La mé­fiance de soi

Nous sommes ti­raillés entre le be­soin de re­tour­ner à la vie d'avant-co­vid et l'es­poir de créer un monde nou­veau, plus ci­toyen, plus éco­lo­gique, plus sé­cu­ri­sé. L'ob­ses­sion de la san­té fi­nit par nous alié­ner.

Causeur - - SOMMAIRE N° 80 – JUIN 2020 - Fran­çoise Bo­nar­del

Plus le temps passe de­puis le dé­but de la crise sa­ni­taire, et moins l’on com­prend ce que pour­rait bien vou­loir dire un « re­tour à la vie nor­male », ju­gé d’ailleurs im­pos­sible par les uns et mal­ve­nu par d’autres, mais sou­hai­té par la grande ma­jo­ri­té de nos conci­toyens. Tout le monde s’ac­corde à peu près sur la né­ces­si­té de

re­trou­ver au plus vite quelques gestes fon­da­men­taux : cir­cu­ler li­bre­ment, re­prendre ses ac­ti­vi­tés sans trop de stress, pou­voir s’em­bras­ser comme avant et boire un verre en ter­rasse… mais on com­mence à s’aper­ce­voir que la nor­ma­li­té prê­tée à la « vie d’avant » te­nait pour une bonne part son au­ra de la pri­va­tion qu’on en a eue, et sans doute aus­si de la co­lère de l’avoir per­due pour un mo­tif aus­si dé­ri­soire qu’un vi­rus suf­fi­sam­ment vi­cieux pour dé­dai­gner les pou­mons blin­dés de ni­co­tine des fu­meurs et s’at­ta­quer à ceux des plus ver­tueux !

Plus la dis­pro­por­tion de­vient fla­grante entre l’in­si­gni­fiance de cet agent pro­vo­ca­teur et l’am­pleur de la ca­tas­trophe éco­no­mique et sa­ni­taire, plus on est ten­té de se dire qu’en ef­fet la vie nor­male était celle d’avant qu’il faut à tout prix re­trou­ver, et qu’il n’y a au­cune le­çon à ti­rer de ce qui n’est qu’un ac­ci­dent, une er­reur d’ai­guillage que les ex­perts, les scien­ti­fiques vont tôt ou tard cor­ri­ger. Pas­séistes comme pro­gres­sistes se­raient même prêts à s’ac­cor­der sur le fait que vaincre le vi­rus est une prio­ri­té qui éclipse tem­po­rai­re­ment toute autre consi­dé­ra­tion sur les bien­faits ou mé­faits de l’avant, les ca­fouillages du pré­sent et l’in­cer­ti­tude de l’ave­nir. On lais­se­ra donc à quelques illu­mi­nés la tâche de faire de la pan­dé­mie l’an­non­cia­trice du Grand Soir ou l’émis­saire d’une éco­ci­toyen­ne­té en­fin res­pon­sable. D’ailleurs, quel nou­veau mo­dèle pour­rait-on bien pro­po­ser à des conci­toyens épui­sés, désa­bu­sés, si­dé­rés d’avoir dû ac­cep­ter sans bron­cher une telle pri­va­tion de li­ber­té ? Bref, le monde d’après res­sem­ble­ra pro­ba­ble­ment à ce­lui d’avant, mais « en un peu pire » comme dit Houel­le­becq.

Ce­pen­dant, si les choses étaient si claires, sou­la­ge­ment et an­goisse ne se se­raient pas aus­si in­ti­me­ment mê­lés lors du dé­con­fi­ne­ment. Après tout, le confi­ne­ment n’avait pas que des mau­vais cô­tés, et l’on y pre­nait même goût dès lors qu’il se pas­sait dans des condi­tions ju­gées « nor­males » en dé­pit de l’ano­ma­lie am­biante. Beau­coup, sans doute, sans être d’in­cu­rables mi­san­thropes, re­grettent dé­jà la qua­li­té du si­lence im­pré­gnant la ville d’or­di­naire si bruyante, la beau­té des bâ­ti­ments dont l’ar­chi­tec­ture était sou­li­gnée par l’ab­sence d’agi­ta­tion en­vi­ron­nante, les chants d’oi­seaux dans les arbres dont les branches, éche­ve­lées de n’avoir pas été cou­pées, fai­saient écho à la che­ve­lure elle aus­si né­gli­gée des confi­né(e)s. Tra­ver­ser une rue sans ris­quer d’être ren­ver­sé par un vé­lo ou une trot­ti­nette, et ne pas se faire in­ju­rier par d’ar­ro­gants au­riges per­chés sur un jouet d’en­fant comme un im­pe­ra­tor sur son char de com­bat, sem­blait la juste re­vanche du pié­ton te­nu pour quan­ti­té né­gli­geable en temps « nor­mal ». Tous ces faits ano­dins étaient au­tant de pe­tits luxes quo­ti­diens dont la dis­pa­ri­tion laisse son­geur : vi­vions-nous vrai­ment « avant » une vie si nor­male que ça ?

