LA ROUTE JACQUES-COEUR

LA ROUTE

Detours en France Hors-série - - Sommaire - PAR PHI­LIPPE BOURGET

DE L’AUVERGNE À L’ORLÉANAIS, CET ITI­NÉ­RAIRE REND HOM­MAGE À L’ARGENTIER DU ROI CHARLES VII. IL EST JA­LON­NÉ DE CH­TEAUX, DE CI­TÉS, DE MU­SÉES ET D’UNE AB­BAYE, TOUS TÉ­MOINS DES RICHES HEURES DE CE… COEUR DE FRANCE. UN PAR­COURS HISTORICO-TOU­RIS­TIQUE À LA CROI­SÉE DU MOYEN ÂGE ET DE LA RE­NAIS­SANCE.

Le mas­sive d’ai­nay-Vieil sur­nom­cô­té lui for­te­res­se­vautde le-du « châ­teau­pe­tit le Car­cas­son­ne­du jar­dins Ber­ry avec». Ses leur col­lec­tion de roses an­ciennes et rares ont été clas­sés « re­mar­quables » par le mi­nis­tère de la Culture et de la Com­mu­ni­ca­tion.

Le Cher n’a pas la même ré­pu­ta­tion que le Val de Loire. Pour­tant son pa­tri­moine « le vaut bien », comme di­rait la pu­bli­ci­té d’une marque de cos­mé­tiques. Comment trou­ver un dé­no­mi­na­teur à ses richesses, quand on n’a pas de fleuve pour fil d’ariane ? En af­fu­blant la route du nom d’un cé­lèbre Ber­ri­chon, Jacques Coeur, grand mar­chand de Bourges et argentier, au xve siècle, du roi Charles VII. De­puis 1954 et la créa­tion de l’iti­né­raire par une poi­gnée de sites his­to­riques, châ­teaux, ci­tés et mu­sées se sont agré­gés au­tour du nom, Coeur, sur une dis­tance d’en­vi­ron 200 ki­lo­mètres. On en compte au­jourd’hui seize et ce sont au­tant d’étapes où vous pour­rez stop­per votre vé­hi­cule, se­lon vos en­vies et vos centres d’in­té­rêts. Tous les sites ne sont pas im­pré­gnés di­rec­te­ment du sou­ve­nir de Jacques Coeur. Mais ils ba­laient l’his­toire d’une ré­gion riche de sei­gneu­ries, de sou­ve­nirs mo­nas­tiques et de ci­tés mé­dié­vales. « Un ter­ri­toire qui a vu naître la Re­nais­sance », as­sure-t-on au châ­teau d’ai­nay-le-vieil.

DE AI­NAY-LE VIEL À SAINT-AMANDMONTR­OND, LA « VILLE DE L’OR »

Ai­nay-le-vieil, jus­te­ment. À l’ex­trême sud de la route Jacques Coeur et du dé­par­te­ment du Cher, dans ce pay­sage val­lon­né de bo­cage que vous découvrez au vo­lant et qui jux­ta­pose champs de cé­réales et prai­ries, le châ­teau se dresse 2 ki­lo­mètres à l’écart de la D2144. For­te­resse re­mar­quable du xive siècle, elle en­serre dans ses rem­parts aux neuf tours un splen­dide lo­gis à tour d’hon­neur, de style « go­thique tar­dif ». Sou­vent dé­crit comme un « pe­tit Car­cas­sonne », Ai­nay-le-vieil ap­par­tient à la même fa­mille de­puis… 1467. Et qui était le pro­prié­taire pré­cé­dent ? Jacques Coeur ! Dans son am­bi­tion dé­me­su­rée, l’argentier de Charles VII ac­quit maintes pro­prié­tés, dont celle- ci, en plus de faire construire sa « grant’mai­son » à Bourges. La gi­rouette du châ­teau d’ai­nay in­dique le Nord. Cap alors sur Saint-amand- Mon­trond, la « ville de l’or », si­tuée à 10 ki­lo­mètres. On s’aper­çoit qu’elle n’y roule hé­las plus beau­coup – sur l’or –, la crise ayant lais­sé des traces dans cette an­cienne ca­pi­tale de l’im­pri­me­rie. SaintA­mand reste pour­tant une ré­fé­rence en ma­tière de tra­vail du mé­tal jaune. Spé­cia­li­sée dans l’or creux, elle abrite toujours quelques ate­liers de bi­jou­te­rie et des créa­teurs. Une his­toire sin­gu­lière à dé­cou­vrir à la « Ci­té de l’or », sous la py­ra­mide de verre éri­gée à l’ex­té­rieur de la ville. 5 ki­lo­mètres plus loin, voi­ci l’ab­baye de Noir­lac. Splen­deur de l’art cis­ter­cien, elle dé­ploie son ar­chi­tec­ture mi­ni­ma­liste de la fin du xiie siècle. C’est l’an­ti­thèse du ba­roque. So­brié­té des lignes et ab­sence d’ar­ti­fices confèrent à l’église ab­ba­tiale et au cloître une at­mo­sphère de re­cueille­ment, même si les moines l’ont quit­té de­puis long­temps.

