine lors­qu’il s’agit de prendre fait et cause pour la pré­ser­va­tion de la phy­sio­no­mie d’un pays et de faire va­loir la beau­té des lieux. Cette beau­té dont on fait vo­lon­tiers un ar­gu­ment de vente, mais nul­le­ment un prin­cipe ci­vi­li­sa­tion­nel non né­go­ciable.

La ba­taille, si elle a lieu, pro­met d’être rude. Le vi­sage de la France au­jourd’hui, et sin­gu­liè­re­ment son en­lai­dis­se­ment, est en grande par­tie im­pu­table à l’im­pé­ra­tif éco­no­mique. Notre pa­tri­moine na­tu­rel et ar­chi­tec­tu­ral a be­soin de paix, de si­lence, de so­li­tude… il ne s’agit pas de sou­hai­ter qu’un in­cen­die ou une pan­dé­mie nous dé­livre des tou­ristes, mais de prendre la ques­tion au sé­rieux.

Dans les se­maines qui ont sui­vi l’in­cen­die de No­tredame, j’ai sa­vou­ré pour elle la tran­quilli­té re­trou­vée, le ha­lo de si­lence qui l’en­ve­lop­pait, je lui prê­tais vo­lon­tiers la ré­plique, em­prun­tée à Sa­cha Gui­try, par la­quelle An­dré Dus­sol­lier ou­vrait son spec­tacle Monstres sa­crés, sa­crés monstres : « En­fin seule ! » Dé­li­vrée de ces hordes de tou­ristes, Notre-dame était comme ren­due à el­le­même. Cet an­thro­po­mor­phisme est as­su­ré­ment naïf, mais pa­ra­doxa­le­ment il re­met l’homme à sa place… L’em­pa­thie nous rap­pelle que nous sommes les obli­gés du monde et non ses pro­prié­taires.

Nous ne sou­hai­tons pas choi­sir entre ces deux ex­trêmes, le re­pos in­té­gral et le tou­risme de masse. C’est pour­quoi la ques­tion doit être mise à l’ordre du jour.

Réins­tal­lons l’église au mi­lieu du vil­lage, la beau­té et la phy­sio­no­mie de la France avant l’éco­no­mie. L’en­jeu est im­pé­rieux : nos mo­nu­ments, nos vil­lages, nos villes, nos mu­sées sur­vi­vront-ils à une ver­sion di­ver­tis­sante et tou­ris­tique de ce qu’ils sont ? Et nous en sor­ti­rons tous ga­gnants, les hommes et les lieux.

Le tou­risme des xxe et xxie siècles s’ins­crit dans une longue his­toire, une his­toire somme toute com­men­cée avec l’homme : l’as­pi­ra­tion à voya­ger semble bien →

consti­tuer un in­va­riant an­thro­po­lo­gique. On peut, pour bros­ser les choses à grands traits, dis­tin­guer trois mo­ments. Au temps de Mon­taigne, le res­sort du voyage est per­son­nel, ai­guillon­né par la cu­rio­si­té, le dé­sir ar­dent de « frot­ter et li­mer sa cer­velle contre celle d’au­trui », au­tre­ment dit se dé­pay­ser dans un sens autre. Il le de­meure pour le tou­riste-mar­chand de fer de Sten­dhal, culti­vant l’art de voir, d’ob­ser­ver et de con­si­gner les moeurs, les ca­rac­tères des êtres et des lieux vi­si­tés. Le mo­tif est en­core tout per­son­nel chez Proust dont les voyages ont très sou­vent pour chi­que­naude des lec­tures ou la ren­contre avec l’oeuvre d’un peintre dont le gé­nie consiste pré­ci­sé­ment à ré­vé­ler la beau­té du lieu re­pré­sen­té, à le char­ger de sens, de telle sorte que, face au ta­bleau, on « ne pense plus qu’à cou­rir le monde » afin de « goû­ter l’en­chan­te­ment qu’il avait su rap­por­ter, fixer sur sa toile, l’im­per­cep­tible re­flux de l’eau, la pul­sa­tion d’une mi­nute heu­reuse ».

Au xixe siècle, avec l’avè­ne­ment de la bour­geoi­sie, la ré­vo­lu­tion in­dus­trielle et l’es­sor du che­min de fer, le voyage de­vient phé­no­mène so­cial. La pas­si­vi­té et le confor­misme marquent dé­jà de leur sceau le voya­geur. L’heure est à M. Per­ri­chon. Il faut lire l’ex­tra­or­di­naire et im­pi­toyable por­trait que Taine peint des « tou­ristes » qu’il qua­li­fie pré­ci­sé­ment de « do­ciles » : « On les voit aux sites re­mar­quables, les yeux fixés sur le livre, se pé­né­trant de la des­crip­tion et s’in­for­mant au juste du genre d’émo­tion qu’il convient d’éprou­ver […] ont-ils un goût ? On n’en sait rien : le livre et l’opi­nion pu­blique ont pen­sé et dé­ci­dé pour eux1. »

