Claude Béa­ta soigne les maux de nos ani­maux.

City Pattes - - CHIENS & CHATS -

Les troubles du com­por­te­ment consti­tuent la pre­mière cause d’aban­don ou d’eu­tha­na­sie du chien de moins de deux ans. Long­temps igno­rés, ces af­fec­tions des ani­maux de com­pa­gnie peuvent au­jourd’hui par­fai­te­ment se trai­ter. Ren­contre avec le Doc­teur Claude Béa­ta, vé­té­ri­naire com­por­te­men­ta­liste, membre du Col­lège Eu­ro­péen de mé­de­cine vé­té­ri­naire com­por­te­men­tale.

POUR­QUOI VOUS ÊTES-VOUS TOUR­NÉ VERS LA PSY­CHIA­TRIE VÉ­TÉ­RI­NAIRE ?

L’élé­ment dé­clen­cheur fut un cas au­quel j’ai été con­fron­té au dé­but de ma car­rière. Un maître m’ap­porte son chien ac­ci­den­té qui dé­cède peu après. Déses­pé­ré, il dé­cide dès le len­de­main d’adop­ter le frère de son chien âgé de 7 mois à qui il donne le même pré­nom : Eden. Très vite l’homme semble dé­çu par le chiot qu’il trouve moins beau et très vite Eden n°2 dé­ve­loppe des pro­blèmes de peau. Im­pos­sible de trou­ver la cause de ses der­mites à ré­pé­ti­tion. J’im­pro­vise alors un trai­te­ment et de­mande au maître de sham­poui­ner lon­gue­ment son chien pen­dant 15 jours. Deux se­maines plus tard, le maître ar­rive triom­phant et me lance « re­gar­dez comme il est beau ! ». En pres­cri­vant ce trai­te­ment j’avais for­cé le maître à re­gar­der Eden n°2, à s’oc­cu­per de lui, à le consi­dé­rer non pas comme une pâle co­pie d’eden n°1, mais comme un com­pa­gnon à part en­tière. Le chiot a sen­ti ce nou­veau re­gard bien­veillant, qui le ren­dait beau et peu à peu, ses pro­blèmes de peau se sont amé­lio­rés. En tant que jeune vé­to, j’étais dé­pas­sé par ce cas, et quand je m’en suis ou­vert à Bo­ris Cy­rul­nik (ndlr : cé­lèbre neu­ro­psy­chiatre fran­çais, di­rec­teur d'en­sei­gne­ment à l'uni­ver­si­té de Tou­lon) ce­la lui a tout de suite fait écho avec le syn­drome de « l’en­fant de rem­pla­ce­ment ». L’at­ti­tude de ce maître est la même que celle des pa­rents avec l’en­fant de rem­pla­ce­ment et au­jourd’hui, de nom­breux confrères se mé­fient quand un chiot ar­rive trop vite après le dé­cès d’un autre, pour peu que le même nom soit don­né. Le cas du chien de rem­pla­ce­ment sou­ligne un point très im­por­tant : l’at­ta­che­ment. L’at­ta­che­ment comme base de la re­la­tion entre les chiens et les hu­mains mais aus­si base de la re­la­tion entre hu­mains, au sein de la fa­mille et des re­la­tions amou­reuses. Or des scien­ti­fiques af­firment que l’at­ta­che­ment entre un chien et son hu­main est im­pos­sible. Il suf­fit d’in­ter­ro­ger n’im­porte quel pro­prié­taire pour se rendre compte que l’at­ta­che­ment est une évi­dence ! Seule­ment en sciences, si nous ne pou­vons pas en ap­por­ter la preuve, ce­la n’existe pas. Je me bats sur ce su­jet de­puis 20 ans.

LES CHIOTS ET CHIENS DESTRUCTEURS ONT-ILS AUS­SI UN FORT AT­TA­CHE­MENT À LEUR MAÎTRE ?

Ces cas de­mandent vrai­ment un diag­nos­tic per­son­na­li­sé. Il y a ceux qui sont destructeurs parce qu’ils sont hy­per­ac­tifs : ils dé­truisent en pré­sence et en l’ab­sence du maître. Puis il y a ceux qui souffrent d’au­to­no­mo­pa­thie (ma­la­die de l’au­to­no­mie), leur souf­france est liée à leur ab­sence d’au­to­no­mie et à un hy­per at­ta­che­ment au maître. Tant que leur maître est là ils vont très bien. S’il dis­pa­rait, ce­la gé­nère chez eux une an­xié­té im­por­tante qui se tra­duit par des des­truc­tions, des mal­pro­pre­tés, des vo­ca­lises… C’est un cas très sé­rieux car il re­pré­sente la pre­mière cause d’aban­don et d’eu­tha­na­sie d’un chien de moins de 2 ans. Les chiens meurent de ce­la alors que ce­la se soigne bien.