DE BRUÈRE-ALLICHAMPS, CENTRE OF­FI­CIEL DE LA FRANCE, À BOURGES

Que di­riez-vous d’un pe­tit cro­chet par le centre de la France ? Un voyage en cam­ping-car mé­rite bien un sym­bole. 3 ki­lo­mètres à l’est de l’ab­baye, l’ar­rêt s’im­pose à Bruè­reAl­li­champs, com­mune sans grâce mais of­fi­ciel­le­ment re­con­nue comme le « centre géo­gra­phique de la France », titre que lui dis­putent tou­te­fois trois vil­lages voi­sins… Après le châ­teau de Meillant et un pas­sage à Dun-sur-au­ron ( jo­li bef­froi), vous aper­ce­vrez de­puis la cham­pêtre D953 des vil­lages re­cou­verts de tuiles et re­join­drez peu à peu les fau­bourgs de Bourges. Il se­ra alors temps de sta­tion­ner le vé­hi­cule (aire pour cam­ping-cars au stade de Sé­rau­court) pour dé­cou­vrir à pied la « pa­trie » de Jacques Coeur. Cette ville de prime abord aus­tère et grise cache quelques joyaux, au­tour de la splen­dide ca­thé­drale go­thique SaintÉ­tienne (ins­crite au pa­tri­moine mon­dial de l’unes­co). Pre­mier d’entre eux, évi­dem­ment, le Pa­lais Jacques- Coeur. Ain­si que l’a dé­crit Jean- Ch­ris­tophe Ru­fin dans Le Grand Coeur, la de­meure (comp­tez 1 h 30 de vi­site) est à l’image de la double per­son­na­li­té de l’argentier : un homme is­su du peuple, à l’aise avec les pe­tites gens, comme en té­moigne la fa­çade ouest rus­tique et mé­dié­vale ; mais aus­si un grand mar­chand, avide de ri­chesse et de magnificen­ce, comme le ré­vèle la face est, toute d’ara­besques

et de raf­fi­ne­ment Re­nais­sance. Bourges a d’autres atouts dans sa manche et sur­pren­dra no­tam­ment par son éche­veau de ruelles mé­dié­vales, bor­dées de mai­sons à pans de bois ou à tou­relles. Les plus re­mar­quables se trouvent dans les rues Bour­bon­noux, Jacques- Coeur et dans celle des Ar­mu­riers, ain­si que dans le pe­tit quar­tier for­mé par les rues Mont­ce­noux, Sam­son et Mi­che­let. Une jour­née ne se­ra pas de trop pour vi­si­ter les « es­sen­tiels » de la ville.

MEHUN-SUR-YÈVRE ET SA TOUR RESCAPÉE

De nou­veau sur la route, le dé­tour par Mehun-sur-yèvre se jus­ti­fie. Dans cette pe­tite ville si­tuée à 20 ki­lo­mètres au nord- ouest de Bourges – ne pas ten­ter de pas­ser en vé­hi­cule sous la porte for­ti­fiée, au risque que votre car­ros­se­rie en garde des traces… –, plane le sou­ve­nir de Charles VII. Il ne reste hé­las plus grand- chose de son châ­teau- écrin, ex­cep­té une haute tour. À la mort du duc Jean de Ber­ry, la de­meure échoie à Charles VII, son pe­tit-ne­veu. Sous son règne voya­geur – le roi se dé­place beau­coup –, il y re­çoit sa cour, dans la­quelle fi­gure Jacques Coeur. Mais la gloire de la ville va vite s’es­tom­per. Louis XI, fils de Charles VII, dé­teste tout ce qui plaît à son père. Il dé­laisse le châ­teau qu’un in­cen­die ruine au xvie siècle. En di­rec­tion du vi­gnoble de San­cer­rois, l’iti­né­raire rec­ti­ligne tra­verse des mas­sifs boisés, pré­mices de la So­logne. Une pause pique-nique en bord de route peut s’y avé­rer ju­di­cieuse. Voi­là que pointe en­suite l’im­mense châ­teau de Me­ne­tou-sa­lon, té­moin de l’in­com­men­su­rable ri­chesse de Jacques Coeur. Le mar­chand l’ac­quiert au xve siècle, grâce aux for­tunes ac­cu­mu­lées par son com­merce avec l’orient et aux bé­né­fices ti­rés de l’ar­gen­te­rie royale, dont il est le maître. La de­meure, agran­die au xixe siècle dans un style néo­go­thique, rap­pelle la fa­çade du Pa­lais Jacques Coeur. La pro­prié­té et son vi­gnoble ap­par­tiennent au­jourd’hui au prince d’aren­berg.

