BELLE-ÎLE-EN-MER

UNE SAUVAGEONNE EN AT­LAN­TIQUE

Detours en France Hors-série - - Ouest - TEXTE DE DO­MI­NIQUE RO­GER

La « belle île » a mouillé l’ancre à une tren­taine de milles nau­tiques de la pointe de Qui­be­ron. L’évo­quer, c’est dé­jà voir se for­mer des vagues de su­per­la­tifs. C’est un fait, l’île a du chien et du charme. Ce­pen­dant, n’ima­gi­nez pas que tout y est for­cé­ment luxe, calme et vo­lup­té. Les che­mins se­crets du lit­to­ral vous ga­ran­tissent des fugues ani­mées.

« Ma mai­son se loge au fond d’une crique du cô­té de Port-don­nant et du grand phare de Goul­phar. Lorsque j’ou­vrais la fe­nêtre de ma chambre, je pou­vais presque ca­res­ser la mer

de la main. » En 1992, quelques mois avant sa mort, la Ga­rance des En­fants du pa­ra­dis n’avait rien ou­blié de Belle-île. Les pay­sages bel­li­lois qui fai­saient tant vi­brer Ar­let­ty, Sa­rah Bern­hardt, Claude Mo­net, Ma­tisse ou Pré­vert se si­tuent sur la côte Sud, cette côte au vent où la houle at­lan­tique drosse son écume contre les fa­laises. De­puis Sauzon, con­tour­nez le port na­tu­rel vers l’est en di­rec­tion de la plage de Don­nant. N’es­pé­rez au­cune bai­gnade : les dé­fer­lantes et le fort cou­rant l’in­ter­disent. Un cro­chet par le ha­meau du Va­zen et le site de Port-co­ton ne tarde pas à s’of­frir à votre re­gard. Ces ro­chers bat­tus par les élé­ments pro­longent la côte vers l’ouest. Leur as­pect, leur cou­leur changent au rythme des heures. On com­prend alors que Mo­net eut mo­tif d’ins­pi­ra­tion pour 36 toiles ma­jeures de son oeuvre. C’est tout près de cette côte sau­vage, à Ker­vi­laouen, que l’ar­tiste vé­cut. À l’anse de PortGoul­phar, des­cendre au fond de la crique est pos­sible (at­ten­tion en re­vanche à la re­mon­tée !) : vous bé­né­fi­ciez d’une plage qua­si pri­vée, joux­tant un mouillage pour quelques ca­seyeurs

de ho­mards. C’est seule­ment de­puis la mer que l’on s’aper­çoit que les fa­laises sont creu­sées de ca­vernes et grottes très pro­fondes (grotte du Ta­lut, grotte des Cor­mo­rans…). Ces pa­rois de gra­nit sont éga­le­ment pri­sées des pouces-pieds, crus­ta­cés dont la pêche est aus­si dan­ge­reuse qu’hy­per­ré­gle­men­tée. Le Grand Phare, dont le vrai nom est Goul­phar, dresse sa haute tour (52 mètres) de­puis 1832. Le pa­no­ra­ma, 246 marches plus haut, ren­drait contem­pla­tif le plus éner­vé des ci­ta­dins ! S’en­suivent, dans votre pro­gres­sion vers le sud-est : Ban­gor, mo­deste village qui ar­bore un nom à la ré­so­nance ir­lan­daise, Port-ké­rel et sa su­perbe plage bien abri­tée, la pointe de Poul­don, le Grand-cos­quet, la pointe du Skeul, am­phi­théâtre de ro­chers dé­chi­que­tés. À Loc­ma­ria, le clo­cher à poi­vrière de l’église No­treDame-de-bois-tors est un amer, un re­père, pour le pro­me­neur. Une rampe plonge sur la plage de Port-ma­ria, lo­vée dans une pro­fonde échan­crure. Une cale est amé­na­gée pour les pê­cheurs et l’an­cien fort est de­ve­nu une villa. Cap à l’ex­tré­mi­té Sud-est, si­gna­lé par le phare de Ker­do­nis, d’où la vue sur les îles de Houat et de Hoë­dic (à une di­zaine de milles) est re­mar­quable. Re­pre­nez le GR340 pour pro­gres­ser plein Nord-ouest jus­qu’à Saint-pa­lais, après avoir goû­té aux plai­sirs du far­niente et de la bai­gnade sur la plage des Grands-sables, la

plus longue plage avec un cor­don du­naire de la côte sous le vent. Si vous ar­ri­vez di­rec­te­ment à Belle-île de­puis l’em­bar­ca­dère conti­nen­tal de Port-ma­ria à Qui­be­ron, l’ap­proche du Pa­lais en im­pose : le ba­teau de la Com­pa­gnie des Îles longe les in­ti­mi­dants rem­parts de la ci­ta­delle et le bas­tion du Gou­ver­neur, avant d’ac­cos­ter au quai de l’aca­die, peu­plé de ter­rasses de ca­fés, d’hô­tels et de loueurs de vé­lo, moyen de lo­co­mo­tion le plus adap­té à l’île.

