ÉDOUARD GLIS­SANT, POÈTE-PHI­LO­SOPHE DE LA RE­LA­TION

De Ligne en Ligne - - Éclairage -

Né en 1928 en Mar­ti­nique, Édouard Glis­sant est le poète des ima­gi­naires et des ar­chi­pels du Tout-monde. Éga­le­ment phi­lo­sophe, ro­man­cier, es­sayiste, dra­ma­turge, pen­seur de l’art et de la culture, il éla­bore une ré­flexion sur l’iden­ti­té-re­la­tion, ou­verte à la ren­contre et ten­due vers l’al­té­ri­té. Pen­dant ses études à la Sor­bonne au­près de Gas­ton Ba­che­lard et plus tard avec Gilles De­leuze, Jacques Der­ri­da ou Pierre Bour­dieu, l’écri­vain s’en­gage dans plu­sieurs com­bats : fon­da­tion du Front an­tillo-guya­nais en 1961, pré­si­dence du Par­le­ment des écri­vains en 1993 ou créa­tion de l’ins­ti­tut du Tout-monde en 2006. Alio­cha Wald La­sows­ki, spé­cia­liste d’édouard Glis­sant, re­trace le par­cours de ce poète mi­li­tant, qui dé­ploie une po­li­tique de la mon­dia­li­té contre les ef­fets dé­sas­treux de la do­mi­na­tion.

Jeune élève pen­dant la Se­conde Guerre mon­diale, Édouard Glis­sant a très tôt le sou­ci du par­tage et le sens du col­lec­tif. Dans le sillage des poètes ré­vol­tés – Bau­de­laire, Lau­tréa­mont, Rim­baud –, qu’il lit et dé­couvre au lycée Schoel­cher de Fortde-france, Édouard Glis­sant fonde avec ses ca­ma­rades d’en­fance un cercle lit­té­raire et une re­vue, Franc Jeu. Il ren­contre An­dré Bre­ton alors en exil et ac­cueilli par Ai­mé Cé­saire. En 1946, Édouard Glis­sant quitte la Mar­ti­nique pour Pa­ris, grâce à une bourse d’études, fait rare à l’époque.

An­tilla­ni­té et dé­co­lo­ni­sa­tion À Pa­ris, Édouard Glis­sant fré­quente des lieux cultu­rels, comme la Ga­le­rie du Dra­gon, foyer de dé­cou­vertes et de contacts, où des ex­po­si­tions d’art sont ré­gu­liè­re­ment pré­sen­tées. Il y fait la connais­sance de Mi­chel Bu­tor, d’hen­ri Mi­chaux, d’al­ber­to Gia­co­met­ti ou de Ro­ber­to Mat­ta. Édouard Glis­sant par­ti­cipe aus­si au mou­ve­ment des étu­diants an­tillais. En 1956, à l’âge de vingt-huit ans, il fait par­tie des quatre membres de la dé­lé­ga­tion mar­ti­ni­quaise, avec Ai­mé Cé­saire, Frantz Fa­non et Louis Achille, qui par­ti­cipe au pre­mier Con­grès in­ter­na­tio­nal des écri­vains et ar­tistes noirs dans l’am­phi­théâtre Des­cartes de la Sor­bonne. Cin­quan­te­deux femmes et hommes, d’ho­ri­zon cultu­rel di­vers (Afrique, Amé­rique, Ca­raïbes et États-unis, Eu­rope et Asie), dé­battent de la né­gri­tude, du mar­xisme, de l’afri­ca­nisme et de l’an­ti­co­lo­nia­lisme. En 1960, Édouard Glis­sant est aus­si l’un des pre­miers si­gna­taires du Ma­ni­feste des 121 ap­pe­lant à l’in­dé­pen­dance de l’al­gé­rie.

Pen­dant cette pé­riode, Édouard Glis­sant écrit dans des re­vues, Les Temps mo­dernes, Le Mer­cure de France ou Les Lettres nou­velles, et pu­blie ses pre­miers livres : le poème élé­giaque et tra­gique Les Indes, l’es­sai créa­tif et phi­lo­so­phique So­leil de la conscience et le ro­man réa­liste au­tant que fan­tas­tique La Lé­zarde, qui lui vaut le prix Re­nau­dot en 1958. Trois textes fon­da­teurs de l’oeuvre à ve­nir, une oeuvre plu­rielle et mul­ti­forme, po­ly­pho­nique et rhi­zo­ma­tique. Quelle est sa mo­da­li­té d’écri­ture, le mo­teur de sa créa­ti­vi­té ? À l’image de ces trois livres qui, cha­cun dans un do­maine spé­ci­fique, se ré­pondent, l’oeuvre d’édouard Glis­sant re­fuse les cloi­son­ne­ments, en­cou­rage la cir­cu­la­tion et les échanges, fa­vo­rise les dy­na­miques nar­ra­tives et spé­cu­la­tives.