SANCERRE, HALTE POUR GOUR­METS

À 30 ki­lo­mètres au nord- est, par la D955, Sancerre et ses blancs frui­tés pointent sur leur tertre le bout de leurs cé­pages. C’est l’oc­ca­sion d’une halte gour­mande dans l’une des caves ou res­tau­rants de la ville (ou du char­mant vil­lage de Cha­vi­gnol). De­puis la D307, en di­rec­tion de Mé­né­tréol-sous-sancerre : au sor­tir d’une épingle, vous trou­ve­rez un coin d’herbe pour ga­rer le vé­hi­cule, avec un banc. Idéal pour pro­fi­ter des on­du­la­tions de vignes épou­sant le re­lief, sur fond de vil­lage de Sancerre.

DE NEU­VY-DEUX-CLO­CHERS À LA CHA­PELLE-D’ANGILLON

Pas­sé le parc de Pes­se­lières et son « jar­din re­mar­quable » (ou­vert de mi-avril à fin oc­tobre, sauf deux se­maines en août), res­tau­ré avec pas­sion par Pas­cal Fon­ta­nille (scé­na­riste de la sé­rie Clem, sur TF1), em­prun­tez – avec

pré­cau­tion – les dé­par­te­men­tales D59, D46 et D12, via Neu­vy-deux- Clo­chers, Mo­rogues et Hen­ri­che­mont (éton­nant vil­lage en coeur étoi­lé, créé par Sul­ly au xviie siècle). L’odeur de sous-bois et d’étangs ty­pique de la So­logne a dé­jà pé­né­tré votre ha­bi­tacle lorsque vous par­ve­nez à La Cha­pelle- d’angillon, où l’ar­rêt s’im­pose. Ce vil­lage-rue d’al­lure quel­conque, cou­pé en deux par la D940, ne peut lais­ser in­sen­sible les fans de ro­mans : c’est ici qu’est né Alain- Four­nier, l’au­teur du Grand Meaulnes, chef-d’oeuvre de la lit­té­ra­ture ro­man­tique fran­çaise. Sa mai­son na­tale, très mo­deste, trône au bord de la route. D’autres per­sonnes illustres ont vé­cu à La Cha­pelle- d’angillon. Du ixe au xviiie siècle, la ville était sur les terres d’une prin­ci- pau­té, Bois­belle, en té­moigne le châ­teau. Le duc de Sul­ly en fut le sei­gneur. Diane de La Marck le fré­quen­ta et ser­vit de mo­dèle au per­son­nage de La Prin­cesse de Clèves. Plus ré­cem­ment, le roi d’al­ba­nie en exil, Lé­ka Ier, y fut ac­cueilli. Des épi­sodes qu’aime ra­con­ter le comte Jean d’ogny, le très éru­dit pro­prié­taire.

DE LA VER­RE­RIE D’OI­ZON À LA FAÏENCE DE GIEN

Il est pour­tant un autre châ­teau qui sou­tient la com­pa­rai­son : La Ver­re­rie à Oi­zon à 12 ki­lo­mètres au nord de la Cha­pel­led’angillon, par la D926. Son ar­chi­tec­ture Re­nais­sance sur­git au mi­lieu des bois, au bord d’un vaste étang. Jacques Coeur était-il dans le coup ? Pas cette fois. Le do­maine a bien ap­par­te­nu à Charles VII. Mais après avoir sol­li­ci­té les Écos­sais pour « bou­ter les An­glais hors de France », se­lon l’ex­pres­sion de Jeanne d’arc, il l’offre en ré­com­pense aux Stuart, la fa­mille royale écos­saise. Ces der­niers y font construire le châ­teau et n’au­ront de cesse de l’em­bel­lir. Ou­bliée par la suite, la de­meure se­ra re­dé­cou­verte en 1842 par Léonce de Vogüé. La fa­mille dé­tient toujours cette bâ­tisse et son do­maine de 800 hec­tares. Peut-être Jacques Coeur vint-il au châ­teau, dont on dé­couvre par la vi­site les beaux sa­lons, la bi­blio­thèque, la cha­pelle et la ga­le­rie à tro­phées de chasse, mê­lant his­toire écos­saise et ber­ri­chonne. « Il ar­rive que l’été, nous voyions ici des hommes en kilt », sou­rit Ghys­laine, une des guides-conteuses de La Ver­re­rie (voir aus­si en­ca­dré ci-contre sur Au­bi­gny-sur-nère). Après Au­bi­gny, l’air de la Loire ap­proche. Voi­là Ar­gent-sur-sauldre et son châ­teau­mu­sée des Mé­tiers et des Tra­di­tions de France. Puis Gien et sa faïence, pre­mière ville of­fi­cielle de la route des châ­teaux de la Loire. Mais c’est une autre his­toire… ẞ

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