UNE VI­SITE CHAR­MANTE ET GOUR­MANDE DU PA­LAIS

On se rend ra­pi­de­ment compte que le port s’avance en pro­fon­deur dans la ville. Au fond du port d’échouage, une écluse ré­gule le bas­sin à flot et le bas­sin de la Sa­line. L’épi­centre du Pa­lais, la place de la Ré­pu­blique, se si­tue entre les quais Vau­ban et Jac­quesLe­blanc. Em­prun­tez le pont de l’écluse (au fond du port d’échouage) pour vi­si­ter ce mo­nu­ment qu’est la ci­ta­delle Vau­ban. En 1683, Louis XIV de­mande à son in­gé­nieur Sé­bas­tien Le Prestre de Vau­ban, d’étu­dier une for­ti­fi­ca­tion de Belle-île et de son port prin­ci­pal. Un chan­tier ti­ta­nesque, qui va du­rer cinq an­nées, dresse une ci­ta­delle « im­pre­nable »… qui tom­be­ra aux mains des An­glais en 1761 ! Au dé­but des an­nées 1960, An­dré Lar­que­toux et son épouse achètent la ci­ta­delle. Après de ro­cam­bo­lesques aven­tures, les pro­prié­taires ont réus­si à créer une hô­tel­le­rie de grand charme et un mu­sée qui nous em­mène au Ca­na­da à la dé­cou­verte des Aca­diens. Ces an­ciens co­lons, pê­cheurs bre­tons ou basques, qui s’ins­tal­lèrent en Aca­die au xive siècle, furent les vic­times d’une vé­ri­table traque eth­nique de la part des An­glais après la si­gna­ture du Trai­té d’utrecht (1715). Adieu Nou­vel­leF­rance… Ces per­sé­cu­tés s’exi­lèrent en Vir­gi­nie, en Loui­siane. En France, ils cher­chèrent re­fuge à Saint-ma­lo, Mor­laix ou Belle-île, où trois cents d’entre eux ont dé­bar­qué. Pro­fi­tant de la po­li­tique agraire d’af­féa­ge­ment dé­cré­tée par Louis XVI, les émi­grés re­çurent des terres, des ou­tils, des mai­sons. Le tour de l’île pour­ra s’ache­ver par une es­cale à Port-sauzon. En che­min, les grèves et les criques se suc­cèdent : Cas­toul, Port-fou­quet, Port-jean… Tout à coup, votre re­gard bute sur les tou­relles vert et rouge des phares ba­li­sant l’en­trée du che­nal de Sauzon. Le port est amé­na­gé dans une ria qui pé­nètre sur plus d’un ki­lo­mètre dans les terres. Seule sa rive Gauche est bor­dée de mai­sons. At­ta­blé à une des ter­rasses des ca­fés du quai Guer­veur, il ne vous reste plus qu’à guet­ter l’ar­ri­vée du pro­chain ba­teau pour le conti­nent. ∫

Ci- contre : Le for­tin ac­quis par Sa­rah Bern­hardt en 1894. Elle y a pas­sé tous les étés jus­qu’à la fin de sa vie. Le for­tin est la­bel­li­sé « Mai­son des illustres ».Pho­to de gauche : Le phare des Pou­lains(1848) abrite, en vi­site libre, une ex­po­si­tion per­ma­nente sur la ges­tion des es­paces na­tu­rels. At­ten­tion : il est cou­pé des terres lors des vives eaux.

Sauzon a long­temps vé­cu de la pêche. Au­jourd’hui, ce sont les ba­teaux de plai­sance qui ont in­ves­ti le port. De­puis 1859, le phare de la je­tée Ouest marque l’en­trée d’une anse ac­cueillante.

Port An- dro, dont l’ac­cès était au­tre­fois sur­veillé par deux for­tins du xixe siècle. Un site tel­le­ment bien pro­té­gé, qu’au­jourd’hui en­core, sa beau­té est pré­ser­vée.

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