Bat­tue po­lo­naise, un air de fête

Vastes mas­sifs bien per­cés, larges al­lées, dé­bu­chés de cer­vi­dés et de sui­dés à ré­pé­ti­tion, salves nour­ries, jo­lis ta­bleaux et or­ga­ni­sa­tion ir­ré­pro­chable sont au­tant d’atouts qui, au fil du temps, ont for­gé, et en­tre­tiennent, la ré­pu­ta­tion des bat­tues po­lo

Connaissance de la Chasse - - Éditorial - par Philippe Aille­ry (texte et pho­tos)

Vastes mas­sifs bien per­cés, larges al­lées, dé­bu­chés de cer­vi­dés et de sui­dés à ré­pé­ti­tion et or­ga­ni­sa­tion ir­ré­pro­chable sont au­tant d’atouts qui ont for­gé, et en­tre­tiennent, la ré­pu­ta­tion des bat­tues po­lo­naises.

Pe­tit ma­tin fri­leux, la neige est tom­bée pen­dant la nuit et nous avons la sur­prise de dé­cou­vrir, en quit­tant la mai­son fo­res­tière où nous sommes ar­ri­vés la veille au soir, que le sol est re­cou­vert d’une fine pel­li­cule de pou­dreuse. Il en faut ce­pen­dant da­van­tage pour ar­rê­ter dans leur élan une dou­zaine de chas­seurs aguer­ris et bien dé­ter­mi­nés à se me­su­rer aux grands gi­biers des fo­rêts en­vi­ron­nantes. Dans ce groupe, une ma­jo­ri­té de fi­dèles dont cer­tains font le dé­pla­ce­ment plu­sieurs fois par sai­son. Ils jouent ici un peu comme à do­mi­cile et, dans les voi­tures qui nous ache­minent vers le point de ren­dez-vous, les « pe­tits nou­veaux » les as­saillent de ques­tions pour connaître avec pré­ci­sion la suite des évè­ne­ments. L’am­biance est fes­tive et bon en­fant. Au terme d’une tren­taine de ki­lo­mètres, nous quit­tons une route dé­par­te­men­tale pour nous en­ga­ger sur une étroite, sombre et chao­tique al­lée fo­res­tière tra­cée au mi­lieu d’un océan de mar­men­teaux sé­cu­laires. Une di­zaine de mi­nutes plus tard, dans le jour nais­sant, nous dé­bou­chons sur une clai­rière où est im­plan­té un abri en bois qui s’avère être un ren­dez-vous de chasse. Au centre de l’es­pace, un feu im­po­sant cré­pite à même le sol tan­dis que des hommes vê­tus de te­nues fluo­res­centes jaunes ou orange s’ac­tivent en tous sens. S’en­chaînent les sa­lu­ta­tions d’usage et les der­niers pré­pa­ra­tifs avant que ne se forme na­tu­rel­le­ment un « U » qui met face à face, par­fai­te­ment ali­gnés, l’équipe des vi­si­teurs et les chefs de ligne, les ra­bat­teurs ain­si que les conduc­teurs de chiens pous­seurs et de chiens de sang. Sur le cô­té, prennent dé­sor­mais place le di­rec­teur de chasse et l’in­ter­prète. Les consignes sont claires. Toutes les ca­té­go­ries de san­gliers sont ti­rables sans au­cune li­mite de poids ni de lon­gueur de dé­fenses, à l’ex­cep­tion des mar­cas­sins en li­vrée. Il en va de même pour le nombre de biches, de faons, de re­nards et de chiens vi­ver­rins. Par ailleurs, deux cerfs coif­fés por­tant jus­qu’à 5 ki­los de tro­phée sont in­té­grés au pro­gramme du jour. S’agis­sant des che­vreuils, seules les che­vrettes peuvent être ti­rées. Choses dites, s’en­suit l’in­con­tour­nable ti­rage au sort des cartes qui at­tri­bue, de

ma­nière équi­table et ir­ré­pro­chable, les postes de cha­cun pour la jour­née. L’heure est main­te­nant à la chasse et les ti­reurs prennent place à bord de 4×4 bien iden­ti­fiés qui vont les conduire vers la ligne de cha­cun en vue de la pre­mière traque. Ce fonc­tion­ne­ment peut, au dé­but, dé­rou­ter les no­vices, mais il s’avère très ef­fi­cace et per­met de ga­gner un temps pré­cieux, no­tam­ment lors des chan­ge­ments d’en­ceinte.