Tout-monde

De re­tour en Mar­ti­nique, Édouard Glis­sant fonde un lycée ex­pé­ri­men­tal, l’ins­ti­tut mar­ti­ni­quais d’études, et crée, en 1971, Aco­ma, une re­vue de lit­té­ra­ture et de sciences hu­maines. L’écri­vain pour­suit l’éla­bo­ra­tion de son oeuvre entre poé­sie ( Boises, Pays rê­vé, pays réel), ro­man ( Le Qua­trième Siècle, Ma­le­mort) et es­sai ( L’in­ten­tion poé­tique). En 1981, il pu­blie un ou­vrage po­li­tique, Le Dis­cours an­tillais, qui ana­lyse le thème so­cio­po­li­tique de l’alié­na­tion cultu­relle. De 1981 à 1988, Édouard Glis­sant est di­rec­teur du Cour­rier de l’unes­co, men­suel en qua­rante langues dif­fu­sé dans le monde en­tier. Il in­vite des écri­vains, comme le poète sy­rien Ado­nis ou le dra­ma­turge congo­lais So­ny La­bou Tan­si, à y par­ti­ci­per, et choi­sit des thé­ma­tiques ori­gi­nales : « Ci­vi­li­sa­tions de la mer », « Arts d’amé­rique La­tine », « His­toires à ve­nir de l’uni­vers ». Aux États-unis, Édouard Glis­sant est pro­fes­seur d’uni­ver­si­té à Ba­ton Rouge, à la Loui­sia­na State Uni­ver­si­ty, de 1988 à 1994, puis à New York, au Gra­duate Cen­ter (CUNY), à par­tir de 1995. Les es­sais Poé­tique de la re­la­tion en 1990, Trai­té du ToutMonde en 1997 ou Une nou­velle ré­gion du monde en 2006 dé­ploient la pen­sée ar­chi­pé­lique d’édouard Glis­sant, c’es­tà-dire non sys­té­ma­tique, in­tui­tive, ex­plo­rant l’im­pré­vu du Tout-monde. Pour com­prendre l’ave­nir de notre pla­nète, où le monde des échanges glo­ba­li­sés est aus­si ce­lui des as­si­gna­tions iden­ti­taires, où la Terre do­mi­née par le sys­tème mar­chand se perd dans les re­plis idéo­lo­giques, Édouard Glis­sant a une ex­pli­ca­tion : « C’est l’in­ap­ti­tude à vivre le con­tact et l’échange qui crée le mur iden­ti­taire et dé­na­ture l’iden­ti­té. »

L’iden­ti­té-re­la­tion

Pour réunir les cultures, sans les ré­duire ou les li­mi­ter, et s’ar­ra­cher aux an­ti­thèses fer­mées (en­ra­ci­ne­ment contre glo­ba­li­sa­tion), il faut pri­vi­lé­gier le mou­ve­ment, une pen­sée des re­la­tions, pos­sibles, in­édites, à ve­nir. La ques­tion du monde de de­main est celle de la « di­ver­sa­li­té », se­lon le mot d’édouard Glis­sant, qui, sen­sible au cô­toie­ment des dif­fé­rences, ques­tionne l’em­mê­le­ment des hu­ma­ni­tés. Com­ment pré­ser­ver l’étran­ge­té et l’opa­ci­té de l’autre sans le ré­duire à l’in­forme ou au com­mun et sans le fi­ger dans l’in­ac­ces­sible et le loin­tain ? À l’iden­ti­té-ra­cine, im­pé­rieuse et ja­louse, Édouard Glis­sant op­pose l’iden­ti­té-re­la­tion, ca­pable d’ac­cep­ter l’in­di­vi­du, sa fra­gile si­tua­tion, sa place dans l’ho­ri­zon­tale plé­ni­tude du vi­vant. C’est le Tout-monde, ni en­ra­ci­né ni sé­den­ta­ri­sé, hors de toute clô­ture : « Agis dans ton lieu, pense avec le monde. » Le mi­grant ou le re­je­té, l’ex­clu ou le mé­tis, le ré­fu­gié ou l’exi­lé, la femme in­sou­mise ou l’homme ré­vol­té, le pré­caire, le chô­meur ou l’in­com­pris, tous consti­tuent l’hu­ma­ni­té d’édouard Glis­sant. Son com­bat po­li­tique est l’ur­gence contre la mi­sère qui ac­cable en­core les peuples au­jourd’hui. Après la pré­si­dence du Par­le­ment des écri­vains en 1993 et la mis­sion par le pré­sident de la Ré­pu­blique Jacques Chi­rac de fon­der un Centre na­tio­nal sur la mé­moire des es­cla­vages, Édouard Glis­sant crée l’ins­ti­tut du Tout-monde à Pa­ris en 2006.

