Face-à-face

Connaissance de la Chasse - - Éditorial -

Nous voi­ci dans les vastes mas­sifs fo­res­tiers de la taï­ga russe com­po­sée de cèdres et d’arbres à feuilles ca­duques. De puis­sants san­gliers y vivent, dans « les fo­rêts de mon­tagne ayant un sous-bois épais com­po­sé de cou­driers, de fu­sains et de poi­vriers sau­vages avec des brous­sailles de prèle hié­mal », comme nous l’en­seigne Vse­vo­lod Sys­soïev dans Chasses dans la taï­ga russe. Et notre ami de se re­mé­mo­rer un face-à-face d’an­tho­lo­gie. « Un jour, un de ces mâles re­dou­tables faillit tuer Mat­véi Bo­gat­chev. C’était en dé­cembre. Bo­gat­chev pour­sui­vait une com­pa­gnie com­po­sée de deux mâles et de quatre fe­melles adultes. Au cours de cette pour­suite, les mâles se li­vraient sou­vent aux com­bats sau­vages, lais­sant der­rière eux des touffes de soie, du sang et des flo­cons d’écume sur la neige. S’ils ne pos­sé­daient pas une “cui­rasse” so­lide, que même leurs dé­fenses ai­guës ne peuvent per­cer, ils se se­raient entre-tués. Leur ru­gis­se­ment et leur gla­pis­se­ment re­ten­tis­saient dans le bois. En­fin, le plus fort par­vint à chas­ser l’autre. Re­le­vant sa pe­tite queue gar­nie d’une touffe noire au bout, il ap­pro­cha des fe­melles qui se te­naient tran­quilles. Sou­dain il en­ten­dit un cra­que­ment de branches : c’était le chas­seur qui avan­çait fur­ti­ve­ment. Croyant son en­ne­mi re­ve­nu, le mâle en­tra en fu­reur et, le poil hé­ris­sé, se rua à la ren­contre de son ri­val. Au même ins­tant un coup de feu cla­qua su­bi­te­ment. La bête, griè­ve­ment bles­sée, tour­na court et dis­pa­rut dans une sa­pi­nière. La harde s’était dis­per­sée. Bo­gat­chev sui­vit long­temps la bête qui sai­gnait abon­dam­ment. Sen­tant qu’il ne pour­rait échap­per à la pour­suite de son as­saillant, le mâle dé­ci­da de le re­pous­ser. Ca­ché der­rière les ra­cines d’un énorme cèdre abat­tu, il se mit aux aguets. Un bois épais de jeunes sa­pins se dres­sait tout au­tour. Comme il était cou­vert de neige, on ne pou­vait voir à tra­vers. Bo­gat­chev mar­chait vite et n’aper­çut l’arbre dé­ra­ci­né qu’au mo­ment où le san­glier en sur­git, pous­sant des gro­gne­ments fé­roces. Le chas­seur le­va promp­te­ment son arme et lâ­cha le coup, vi­sant la tête. Mais la bête ne tom­ba pas. Un choc violent ren­ver­sa l’homme ; mal tom­bé, son pied se trou­vait im­mo­bi­li­sé par le ski. Le mâle fu­rieux se te­nait de­vant l’homme éten­du, en fu­mant et en re­ni­flant. Bo­gat­chev at­ten­dait le coup ter­rible des dé­fenses re­cour­bées. Mais le san­glier, tou­jours si prompt à la ri­poste, ne bou­geait pas. La gueule dé­me­su­ré­ment ou­verte, l’oeil mé­chant, il fixait l’homme gi­sant de­vant lui. Ayant ti­ré son cou­teau, le chas­seur cou­pa ra­pi­de­ment les cour­roies en cuir de son ski et sau­ta sur pieds. Le san­glier se rua en­core sur lui, mais l’homme l’évi­ta, et la bête pas­sa de­vant. Bo­gat­chev ra­mas­sa sa ca­ra­bine et ti­ra sur lui. Le san­glier tom­ba sur le flanc. S’étant ap­pro­ché du pa­chy­derme, le chas­seur vit que sa mâ­choire in­fé­rieure avait été fra­cas­sée par la pre­mière balle. C’est pour­quoi l’ani­mal n’avait pu mettre son en­ne­mi en pièces, après l’avoir ren­ver­sé. »

Vse­vo­lod Sys­soïev, Chasses dans la taï­ga russe, © édi­tions de Mont­bel.

Le san­glier n’est pas un monstre, il n’est pas plus le diable, mais il de­meure un fauve. Peut-être est-ce ce­la qui fas­cine tant le chas­seur de Rus­sie ou de France, hier comme au­jourd’hui. Vous croi­se­rez d’autres fauves dans ce nou­veau nu­mé­ro hors-sé­rie. En France comme en Tur­quie. Et puis, une foule d’ar­ticles et dos­siers pra­tiques vous ai­de­ront à tra­quer la bête noire. Peut-être pas à la fa­çon de Bo­gat­chev ! Bonne lec­ture à toutes et à tous.

Fran­çois-Xa­vier Al­lon­neau fx.al­lon­[email protected]­tions-la­ri­viere.com

© M. Breuer

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