MOI ET… LES PHOTOMATON

Il y a les pho­tos et le Photomaton. C’est pa­reil, mais en plus pe­tit.

Cosmopolitan (France) - - SOMMAIRE - Par So­phie HŽ­naff

En ma douce ado­les­cence, le Photomaton, c’était cette ca­bine ri­go­lote dans la­quelle on s’en­tas­sait entre co­pains pour dé­bi­ter des gri­maces idiotes au ki­lo­mètre. Après nos ex­ploits et sous la pres­sion de la file d’adultes mu­nis de pié­cettes qui s’im­pa­tien­taient, on fi­nis­sait par sor­tir pour se mas­ser en grappe de­vant la pe­tite grille qui dé­li­vrait les pho­tos. On guet­tait, puis sou­dain la ban­de­lette tom­bait dans un bruit de souf­fle­rie et on se met­tait à piailler, se pous­sant les uns les autres pour dis­tin­guer les pré­cieux cli­chés qu’il était in­ter­dit de tou­cher tant qu’ils n’avaient pas sé­ché. La cheffe de meute sai­sis­sait le coin du pa­pier en­core hu­mide avec pré­cau­tion – ou traces de doigts sui­vant le tem­pé­ra­ment – et tous en­semble nous dé­cou­vrions les ins­tan­ta­nés d’une ami­tié : un nez trop gros au pre­mier plan, le quart d’un oeil sur la gauche, une mèche sur la droite, et une co­pine qui se marre écra­sée au mi­lieu. Bien sûr, je l’uti­li­sais éga­le­ment seule pour mes do­cu­ments of­fi­ciels. Je m’étu­diais alors dans la glace au fond, pre­nais une pose avan­ta­geuse, trois quarts face, pe­tit sou­rire, oeil ou­vert pé­tillant d’in­tel­li­gence, et va­riais quatre fois, car tel était mon strict dû. À la fin, en un re­gard, je pou­vais hié­rar­chi­ser les pho­tos, de la plus réus­sie à la plus moche : la belle agré­men­tait ma carte de can­tine – celle que voyaient les co­pains de ter­mi­nale –, la moyenne, la carte de bi­blio­thèque, et la po­table al­lait sur celle de la pis­cine. La ra­tée fi­nis­sait au fond d’un quel­conque ti­roir, der­nière ac­cro­chée à son cadre blanc dont les dé­coupes clai­ron­naient que ses trois congé­nères étaient par­ties pour de nou­velles aven­tures.

Au­jourd’hui, des pho­tos, j’en ai plein mon por­table

Alors quand je me cogne la cor­vée du Photomaton, j’ai une bonne rai­son. Je dis « cor­vée » car en quelques an­nées, mon point de vue a chan­gé. D’abord, j’ai beau en voir à lon­gueur de temps, au mo­ment où j’ai be­soin d’un Photomaton, im­pos­sible de me rap­pe­ler où il y en a un. En­suite, ces ca­bines me rendent claus­tro­phobe : pas la place de bou­ger, po­ser mon sac, ma veste, de fouiller à la re­cherche de mon­naie (hein ?!! Cinq eu­ros !!! Heu­reu­se­ment, à ce prix, ils prennent la CB). Et, je ne sais pas si c’est moi, mais je dois tour­ner pour re­mon­ter le ta­bou­ret. À croire que je suis sys­té­ma­ti­que­ment pré­cé­dée d’un bas­ket­teur. En­fin, lorsque je tire le ri­deau, un in­croyable sen­ti­ment de so­li­tude s’abat sur moi. Je suis dans un confes­sion­nal sans per­sonne pour écou­ter, juste une vitre et mon re­flet, puis la voix du ro­bot qui, su­bi­te­ment, me donne des ordres.

J’ai trois es­sais et pas le droit de sou­rire

À chaque prise, la ma­chine me de­mande si cette pose me convient, puis dé­clenche un compte à re­bours. Évi­dem­ment que non, la pose ne me convient pas ! Non mais elle l’a vue, l’image, avant de de­man­der ? Main­te­nant j’hé­site quand même : est-ce que vrai­ment j’ob­tien­drais mieux en l’ef­fa­çant pour une autre ? Cinq, quatre, trois, deux, un : hop, une autre. En­core pire. Et celle-là, je suis obli­gée de la gar­der, si­non la ca­bine en­glou­tit mes cinq eu­ros sans rien me don­ner en échange. Tant pis. C’est pour mon pas­se­port, je dé­cide de faire un ef­fort : bien ha­billée, bien ma­quillée, bien coif­fée, je me rends chez une pho­to­graphe qui réa­li­se­ra de meilleurs cli­chés. La dame non plus ne veut pas que j’es­saie 38 fa­çons de ne pas sou­rire, mais on y ar­rive et je re­pars contente de mes vi­gnettes.

Gloire, you­pi, en­fin c’est ré­glé

Ain­si le len­de­main, après mon cours de bad­min­ton, je cours pour mon ren­dez-vous à la pré­fec­ture et, une fois dans le box, toute fié­rote, je tends mes cli­chés au pré­po­sé qui consti­tue mon dos­sier. Il leur jette un re­gard né­gligent et dé­clare : « Ils ne sont pas ré­gle­men­taires, votre vi­sage n’est pas dé­ga­gé, re­gar­dez le point sur l’écran, clic clac. » Voi­là pour­quoi, sur ma pho­to de pas­se­port, j’ai le front en sueur, les che­veux en désordre, un mas­ca­ra de pan­da, un tee-shirt De­cath­lon et l’air de me de­man­der ce que le mon­sieur en­tend par « clic clac ».

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.