San­gliers à l’ho­ri­zon

C’est ain­si que peu de temps après, sur les conseils du di­rec­teur de chasse, nous nous re­trou­vons pos­té, aux cô­tés de Lio­nel, sur une butte au mi­lieu de charmes gi­gan­tesques. Pas le moindre buis­son à l’ho­ri­zon, le sol est to­ta­le­ment dé­ga­gé. Seul un épais ta­pis de feuilles et quelques branches éparses re­couvrent un sub­strat qui semble por­ter les stig­mates de loin­tains bom­bar­de­ments. Il règne en ces lieux un si­lence de ca­thé­drale. Nous cher­chons à com­prendre, dans pa­reil bio­tope, où le gi­bier peut trou­ver à se re­mi­ser. Pour­tant, on nous a as­su­ré que la place était ré­pu­tée et qu’il fal­lait se mon­trer ex­trê­me­ment vi­gi­lant. Ac­cos­té à un tronc, ap­pa­reil pho­to prêt à mon­ter à l’oeil, nous pa­tien­tons en si­lence en échan­geant de ré­gu­liers re­gards in­ter­ro­ga­tifs avec notre co­équi­pier. Il fait sombre, la nuit re­tient le jour, et la pel­li­cule de neige a dis­pa­ru. Une di­zaine de mi­nutes s’est écou­lée quand les ré­cris étouf­fés d’un chien nous font prê­ter une oreille plus at­ten­tive. Sans bron­cher, nous scru­tons la fo­rêt à la

re­cherche du moindre mou­ve­ment. Entre creux et bosses du ter­rain, il nous semble aper­ce­voir, par in­ter­mit­tence, plu­sieurs points en mou­ve­ment. La voix du li­mier n’est, quant à elle, plus per­cep­tible, mais les taches vont gran­dis­sant dans notre di­rec­tion. Plus de doutes, il s’agit d’une com­pa­gnie de san­gliers. Lio­nel serre fer­me­ment sa ca­ra­bine en es­pé­rant que le gi­bier va pour­suivre son rap­pro­ché. Su­bi­te­ment, au som­met d’une butte, un, puis deux, puis cinq, puis une di­zaine de sui­dés dé­barquent au pe­tit trot. Elle traîne avec elle un ko­pov muet qui ne la lâche pas d’une se­melle.

Quatre balles entre les fûts

Un peu dé­bous­so­lés, les ani­maux marquent de fré­quents ar­rêts pour écou­ter et hu­mer l’air. Ca­lés der­rière nos arbres, nous ne man­quons rien de la scène. Alors que la ru­meur des ra­bat­teurs nous re­vient main­te­nant en écho, les san­gliers prennent leur par­ti et s’en­gagent dans notre dia­go­nale. Les images sont fur­tives entre la mul­ti­tude de troncs mais une chose est cer­taine, la dis­tance qui nous sé­pare des fuyards se ré­duit ra­pi­de­ment. Tan­dis qu’ils nous croisent à une soixan­taine de mètres, le chas­seur tente sa chance entre les nom­breux fûts qui barrent l’ho­ri­zon et ex­pé­die, en un temps re­cord, quatre balles. Les consignes au­to­ri­saient un tir dans l’en­ceinte puisque, au re­gard de la to­po­gra­phie, ils sont ici obli­ga­toi­re­ment fi­chants. Deux bêtes noires ac­cusent net­te­ment sans pour au­tant s’ef­fon­drer sur place. Ti­reur d’ex­pé­rience, Lio­nel reste très sur­pris par son manque de ré­sul­tat. La bande a ra­pi­de­ment écla­té en tous sens et a dis­pa­ru. Des coups de ca­ra­bines ré­sonnent dé­sor­mais de par­tout, entre 25 et 30 se suc­cèdent. Nous ob­ser­vons bientôt d’autres san­gliers dans la traque, ils sont cette fois hors de por­tée. Dans la fou­lée, une harde d’une dou­zaine de grands cer­vi­dés s’offre su­brep­ti­ce­ment à notre vue et s’éva­pore. Les dé­to­na­tions qui suivent nous font ima­gi­ner qu’ils ont sau­té l’une des lignes. Ce mas­sif, que nous pen- sions dé­ser­tique, se ré­vèle en réa­li­té une four­mi­lière grouillante de vie. Avec l’ap­pa­ri­tion des ra­bat­teurs s’achève cette ma­gni­fique en­trée en ma­tière. Lio­nel n’y tient plus et part aus­si­tôt vé­ri­fier ses tirs. Très vite un ani­mal est re­trou­vé. Il a, en fait, bas­cu­lé de l’autre cô­té de la butte qui nous fai­sait face et est mort, d’une balle de coeur, en bas du rai­dillon. C’est un sou­la­ge­ment pour le chas­seur. Avec l’aide du res­pon­sable de ligne, il se­ra re­mon­té non sans peine. Le se­cond san­glier tou­ché se­ra aus­si ré­cu­pé­ré un peu plus tard près de là. Mais le rythme im­po­sé par le chef de bat­tue ne laisse au­cun ré­pit à notre nem­rod. À peine s’est-il vu re­mettre de fa­çon très pro­to­co­laire une bri­sée qui va im­mé­dia­te­ment or­ner sa cas­quette, qu’il est prié de re­joindre au plus vite ses ca­ma­rades. Une équipe dé­diée va, quant à elle, se char­ger de ras­sem­bler l’en­semble du gi­bier tom­bé dans cette traque pour l’évis­cé­rer et le ra­me­ner.