COM­MENT EX­PLI­QUEZ-VOUS QUE L'ON NE SE SOIT PAS IN­TÉ­RES­SÉ PLUS TÔT AUX TROUBLES DU COM­POR­TE­MENT ?

Il y a bien eu des pré­cur­seurs avec Fer­nand Me­ry (ndlr : vé­té­ri­naire re­con­nu pour son im­pli­ca­tion dans la pro­tec­tion ani­male) qui en 1926, in­ti­tu­lait sa thèse « Psy­chia­trie et psy­cho­lo­gie ani­male », avec le pro­fes­seur Abel Brion, di­rec­teur de l’ecole vé­té­ri­naire de Lyon qui pu­blia avec le grand psy­chiatre hu­ma­niste Hen­ri Ey le livre « Psy­chia­trie Ani­male ». Mais ces études ont été gê­nées par le dé­ve­lop­pe­ment en France de la psy­cha­na­lyse qui a for­te­ment im­pac­té la psy­chia­trie hu­maine. La psy­cha­na­lyse est une mé­de­cine dans la­quelle il n’y a que de la pa­role, ce qui ex­clue aus­si­tôt l’ani­mal. De plus, la science consi­dé­rait en­core au siècle der­nier que l’ani­mal ne res­sen­tait pas la dou­leur. Au­jourd’hui, cer­tains pensent tou­jours que l’ani­mal de res­sent pas la souf­france car il fau­drait qu’il en ait conscience. Et comme ils ne sont pas cer­tains qu’ils en aient une… Au­tant vous dire que dans notre groupe nous sommes cer­tains que les chiens et les chats ont une conscience. Bien en­ten­du pas une conscience hu­maine, il ne faut pas confondre, mais il est dom­mage d’ex­clure qu’ils aient la leur. La mé­de­cine vé­té­ri­naire com­por­te­men­tale est une dis­ci­pline très exi­geante mais à cette époque là, il man­quait les ou­tils pour connaître plus ou moins le fonc­tion­ne­ment cé­ré­bral de toutes les es­pèces. Un cer­veau de chien par exemple ne fonc­tionne pas de la même fa­çon qu’un cer­veau de chat ni comme un cer­veau hu­main bien sûr. Peu à peu, le cor­pus des connais­sances théo­riques né­ces­saires sur le fonc­tion­ne­ment cé­ré­bral s’est en­ri­chi, les re­cherches ont beau­coup pro­gres­sé et ont pu ain­si ap­puyer nos théo­ries. Fi­na­le­ment, on peut dire que le re­nou­veau de la psy­chia­trie vé­té­ri­naire a coïn­ci­dé avec la sor­tie du livre « Pa­tho­lo­gie com­por­te­men­tale du chien » en 2004 qui a été sui­vi en 2016 par « Pa­tho­lo­gie du com­por­te­ment du Chat », ce­lui-ci étant de­ve­nu le pre­mier ani­mal de com­pa­gnie au­jourd’hui en France

SEN­TEZ-VOUS QU’IL Y AIT UNE ÉVO­LU­TION PO­SI­TIVE DANS VOTRE DIS­CI­PLINE ?

Je ne peux pas dire le contraire ! Il y a quelques jours, j’étais in­vi­té sur France 2 dans l’émis­sion de Daph­né Bür­ki et sur TMC dans l’émis­sion de Yann Bar­thès, donc oui, la psy­chia­trie vé­té­ri­naire com­mence à avoir une bonne vi­si­bi­li­té. Les jeunes di­plô­més du Col­lège Amé­ri­cain du Com­por­te­ment com­mencent même à par­ler de psy­chia­trie alors que pen­dant des an­nées ce­la a été stric­te­ment in­ter­dit aux États-unis. Je pense que les choses vont ra­pi­de­ment chan­ger. La psy­chia­trie est une vraie dis­ci­pline vé­té­ri­naire qui a pour ob­jec­tif de soi­gner des ani­maux qui vont mal, dans leur res­pect et pour leur bien-être.

Nous sommes sou­vent ac­cu­sés de don­ner des mé­di­ca­ments psy­cho­tropes pour dro­guer l’ani­mal afin qu’il laisse tran­quille son maître. C’est to­ta­le­ment faux. Si nous les pres­cri­vons c’est pour di­mi­nuer l’an­xié­té, aug­men­ter la plas­ti­ci­té cé­ré­brale et per­mettre à l’ani­mal d’ap­prendre à ré­agir d’autres fa­çons.