Vient en­fin, dans la se­conde moi­tié du xxe siècle, le tou­risme de masse. Cette nou­velle fi­gure d’hu­ma­ni­té im­porte dans le domaine du voyage, du consom­ma­teur, de l’homme qui ré­clame, des pro­duits tou­jours frais, tou­jours neufs, ne re­qué­rant de sur­croît nul ef­fort. Sa lo­gique est pu­re­ment consu­mé­riste et quan­ti­ta­tive. Le tou­riste, c’est le la­pin blanc d’alice, han­té à l’idée de prendre du re­tard sur son pro­gramme, il ne s’at­tarde nulle part, reste par­tout à la sur­face des choses et de lui­même. Afin de s’im­pré­gner d’un lieu, si l’on veut qu’il vienne en­ri­chir le vo­ca­bu­laire de notre sen­si­bi­li­té – et n’est-ce pas là la rai­son d’être même du voyage –, il n’y a pas d’autres voies que de l’ar­pen­ter, de le la­bou­rer, de s’y aven­tu­rer. « Les villes dont on se sou­vient, di­sait Han­nah Arendt, sont celles que les pieds connaissen­t par coeur. »

Or, le tou­riste ne vi­site pas un lieu, il « fait » des lieux, et c’est à ce­lui qui dé­vi­de­ra le cha­pe­let le plus long. Or, « faire », l’un des verbes les plus in­di­gents de la langue fran­çaise, est ac­cor­dé à la sé­che­resse, l’ari­di­té, la sté­ri­li­té de l’ex­pé­rience tou­ris­tique contem­po­raine. De la même fa­çon, le beau mot de « vil­lé­gia­ture », char­gé d’une tem­po­ra­li­té douce et lente, et em­pli d’échos à Gol­do­ni et Tche­khov, ne mord plus sur au­cune réa­li­té.

Le tou­risme, c’est le contraire même de l’ex­pé­rience. Pour de­ve­nir vé­ri­ta­ble­ment nôtres, être ap­pro­chés dans leur sin­gu­la­ri­té et leur beau­té, un mo­nu­ment ou un vil­lage, une oeuvre ou une ville ré­clament une longue et lente fré­quen­ta­tion, ils de­mandent de l’at­ten­tion, de la dis­po­ni­bi­li­té, de la li­ber­té. Ce que Han­nah Arendt di­sait de la culture vaut pour le tou­risme : de la même ma­nière que la culture n’est pas sim­ple­ment une ques­tion d’ob­jet, mais de dis­po­si­tions, la vi­site d’un lieu sup­pose qu’on se li­bère de soi afin d’être libre pour une réa­li­té autre et plus grande que soi. Or, le tou­riste est comme en­kys­té en lui­même, il ne se laisse pas in­quié­ter par ce qu’il ren­contre, il de­mande au contraire aux lieux de se confor­mer à l’idée qu’il s’en fait, à son propre dé­cou­page du réel, il ré­clame du pit­to­resque.

C’est, du moins, l’idée que les in­dus­triels du tou­risme se font du tou­riste, si bien qu’ils re­con­fi­gurent les lieux, et c’est par là qu’ils les dé­truisent, afin de ré­pondre à cette pré­ten­due at­tente. C’est peut-être à ce ni­veau-là qu’il fau­drait agir. Car à force de pos­tu­ler un homme ré­duc­tible à son être consu­mé­riste, il l’est de­ve­nu. « L’homme, cet être flexible […] est éga­le­ment ca­pable de connaître sa propre na­ture, lors­qu’on la lui montre, et d’en perdre jus­qu’au sen­ti­ment, lors­qu’on la lui dé­robe », écri­vait Mon­tes­quieu.

Et si, fort de cette convic­tion, on es­sayait une autre idée de l’homme, si l’on fai­sait le pa­ri de dis­po­si­tions et de fa­cul­tés plus hautes et plus nobles ? Tout nous en­joint à inau­gu­rer une nou­velle phase, ou plu­tôt à re­nouer avec la pre­mière : faire de la ren­contre avec un lieu une ex­pé­rience en pre­mière per­sonne.

Cette an­née, les Fran­çais res­te­ront en grande ma­jo­ri­té en France, trom­pette-t-on. La nou­velle n’est pas en soi et né­ces­sai­re­ment une bonne nou­velle pour la France, le Fran­çais est un tou­riste comme les autres. Est-il be­soin de le pré­ci­ser, ce n’est pas qu’il vienne de l’étran­ger qui rend le tou­riste nui­sible, mais bien la ma­nière dont il se rap­porte aux lieux qu’il vi­site, et cette ma­nière est de tous les pays, y com­pris du nôtre. Heu­reuse nou­velle en re­vanche s’il s’agit de ti­rer les le­çons de qua­rante an­nées de mon­dia­li­sa­tion et de fuite en avant, et de re­prendre ra­cines dans un sol et une his­toire, au­tre­ment dit de si­gner les re­trou­vailles avec une pa­trie dé­lais­sée et in­las­sa­ble­ment conspuée. L’iden­ti­té est af­faire de géo­gra­phie. Mais en sommes-nous vrai­ment là ?

« Na­tion fran­çaise, tu n’es pas faite pour re­ce­voir l’exemple mais pour le don­ner », pro­cla­mait ma­gni­fi­que­ment Ra­baut Saint-étienne en 1789. La France est confiée à nos soins : mon­trons-nous à la hau­teur ! Ces­sons de nous com­por­ter comme des élé­phants dans un ma­ga­sin de por­ce­laine ! La France est belle, fra­gile et pé­ris­sable. • 1.

Ci­té par Da­niel Nord­man dans son ar­ticle « Les Guides-joanne, an­cêtre des Guides bleus », in Pierre No­ra (dir.), Les Lieux de Mé­moire, I, « Quar­to », Gal­li­mard, 1997, p. 1043. Je re­com­mande très vi­ve­ment la lec­ture de cette contri­bu­tion d’une grande ri­chesse et fé­con­di­té.

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