Cha­cun pour­rait ap­por­ter pour preuve du contraire sa propre col­lecte d’ano­ma­lies, d’in­co­hé­rences, d’in­cu­ries qui pour­ris­saient la nor­ma­li­té sup­po­sée de sa vie, et c’est un pro­cès de ci­vi­li­sa­tion qu’il fau­drait fi­na­le­ment ou­vrir tant les plai­gnants se­raient nom­breux à de­man­der aux au­to­ri­tés qui les gou­vernent si ce n’est pas de la ca­me­lote qu’on leur a re­fi­lée de­puis des dé­cen­nies en guise de pro­tec­tion ali­men­taire et sa­ni­taire, de dé­mo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive et de loi­sirs bran­chés. Si on y re­garde d’un peu près en ef­fet, nombre des « pro­grès » sup­po­sés ne font ja­mais que cor­ri­ger les er­reurs com­mises dans le pas­sé, ou celles dues à des choix dé­sas­treux plus ré­cents : « La post­mo­der­ni­té est la si­mul­ta­néi­té de la des­truc­tion des va­leurs an­té­rieures et de leur re­cons­truc­tion. C’est la ré­fec­tion dans la dé­fec­tion », ré­su­mait Jean Bau­drillard1. Un coup pour rien, en somme. On ré­pare tant bien que mal, on bri­cole dans l’in­cu­rable comme di­sait Io­nes­co, mais on se garde bien de cu­re­ter plus pro­fon­dé­ment la plaie pour en fi­nir une bonne fois pour toutes avec les causes pro­fondes d’un mal-être de­ve­nu chro­nique, heur­tant qui plus est de plein fouet la vi­sion de­ve­nue of­fi­cielle de la san­té comme pro­jet po­li­tique et idéal so­cié­tal.

Mais une so­cié­té fon­ciè­re­ment saine se­rait-elle à ce point ob­sé­dée par la san­té, ja­mais as­sez par­faite, ja­mais as­sez as­su­rée de ne pas bas­cu­ler dans la ma­la­die si­tôt qu’on re­lâche son at­ten­tion, qu’on cesse de pra­ti­quer jog­ging, jeûne ou yo­ga, ou qu’on se laisse al­ler à dé­si­rer sim­ple­ment vivre, avec tous les aléas que ce­la com­porte ? Assisté, coa­ché, connec­té et bien­tôt ap­pa­reillé de puces élec­tro­niques, l’in­di­vi­du post­mo­derne est un ma­lade po­ten­tiel en sur­sis qui ne doit sa sur­vie, dans un en­vi­ron­ne­ment en ef­fet pa­tho­gène, qu’à une vi­gi­lance, une mé­fiance de tous les ins­tants. Le « sou­ci de soi », qui fut le via­tique dé­li­vré par les phi­lo­so­phies an­tiques2, est de­ve­nu une sorte d’im­pé­ra­tif mo­ral et de code so­cial si om­ni­pré­sent qu’on de­vrait se de­man­der si cette in­fla­tion thé­ra­peu­tique n’est pas dé­jà en soi une ma­la­die, ou au moins son symp­tôme. Goethe l’avait en son temps pres­sen­ti : « Je crois bien aus­si moi-même que l’hu­ma­ni­té fi­ni­ra par triom­pher, mais je crains qu’en même temps le monde ne de­vienne un grand hô­pi­tal, où cha­cun se­ra pour l’autre un cha­ri­table garde-ma­lade3. » La so­cié­té de l’avant et plus en­core de l’après-co­vid-19 ?