De plus, toute pres­crip­tion mé­di­ca­men­teuse est as­so­ciée à une thé­ra­pie com­por­te­men­tale. Nos ac­cu­sa­teurs ne savent pas com­ment nous tra­vaillons et ne nous ont ja­mais vus tra­vailler.

LE MAÎTRE PEUT-IL ÊTRE RES­PON­SABLE DES TROUBLES COM­POR­TE­MEN­TAUX DE SON CHIEN ?

In­vo­quer la res­pon­sa­bi­li­té du maître c’est une fois de plus consi­dé­rer que l’ani­mal n’a pas de li­ber­té et que son mal-être est for­ce­ment une consé­quence de son rap­port avec l’hu­main.

L’hy­per­ac­ti­vi­té des ani­maux est un trouble du com­por­te­ment et leurs maîtres n’y sont pour rien. Ils font preuve d’une pa­tience d’ange et il faut les en fé­li­ci­ter ! Ceux qui disent que vous êtes un mau­vais maître parce que vous tra­vaillez alors qu’un ani­mal de com­pa­gnie ne doit ja­mais res­ter seul, font beau­coup de mal à notre dis­ci­pline. Cette po­si­tion mo­ra­liste nous l’avons connu en psy­cho­lo­gie et en psy­chia­trie hu­maine où gé­né­ra­le­ment les mères étaient ac­cu­sées de tous les maux.

QUELS SONT LES TROUBLES DU COM­POR­TE­MENT QUE VOUS REN­CON­TREZ ?

Les plus fré­quents et les plus dan­ge­reux sont les troubles du dé­ve­lop­pe­ment : syn­drome d’hy­per­sen­si­bi­li­té, d’hy­per­ac­ti­vi­té, syn­drome de pri­va­tion sen­so­rielle qui touche à la fois les chiens et les chats. C’est très han­di­ca­pant mais ce sont des pa­tho­lo­gies qui se soignent avec une nette amé­lio­ra­tion de la qua­li­té de vie l’ani­mal et du pro­prié­taire.

QU’EN­TEN­DEZ-VOUS PAR « SYN­DROME DE PRI­VA­TION SEN­SO­RIELLE » ?

C’est l’in­adé­qua­tion entre le mi­lieu de nais­sance et le mi­lieu de dé­ve­lop­pe­ment dé­fi­ni­tif. C’est ty­pi­que­ment le cas d’une per­sonne qui va adop­ter un ani­mal qui a pas­sé ses pre­miers mois à la cam­pagne pour en­suite le faire vivre en centre ville de Pa­ris ou de Lyon. L’ani­mal, par­fois se re­trouve com­plè­te­ment in­adap­té à son nou­vel en­vi­ron­ne­ment (heu­reu­se­ment cer­tains s’en sortent très bien).

UN CHIEN NAIT-IL AVEC UN TROUBLE DU COM­POR­TE­MENT OU L’AC­QUIERT-IL AU COURS DE SON DÉ­VE­LOP­PE­MENT ?

Il y a dif­fé­rents troubles. Ceux in­nés, c'est-à-dire que l’ani­mal nait avec un cer­veau qui ne fonc­tionne pas cor­rec­te­ment. Il ne va pas obli­ga­toi­re­ment dé­ve­lop­per ces troubles mais ses condi­tions de dé­ve­lop­pe­ment as­so­ciées à une vul­né­ra­bi­li­té gé­né­tique peuvent les faire ap­pa­raître. Puis il y a les troubles stric­te­ment liés à la re­la­tion et donc qui ne sont pas pré­sents de­puis le dé­part. En­fin, il y a des troubles qui ap­pa­raissent pen­dant le vieillis­se­ment.

LA PSY­CHIA­TRIE VÉ­TÉ­RI­NAIRE SOUFFRE T’ELLE DE LA MAU­VAISE RÉ­PU­TA­TION DE CER­TAINS COMPORTEMENTALISTES CA­NINS ET DE CER­TAINS VÉ­TÉ­RI­NAIRES ?

Vous sa­vez, le pire en­ne­mi est tou­jours à l’in­té­rieur… ceux qui culpa­bi­lisent les maîtres, ceux qui soi-di­sant au nom de l’ani­mal exercent un ter­ro­risme mo­ral, sans au­cun épreuve scien­ti­fique de ce qu’ils avancent. Au­jourd’hui notre dis­ci­pline est bien ca­drée, elle est co­hé­rente même si elle n’est pas par­faite. Nous sommes dans une vraie dé­marche mé­di­cale avec un diag­nos­tic, un pro­nos­tic, un trai­te­ment et un sui­vi dans le triple res­pect de l’ani­mal, du pro­prié­taire et de la re­la­tion.

