UN MONDE FAIT DE LÉ­GENDES

Detours en France - - Édito - PAR DO­MI­NIQUE RO­GER RÉ­DAC­TEUR EN CHEF

Ar­mor, pays de la mer ; Ar­goat, pays des bois. Deux Bre­tagne, deux vi­sages, deux tem­pé­ra­ments. Mais la même pré­di­lec­tion pour les mys­tères im­mé­mo­riaux. La preuve ? Les Bre­tons che­villent leur quo­ti­dien sur le socle de vieilles lé­gendes. Ils tu­toient le monde de l’oc­culte et cô­toient, comme si la chose était na­tu­relle, la fi­gure ef­frayante de la mort: l’an­kou, le « Grand Fau­cheur » dont les grin­ce­ments lu­gubres de la char­rette ont ter­ro­ri­sé des gé­né­ra­tions. On dit aus­si que la terre d’ar­mo­rique se­rait ani­mée de cou­rants tel­lu­riques ex­tra­or­di­naires, in­suf­flant aux pay­sages une di­men­sion ma­gique, trans­fi­gu­rant la pierre d’ap­pa­rence la plus ba­nale en mi­né­ral sa­cré. On dit en­core que sa na­ture « mer­veilleu­se­ment pri­mi­tive » trace « la fron­tière in­time de l’âme », se­lon l’ex­pres­sion de Ju­lien Gracq. On dit… Mais que ne dit-on pas!

Folk­lore que tout ce­la? Ou­bliée, morte, fi­gée dans le passé, cette culture de l’ora­li­té, ces gwer­zioù et ces contes fer­ti­li­sant le ter­reau d’un ima­gi­naire, où le mer­veilleux n’étonne per­sonne? Des lieux où la ma­gie vous trans­porte corps et âme, il en existe tant à dé­cou­vrir entre Ar­mor et Ar­goat. Pour­quoi sont-ils lé­gen­daires ? Mystère… À vous, plus sû­re­ment, de le dire, de l’éprou­ver, de le com­prendre. Em­bus­qué dans le repli d’un che­min creux, ta­pi dans l’épais­seur sombre d’une fo­rêt, mu­sé dans un our­let de la lande ou étrillé sans pi­tié par un grand vent de kor­nog sur l’es­tran d’une grève, par­tez à la ren­contre de ces lieux « ha­bi­tés », tous sens en alerte.

Les pierres le­vées, mé­ga­lithes de Loc­ma­ria­quer, les fu­taies touf­fues de Bro­cé­liande ou les chaos ro­cheux mous­sus de Huel­goat, le You­dig des monts d’ar­rée où rôdent dans les tour­bières les en­sor­ce­leuses « La­van­dières de la nuit », la ci­té en­glou­tie d’ys entre les baies de Douar­ne­nez et des Tré­pas­sés, les grèves ven­teuses des nau­fra­geurs ou quelques « en­fers » (les phares de haute mer) dans les­quels re­ten­tit la plainte des âmes en par­tance pour l’au­de­là… vous em­bar­que­ront alors vers un ailleurs.

Cette Bre­tagne-là existe. Pous­sez quelques portes ima­gi­naires et vous en­tre­rez à votre tour dans la lé­gende. « Pour ac­cé­der à moi-même en ta bonne com­pa­gnie, pas­sa­gère ou pas­sa­ger, je m’ap­plique à ti­rer des bords dans le lit des ri­sées su­crées salées du temps qui passe, et sur mer dans le lit du vent – avel en bre­ton. » C’est un Bre­ton qui vous le dit: Yann Queffélec.

La pointe des Pou­lains et son phare, à la proue de Belle-île. Ce site sau­vage avait sub­ju­gué la tra­gé­dienne Sa­rah Bern­hardt, qui y ac­quit un for­tin. Du lieu, elle di­sait : « J’y dé­cou­vris à l’ex­tré­mi­té la plus ven­teuse un fort, un en­droit spé­cia­le­ment...

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