Créo­li­sa­tion

De l’ora­li­té à l’écri­ture, des Ca­raïbes aux langues du Toutmonde, où se croisent par­lés do­mi­nants, pa­tois ou­bliés et dia­lectes mi­neurs, la pen­sée de l’in­tel­lec­tuel mar­ti­ni­quais ré­in­vente une pa­role unique, entre al­té­ri­té et mul­ti­lin­guisme. L’ima­gi­naire des langues ou­vertes à la créo­li­sa­tion est la ren­contre im­pré­vi­sible de don­nées lin­guis­tiques ( lexique, syn­taxe et modes du par­ler) hé­té­ro­gènes. C’est ce que rap­pelle le poète ca­ri­béen La­sa­na Se­kou dans Né ici ( Born Here, 1986), en évo­quant l’hy­per­po­ly­glot­tisme de SaintMar­tin, où peuvent s’échan­ger cinq langues (fran­çais, an­glais, néer­lan­dais, créole et es­pa­gnol). Si les pays se créo­lisent au­jourd’hui, ex­plique Édouard Glis­sant, ils entrent dans l’im­pré­vu des di­ver­si­tés et forment des cultures com­po­sites. « Nous pen­sons et écri­vons en pré­sence de toutes les langues du monde. »

Es­thé­tique de la va­ria­tion et de la ré­pé­ti­tion

L’un des ta­bleaux pré­fé­rés d’édouard Glis­sant illustre la re­la­tion dy­na­mique des cultures : La Jungle (1944) de son ami Wi­fre­do Lam, peintre cu­bain sur­réa­liste, fils d’un Chi­nois let­tré ve­nu de Can­ton et d’une mère de double as­cen­dance (afri­caine et his­pa­nique). La tur­bu­lence vi­vante et foi­son­nante du ta­bleau, où l’in­fluence afro-cu­baine co­ha­bite avec les fi­gures-masques du cu­bisme, in­carne l’ima­gi­naire du ToutMonde. Une mé­moire col­lec­tive qui re­lie dans l’im­pré­vi­sible l’ailleurs et la trace ; une es­thé­tique du de­ve­nir d’où s’élancent et s’ar­chi­pé­lisent, dans l’in­at­ten­du de la re­la­tion, le mé­tis­sage et la ren­contre. L’oeuvre d’édouard Glis­sant porte une ou­ver­ture plu­rielle. Ro­mans, poèmes, es­sais et pièces de théâtre font per­ce­voir la beau­té du monde à tra­vers le chaos et le ver­tige, la vio­lence et le par­tage des hu­ma­ni­tés. La poé­tique nomade d’édouard Glis­sant fa­vo­rise l’in­cer­tain, l’opa­ci­té et le trem­ble­ment. Elle trouve dans la mu­sique un autre point d’ap­pui. L’ex­pé­rience de l’al­té­ri­té – entre je et tu, soi et au­trui, l’un et le di­vers, l’in­time et le de­hors – passe par le croi­se­ment ba­roque, dif­fus et tâ­ton­nant, des tem­pos et des rythmes. Pour Édouard Glis­sant, « le jazz est né de la créo­li­sa­tion, avec ses sou­bas­se­ments afri­cains et ses ins­tru­ments oc­ci­den­taux ». Ici, le chaos-opé­ra, tis­sage de texte, de chant, de danse et de mu­sique ; là, le jazz, le gos­pel, le blues et le reg­gae ; plus loin en­core, la soul, le funk et le hip-hop. Ima­gi­naire mu­si­cal du res­sas­se­ment et de la re­dite, de la créa­tion et de l’in­ven­tion.

Un ap­pel à la dé­rive dé­li­bé­rée

Cha­cun des livres d’édouard Glis­sant nous in­tro­duit au ToutMonde dans le mi­roi­te­ment du di­vers sans ré­duire l’autre à l’un, mais en pré­ser­vant l’unique, c’est-à-dire les dif­fé­rences d’un monde en re­la­tion ( la mon­dia­li­té). Telle est la le­çon d’édouard Glis­sant, qui meurt à Pa­ris le 3 fé­vrier 2011. Son oeuvre, à tra­vers l’élan des ren­contres et la pa­role par­ta­gée, est un ap­pel à la dé­rive dé­li­bé­rée d’un champ à l’autre, de la poé­sie à la phi­lo­so­phie, ex­ten­sion du do­maine de l’ar­chi­pel, jus­qu’au point d’union du poème et de la pen­sée. Le souffle et l’idée, le rythme et le concept, s’offrent en écho. Ad­mi­ra­teur de Rim­baud et de Saint-john Perse, de Faulk­ner et de Cé­saire, Édouard Glis­sant re­lance la pas­sion de l’er­rance et de l’opa­ci­té. Le cha­toie­ment sur­git dans le re­nou­veau des ima­gi­naires qui s’ac­com­modent de peaux, de langues et de dieux dif­fé­rents, ou­verts à l’in­cer­ti­tude et au trem­ble­ment sans les­quels il n’y a pas de conscience vé­ri­table. Édouard Glis­sant est en­ter­ré en Mar­ti­nique, au Dia­mant.

Alio­cha Wald La­sows­ki,

Pro­fes­seur des uni­ver­si­tés à Lille

« Agis dans ton lieu, pense avec le monde. » Édouard Glis­sant

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