LES TROUBLES DU COM­POR­TE­MENT CA­NIN ONT-ILS DES SI­MI­LI­TUDES AVEC CEUX DES HU­MAINS ?

Plu­tôt que des si­mi­li­tudes, je par­le­rai d’équi­va­lences. Je me sou­viens d’une cliente dont le York­shire pré­sen­tait une dys­thy­mie bi­po­laire, ce qui res­semble beau­coup aux troubles bi­po­laires chez l’hu­main. Par mo­ment le chien était ex­trê­me­ment agres­sif, odieux, avait un ap­pé­tit vo­race, ne dor­mait pas, uri­nait par­tout… bref c’était l’en­fer ! Il re­de­ve­nait nor­mal pen­dant quelques temps, puis tom­bait en dé­pres­sion (sans que per­sonne ne s’en aper­çoive) pour re­par­tir dans le cycle in­fer­nal. Sa maî­tresse te­nait un ca­hier dans le­quel elle no­tait tous les com­por­te­ments de son chien. Quand elle me l’a mon­tré, j’y ai lu des des­crip­tions ma­gni­fiques de troubles bi­po­laires. « Ce­la a du être très dif­fi­cile » lui dis-je et elle de me ré­pondre « oui très, mais à chaque fois que j’en ai par­lé on m’a prise pour une folle ». Ce n’est pas elle qui est folle… c’est son chien ! Un chien fou avec de vrais troubles psy­chia­triques équi­va­lents à la schi­zo­phré­nie et aux troubles bi­po­laires chez l’homme. Ce cas est très rare (un chien sur 10 000) mais il existe et parce qu’il existe ce­la montre bien que les troubles du com­por­te­ment vont de la simple an­xié­té à des troubles psy­chia­triques graves qui causent une perte contact avec la réa­li­té. Les troubles com­por­te­men­taux ca­nins ont donc des équi­va­lences ex­trê­me­ment in­té­res­santes avec ceux des hu­mains.

AVEZ-VOUS UNE AP­PROCHE DIF­FÉ­RENTE SE­LON LA RACE DU CHIEN ?

Ce qui nous in­té­resse ce n’est pas la race mais la li­gnée. Chez le co­cker par exemple, on sait qu’il y a des li­gnées qui sont su­jettes à la dys­thy­mie mais ce n’est pas la race co­cker qui est idys­thy­mique. Cet amal­game avec la race est très dan­ge­reux. Ap­par­te­nir à une race ne per­met pas de pré­dire le com­por­te­ment. Vous di­riez ça des hu­mains ? Grâce aux nou­velles re­cherches, nous sa­vons que des com­po­santes gé­né­tiques in­ter­viennent dans cette ma­la­die.

LES CHIENS DITS "À LA MODE" PRÉ­SENTENT T-ILS DES TROUBLES DU COM­POR­TE­MENT ?

La race hy­pe­rac­tive est tou­jours celle à la mode. Il y a eu le wes­tie, le la­bra­dor, le jack-rus­sel… Les chiennes se re­pro­duisent trop jeunes sans avoir le temps d’ar­ri­ver à la ma­tu­ri­té com­por­te­men­tale. Elles ne savent pas s’oc­cu­per des chiots qui n’ayant pas de ré­gu­la­tion, de­viennent hy­per­ac­tifs. Et comme en mé­de­cine hu­maine, s’il y a une part gé­né­tique dans l’hy­per­ac­ti­vi­té, elle n’est ja­mais seule res­pon­sable de l’af­fec­tion mais crée une pré­dis­po­si­tion.

L’ÂGE AVAN­CÉ DU CHIEN EST IL UN FREIN À LA RÉUS­SITE DU TRAI­TE­MENT ?

L’âge n’est pas un frein. C’est comme si on vous di­sait qu’à 60 ans vous ne pou­viez plus être soi­gné. Dans mon pre­mier livre, je ci­tais le cas de Kim 12 ans qui souf­frait d’un syn­drome confu­sion­nel, ce qui était l’équi­valent d’une ma­la­die dé­gé­né­ra­tive chez une per­sonne âgée. Grâce au trai­te­ment, nous avons pu pro­lon­ger sa vie de deux ans, ce qui pour un chien est énorme.

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