Che­vrettes uni­que­ment

Dé­jà, il faut re­prendre place dans une voi­ture pour fi­ler vers le poste sui­vant. Ce mo­ment de re­trou­vailles entre chas­seurs est l’oc­ca­sion de joyeux échanges. Cha­cun s’ex­prime sur ce qu’il a vé­cu, vu et éven­tuel­le­ment ti­ré. C’est un ré­gal de les écou­ter. La se­conde en­ceinte, si­tuée à plu­sieurs ki­lo­mètres de la pre­mière, nous pro­pose bientôt un en­vi­ron­ne­ment to­ta­le­ment dif­fé­rent. Nous pas­sons ain­si des feuillus aux ré­si­neux avec une pi­nède gi­gan­tesque im­plan­tée sur un ter­rain plat comme la main qui per­met une belle vi­si­bi­li­té. La der­nière ca­ra­bine est tout juste pla­cée quand dé­marre la traque.

Cette fois, cer­tains pous­seurs se sont mu­nis de bi­dons en plas­tique vides sur les­quels ils tam­bou­rinent sans mé­na­ge­ment, d’autres poussent des cris en tous genres. Ces bruits s’en­tendent à des cen­taines de mètres à la ronde. Ils ont pour ef­fet de se­mer la pa­nique dans les rangs des cer­vi­dés, pe­tits et grands. Plu­sieurs che­vreuils sautent l’al­lée sur la­quelle nous nous trou­vons. In­cer­tains quant à l’iden­ti­fi­ca­tion des sexes de ces ani­maux, les pos­tés concer­nés pré­fèrent s’abs­te­nir plu­tôt que de prendre le risque de tuer un bro­card dont le tir est for­mel­le­ment in­ter­dit en bat­tue et pu­nis­sable par une forte amende. Une im­mense harde mê­lant cerfs, biches et faons est aus­si en mou­ve­ment. Sous la hou­lette d’une me­neuse, elle tourne dans le bois, s’ar­rête sou­vent, se met en pa­quet, écoute, re­part au trot en cher­chant une is­sue. Une laie iso­lée pointe éga­le­ment le bout de sa hure. Elle joue l’ef­fet de sur­prise en choi­sis­sant l’op­tion « droit de­vant », au triple ga­lop, fen­dant la ligne sans crier gare. Sa vi­tesse n’y suf­fit pas, deux lourdes dé­to­na­tions la font rou­ler comme un la­pin alors qu’elle al­lait at­teindre l’autre cô­té de l’al­lée.