Il faut donc s’at­tendre à ce que les normes sa­ni­taires de­viennent d’au­tant plus coer­ci­tives, et nor­ma­tives quant au type d’homme dont elles font la pro­mo­tion, qu’une vé­ri­table hy­giène de vie se ré­vèle in­com­pa­tible avec le mo­dèle éco­no­mique et so­cial des so­cié­tés oc­ci­den­tales où l’on vit certes plus vieux, mais où l’on meurt dans la so­li­tude ; où la consom­ma­tion de tran­quilli­sants et d’an­ti­dé­pres­seurs ex­plose ; et où l’on hé­site à mettre au monde des en­fants tant le fu­tur semble in­cer­tain. Quant à la « dis­tance so­ciale » im­po­sée par le co­ro­na­vi­rus, qui pour­rait sé­rieu­se­ment croire qu’elle était abo­lie par les em­bras­sades lors des sa­cro-saints apé­ros, et le co­pi­nage de ri­gueur sur les ré­seaux so­ciaux ? Sa gé­né­ra­li­sa­tion ne fait que rendre criante la dé­fiance en­vers la vie qui fra­gi­lise au­jourd’hui les corps et les es­prits, mais dont Nietzsche voyait dé­jà, à la fin du xixe siècle, →

l’ac­tion cor­ro­sive au­tour de lui. On au­ra donc beau s’in­di­gner de la si­tua­tion ca­la­mi­teuse des hô­pi­taux et contes­ter telle ou telle po­li­tique sa­ni­taire, rien n’y fe­ra si on ne prend pas conscience de ce que l’an­thro­po­logue de la san­té Jean-do­mi­nique Mi­chel nomme un « scan­dale sa­ni­taire struc­tu­rel4 » qui touche le fonc­tion­ne­ment même de nos so­cié­tés où l’on dé­té­riore d’un cô­té ce que l’on ré­pare de l’autre, et où l’on s’ha­bi­tue à l’idée que la san­té puisse ré­sul­ter de la confor­mi­té à un mo­dèle psy­cho­so­cial pré­sen­té comme un idéal.

Que les so­cié­tés évo­luées se soient don­né pour ob­jec­tif louable de rendre ac­ces­sibles tous les soins mé­di­caux in­dis­pen­sables n’im­plique pas de faire vivre bien­por­tants et ma­lades sous la fé­rule d’une norme sa­ni­taire qui leur ôte­rait le droit de dé­ter­mi­ner ce qu’est pour eux la « san­té » sans la­quelle ils per­draient le goût de vivre. Or, c’est bien ce qui s’est pas­sé lors de cette crise qui a mis au jour la com­po­sante idéo­lo­gique du rap­port entre san­té et nor­ma­li­té. Ne pas mou­rir du vi­rus et en être à ja­mais dé­li­vré est bien sûr le sou­hait de tous, mais la réa­li­sa­tion de ce sou­hait n’épui­se­ra pas la ques­tion : comment éva­luer, à titre per­son­nel ou col­lec­tif, la dose ap­pro­priée d’ano­mie, de dé­sta­bi­li­sa­tion in­té­rieure qui est par­fois né­ces­saire à un or­ga­nisme ou à un psy­chisme pour qu’il ne se re­pose pas sur ses ac­quis au point de mou­rir – d’une autre sorte de mort il est vrai – d’un ex­cès de « bonne san­té » sur la­quelle iro­ni­sa Ar­taud et de ma­nière plus nuan­cée Tho­mas Mann. Tan­dis que le hé­ros de La Mort à Ve­nise (1912) re­con­naît dans le cho­lé­ra qui s’in­si­nue dans la ville le signe de son pour­ris­se­ment in­té­rieur et de sa fas­ci­na­tion pour la mort, ce­lui de La Mon­tagne ma­gique (1924) s’aban­donne, au sa­na­to­rium de Da­vos, à la sé­duc­tion d’un confi­ne­ment vo­lon­taire qui le dé­li­vre­rait d’avoir à af­fron­ter la vie. Comment mieux dire que la « grande san­té », pour par­ler comme Nietzsche, se si­tue quant à elle sur la ligne de crête entre la ma­la­die qui tue et la bien-por­tance qui anes­thé­sie, mais ja­mais dans la norme col­lec­tive qui de fait l’anéan­tit ? •

1. Jean Bau­drillard, Co­ol Me­mo­ries I : 1980-1985, Ga­li­lée, 1987, p. 214.

2. Fran­çoise Bo­nar­del, Prendre soin de soi : en­jeux et cri­tiques d’une nou­velle religion du bien-être, Al­mo­ra, 2016.

3. J.W. von Goethe, Voyage en Ita­lie (trad. J. Por­chat), Bar­tillat/om­nia, 2003 p. 374.

4. Voir « Ana­to­mie d’un dé­sastre », en­tre­tien de Jean-do­mi­nique Mi­chel par Athle.ch, dis­po­nible sur You­tube.

Pan­théon, 5e ar­ron­dis­se­ment de Pa­ris, 1er juin 2020.

Pa­ris, 1er juin 2020.

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