BEAUVAIS

Moins connue que sa voi­sine d’amiens, SaintPierre de Beauvais est pour­tant tout sim­ple­ment l’un des som­mets – dans tous les sens du terme – de l’art go­thique. Té­moi­gnage de l’in­croyable am­bi­tion des bâtisseurs, ce chef-d’oeuvre in­ache­vé – d’où sa sil­houet

Detours en France Hors-série - - Sommaire - TEXTE DE HUGUES DEROUARD

C’est un im­mense pro­jet qui, en 1225, anime Mi­lon de Nan­teuil, l’évêque de Beauvais : il veut éle­ver la plus grande ca­thé­drale de France en rem­pla­ce­ment d’un sanc­tuaire du xe siècle. Pro­jet pha­rao­nique, mais dans l’air du temps, celui de la sur­en­chère ar­chi­tec­tu­rale. Les uns après les autres, les « bâtisseurs du sa­cré » veulent faire tou­jours plus grand, plus haut, plus beau. Avec la ca­thé­drale Saint-pierre de Beauvais, der­nière ve­nue des « grandes gothiques sep­ten­trio­nales », on at­teint des vo­lumes hors normes.

LA CA­THÉ­DRALE QUI VOU­LAIT BATTRE DES RE­CORDS

Le chan­tier de la « nou­velle oeuvre », comme on l’ap­pelle, com­mence en 1238. La hau­teur de sa voûte s’éta­blit en 1272 à plus de 47 mètres, un re­cord dans le monde go­thique. Au soir du 28 no­vembre 1284, sur­vient la ca­tas­trophe : une par­tie de cette voûte s’ef­fondre… À qui la faute ? À une grosse tem­pête, mais sur­tout à de sé­rieuses fai­blesses struc­tu­relles. A-t-on vu trop grand ? Le chan­tier re­prend et la ca­thé­drale est conso­li­dée par le dou­blage des piles et la mul­ti­pli­ca­tion des arcs-bou­tants. Le ré­sul­tat est stu­pé­fiant : quand on pé­nètre dans l’édi­fice, on est hap­pé par la dy­na­mique ver­ti­cale de la voûte, haute comme dans nulle autre ca­thé­drale, et par la lu­mi­no­si­té pro­ve­nant des im­menses baies. Mais le manque d’argent, la guerre de Cent Ans, puis le siège de la ville par les Bour­gui­gnons en 1472, font s’in­ter­rompre les tra­vaux. Il faut at­tendre 1500 pour que l’évêque Villiers de L’isle-adam dé­cide, avec

les de­niers royaux, de réa­li­ser le gran­diose tran­sept et ses deux fa­çades. Si­gnée Mar­tin Cham­biges [lire en­ca­dré ci-contre], cette oeuvre de style go­thique flam­boyant est ex­cep­tion­nelle. Ne res­tait donc plus qu’à construire la nef pour ter­mi­ner Saint-pierre. Mais, plu­tôt que d’al­ler au plus urgent, on dé­cide d’un pro­jet très am­bi­tieux. C’est bien­tôt un nou­veau re­cord que dé­tient la ca­thé­drale pi­carde en 1569 : avec ses 153 mètres, la plus haute flèche du monde chré­tien touche le ciel beau­vai­sien… Le 30 avril 1573, elle s’ef­fondre à son tour, en­traî­nant dans sa chute une par- tie de la toi­ture, de la voûte et des pi­liers du tran­sept… « Si la flèche, qui n’en­gen­drait pas de pous­sée mais que des ef­forts ver­ti­caux, s’est écrou­lée, c’est parce que l’on a vou­lu éle­ver la

nef et creu­ser ses fon­da­tions à cô­té de la croi­sée du tran­sept. Au mau­vais en­droit ! Ils ont dé­sta­bi­li­sé le ter­rain », ana­lyse Étienne Pon­ce­let, an­cien ar­chi­tecte en chef des mo­nu­ments his­to­riques. La ca­thé­drale Saint-pierre, bien que re­cons­truite après l’ef­fon­dre­ment de la flèche, garde de son pas­sé tour­men­té une phy­sio­no­mie in­so­lite. Haut et ra­mas­sé en même temps, ce sanc­tuaire sans nef ni fa­çade oc­ci­den­tale a de quoi trou­bler le vi­si­teur… Au moins, cet in­achè­ve­ment a-t-il per­mis de sau­ver une par­tie de la vieille nef du xe siècle, ac­co­lée à la ca­thé­drale go­thique : l’église pa­rois­siale Notre-dame-de-la-basse-oeuvre est un ves­tige rare, une église de l’an mil. « Saint-pierre de Beauvais est im­pres­sion­nante aus­si en ce sens qu’elle nous offre une ex­tra­or­di­naire page pé­da­go­gique d’his­toire de l’art et de l’ar­chi­tec­ture, de l’époque pré­ro­mane jus­qu’à la Re­nais­sance… » , es­time l’ar­chi­tecte.

UNE CA­THÉ­DRALE CONSO­LI­DÉE

Mais, cette église hors norme, sans nef pour l’équi­li­brer, est- elle vrai­ment so­lide ? Cet édi­fice, dont on dit qu’il bouge au rythme du vent, ne risque-t-il pas de s’ef­fon­drer ? « De­puis des an­nées, nous avons conso­li­dé la struc­ture de ma­nière tra­di­tion­nelle en res­ti­tuant les liens, les ti­rants, les éléments mé­tal­liques, etc. Avec un sys­tème de corde op­tique, on contrôle ses mou­ve­ments au mi­cron près. Et on constate qu’elle est bien construite et stable », ras­sure Étienne Pon­ce­let. †

Of­fice de tou­risme du Beau­vai­sis, 1, rue Beau­re­gard, 60000 Beauvais. 03 44 15 30 30. www.beau­vais­tou­risme.fr

La ca­thé­drale Saint- Pierre de Beauvais,édi­fiée entre lexiiie et le xvie siècle, est connue pour avoir la hau­teur sous voûte la plus éle­vée de l'âge go­thique : 47 mètres.Jeanne Ha­chette ex­horte les Beau­vai­siens à ré­sis­ter aux as­sauts des troupes de Charles le Té­mé­raire en 1472.Des ha­bi­tantes trans­portent la châsse de sainte An­ga­drême sur les rem­parts pour faire fuir l'en­ne­mi. Pein­ture ano­nyme dans la cha­pelle Sain­teAn­ga­drême,xixe siècle.

La ca­thé­drale n'ayant pas de fa­çade oc­ci­den­tale, le riche por­tail sud, construit vers 1500, ser­vait d'en­trée of­fi­cielle. Les sta­tues des niches dé­truites pen­dant la Ré­vo­lu­tion n'ont pas été rem­pla­cées à la res­tau­ra­tion.

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