Jo­lie jour­née

C’est aus­si ra­pi­de­ment la dé­ban­dade chez les grands cer­vi­dés. Ils éclatent en grou­pus­cules dans toutes les di­rec­tions et sont l’ob­jet d’un feu nour­ri. Une biche et un faon tombent suc­ces­si­ve­ment sur notre ligne. Nous dé­cou­vri­rons plus tard que cette traque au­ra aus­si per­mis de ré­col­ter les deux cerfs pré­vus au quo­ta ain­si qu’un re­nard. À ce rythme sou­te­nu, nous en­chaî­nons cinq bat­tues avant la sa­cro­sainte pose « soupe », ava­lée à la hâte, sous un abri de for­tune ex­po­sé aux quatre vents. Nous re­par­tons de plus belle moins de trente mi­nutes plus tard vers de nou­velles aven­tures cy­né­gé­tiques. Les chas­seurs connaî­tront des for­tunes di­verses et les en­ceintes se­ront par­fois moins gé­né­reuses mais au­cune ne va se ré­vé­ler creuse. Notre montre in­dique 16h10 lorsque s’achève la neu­vième et ul­time traque de cette ma­gni­fique jour­née inau­gu­rale. La nuit ar­rive dé­jà à grands pas. Ra­bat­teurs et chas­seurs sont four­bus d’une saine fa­tigue et les stig­mates se lisent sur les vi­sages. Les uns ont mar­ché comme des dam­nés, les autres n’ont pas re­lâ­ché l’at­ten­tion. Tous sont ra­vis de se re­trou­ver pour l’in­con­tour­nable ta­bleau et le dis­cours de clô­ture de la chasse par le res­pon­sable du ter­ri­toire. En Po­logne, on ne ba­dine pas avec le pro­to­cole lors­qu’il s’agit de po­lo­wa­nie (chasse). Dès lors, à l’ins­tar de la mise en scène ma­ti­nale, cha­cun s’aligne pour écou­ter le dé­brie­fing. Au centre du ras­sem­ble­ment a été soi­gneu­se­ment pré­sen­té le ta­bleau. L’en­semble est en­ca­dré de ra­meaux de sa­pins. Aux grands cer­vi­dés suc­cèdent les san­gliers puis les che­vrettes et en­fin le re­nard. À la lueur de flam­beaux, le di­rec­teur de chasse re­mer­cie Saint Hu­bert pour sa gé­né­ro­si­té. Il sa­lue éga­le­ment avec in­sis­tance la pru­dence et l’ha­bi­le­té des chas­seurs et, en­fin, loue les prouesses ac­com­plies par l’en­semble de l’or­ga­ni­sa­tion pour que cette bat­tue se dé­roule sous les meilleurs aus­pices. S’en­suit la tra­di­tion­nelle re­mise de mé­dailles qui ré­com­pense le roi et le vice-roi de la chasse ain­si que l’ami des ani­maux, ce­lui qui a le plus man­qué. La fin de chasse est alors of­fi­ciel­le­ment an­non­cée et ren­dez-vous est pris pour le len­de­main au pe­tit jour. Sur ces mots, la dou­zaine d’amis fran­çais re­prend le che­min de la mai­son fo­res­tière pour quelques heures de re­pos bien mé­ri­tées. Le pre­mier cha­pitre de leur sé­jour vient d’être écrit de bien jo­lie ma­nière, les quatre autres à ve­nir se­ront tous aus­si riches et pal­pi­tants. L’in­dé­mo­dable Po­logne a une fois en­core te­nu toutes ses pro­messes.

Une harde de grands cer­vi­dés s’offre su­brep­ti­ce­ment à notre vue puis s’éva­pore.

Dé­ban­dade dans la com­pa­gnie. En haut à droite de l’image, un ko­pov.

Un mo­ment de ré­pit pour ad­mi­rer la qua­li­té des ani­maux ré­col­tés.

À cha­cun ses tro­phées, une mue de cerf pour ce jeune ra­bat­teur.

Plu­sieurs so­li­taires ont été ré­col­tés du­rant ce sé­jour.

Cer­tains chiens sont équi­pés de gi­lets fluo­res­cents en kev­lar.

Les cartes de bat­tue rendent la chasse to­ta­le­ment équi­table.

Avec un tro­phée su­pé­rieur à 5 ki­los, ce chas­seur s’est ac­quit­té d’un sup­plé­ment de ta­rif.

Moins de trente mi­nutes chro­no en guise de pause dé­jeu­ner.

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