MOI ET… LES LISTES

Cosmopolitan (France) - - SOMMAIRE - Par Ma­non Pi­bou­leau

En ma­tière de listes, j’ai dé­jà ac­cu­mu­lé une cer­taine ex­pé­rience. Il faut dire que j’ai com­men­cé très jeune à no­ter mes dé­si­rs. At­ten­tion. Je sa­vais y mettre les formes. Tous les ans, ça com­men­çait pa­reil : « Très cher Père Noël que j’aime de tout mon coeur » (hop, on pom­made), « … comme j’ai été très sage » (hop, on ar­gu­mente), « … voi­là ce que j’ai­me­rais en ca­deaux » (hop, énu­mé­ra­tion de 36 jouets ré­fé­rences à l’ap­pui). Mais plus qu’être gâ­tée, ce qui me plai­sait, c’était d’ali­gner des pe­tits ti­rets. Je fai­sais tour­ner le crayon entre mes dents de lait, en fron­çant les sour­cils, sou­cieuse de ne rien ou­blier. J’avais cette douce im­pres­sion d’être face à une grande res­pon­sa­bi­li­té – celle de me sa­tis­faire. Mieux en­core, je jouais à mon jeu pré­fé­ré : faire l’adulte.

À faire…

Au­jourd’hui, je suis cette adulte avec lo­ge­ment et fac­tures, bou­lot et réunions, amis et hap­py hours. Pour ré­par­tir les ren­dus de dos­siers, les ren­dez-vous et les gueules de bois sur sept pe­tits jours, je liste fré­né­ti­que­ment. Grâce aux mé­mos, je n’en­combre pas mon cer­veau : « payer ça », « rap­pe­ler ma­chine », « lar­guer pot de colle ». Je couche toutes mes pré­oc­cu­pa­tions sur le pa­pier avant de me cou­cher moi-même, dé­jà un peu sou­la­gée. Mais si je fais beau­coup d’ef­forts pour m’or­ga­ni­ser, je paume sou­vent mes to­do listes parce que je les note n’im­porte où : sur un Post-it qui s’en­vole, un car­net qui s’égare ou sur mon bras qui n’est pas wa­ter­proof. J’ai peur d’ou­blier ce à quoi je pense tout de suite, là, main­te­nant, alors vite, viiite, jeune homme, fi­lez-moi votre bombe de pein­ture trente se­condes et voi­là que je tague un mur « pen­ser des­sert di­manche ». En plus de mon sé­rieux pro­blème pour cen­tra­li­ser, j’ai du mal à hié­rar­chi­ser. « Ache­ter bot­tines ver­nies noires. URGENT » se trouve juste au-des­sus de « payer im­pôts hier der­nier dé­lai ». Et je sais le­quel des deux je vais m’em­pres­ser de ré­gler en pre­mier. La der­nière fois, quand une co­pine m’a ren­du vi­site, elle a ti­ré la tronche en tom­bant sur la liste ai­man­tée au fri­go. Le ti­ret qui lui était ré­ser­vé « dî­ner avec Ca­ro » se trou­vait coin­cé entre « na­vets, miel, PQ ». D’ailleurs, cette liste de courses, ac­cro­chée bien en évi­dence dans ma cui­sine, je l’ou­blie au pire mo­ment : ce­lui pour le­quel elle a spé­cia­le­ment été créée. Ain­si, j’ère dans les rayons du su­per­mar­ché, en se­couant la tête et en mar­mon­nant : « Elle était là. Pas là-bas, non ma­dame, juste là de­vant mes yeux. » En­suite, je m’ar­rête net, cons­ciente qu’il faut faire avec – ou plu­tôt sans – et plisse les yeux pour me rap­pe­ler : « Bon, j’avais be­soin de quoi dé­jà ? » Fi­na­le­ment, je rentre chez moi, les bras char­gés et la tête haute, fière d’avoir gé­ré une telle si­tua­tion de crise. Ce mo­ment de paix in­té­rieure vo­le­ra en éclats quand j’irai me bros­ser les dents : « Eh merde, j’ai ou­blié le den­ti­frice. »

Ça, c’est fait

Je suis tou­jours gê­née quand les gens tombent sur l’une de mes to­do. Même si on y écrit des trucs tech­niques et en abré­gé, ça reste in­time. Une sorte de por­trait-ro­bot avec les in­fos es­sen­tielles qui nous ca­rac­té­risent. « Ache­ter piz­za sur­ge­lée » ou « cueillir fraise bal­con + ache­ter boul­gour » tracent deux pro­fils dif­fé­rents. Entre « don­ner dé­mis­sion à ce con de chef » et « prendre hé­li­co si­gna­ture con­trat à NY », il y a aus­si un écart sub­stan­tiel. La liste tra­hit même ma vie sen­ti­men­tale : « RV Tin­der ce soir + de­main Happn ». Mais il existe une liste que je ne perds ja­mais et sur la­quelle per­sonne ne peut tom­ber « par ha­sard ». Plan­quée au fond d’un ti­roir, sur cel­le­là, je n’énu­mère pas « ce que j’ai à faire » mais « ce que j’ai fait » et sur­tout « avec qui je l’ai fait ». Je fais tour­ner mon crayon entre les dents, en fron­çant les sour­cils, sou­cieuse de n’ou­blier au­cun homme avec qui j’ai par­ta­gé une nuit.

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