BRO­CÉ­LIANDE : LA FO­RÊT ET LES SE­CRETS D’UN MYTHE

Detours en France - - Bretagne - TEXTE DE DO­MI­NIQUE RO­GER

LE CHÊNE À GUILLOTIN

Cet arbre fa­meux, si­gna­lé de­puis la route D141, ne trouve pas sa place dans le mythe de Bro­cé­liande. Ce qui ne manque pas d’éton­ner car il at­teint 9,65 m de cir­con­fé­rence, pour 20 m de haut. Ce se­rait le plus vieux chêne pé­don­cu­lé d’eu­rope: son âge est es­ti­mé à… 1000 ans. On ver­rait bien un druide y cueillir le gui sa­cré avec sa ser­pette d’or! Il doit son ap­pel­la­tion — peu ar­thu­rienne, il est vrai — à un prêtre ré­frac­taire qui s’y se­rait ca­ché pen­dant la Ré­vo­lu­tion. Le nom de ce prêtre le pré­des­ti­nait pour­tant à une fin vio­lente… La fo­rêt de Bro­cé­liande est l’un des creu­sets de l’ima­gi­naire ar­mo­ri­cain. Bien qu’elle soit si­tuée à une qua­ran­taine de ki­lo­mètres au sud-ouest de Rennes, on ne la trou­ve­ra sur au­cune carte géo­gra­phique. Seule l’in­di­ca­tion de Paim­pont et de sa fo­rêt, épaisse fu­taie de quelque 7000 ha s’éten­dant sur trois dé­par­te­ments, per­met d’ap­pro­cher un mythe, pure in­ven­tion lit­té­raire, au

siècle, d’un cer­tain Ch­ré­tien de Troyes. Alors, pour « voir et vi­si­ter » Bro­cé­liande, il faut avant tout la cher­cher dans sa propre ima­gi­na­tion. Une épreuve ini­tia­tique, à l’imi­ta­tion de celles des che­va­liers de la Table Ronde, mo­de­lée par le ques­tion­ne­ment, l’in­tui­tion, le rêve.

SÉSAMES IN­TEL­LEC­TUELS

« Le nom de Bro­cé­liande brûle comme un ai­mant dans la nuit du songe. Il faut le lais­ser ve­nir à soi, avec sa ru­meur de fu­taies ci­saillées de ca­val­cades, le feu d’orage de ses claires-voies, le feutre épais de ses mousses; de ses fou­gères tom­bées, l’odeur sans pa­reille des vieux troncs fos­siles qui dorment au creux des val­lées, il faut le

Elle n’ap­pa­raît sur au­cune carte géo­gra­phique, même si elle a don­né son nom ad­mi­nis­tra­tif à une Communauté de com­munes. Si vous vou­lez vous rendre à Bro­cé­liande, il vous faut al­ler dans la fo­rêt de Paim­pont, à l’ouest de l’ille-et-vi­laine. Pour ce­la, em­prun­tez la route de votre ima­gi­na­tion :c’est le seul moyen d’ap­pré­hen­der à leur juste va­leur ces lieux en­chan­teurs.

lais­ser han­ter la rê­ve­rie. (…) Car on n’entre pas n’im­porte com­ment en Bro­cé­liande. (…) C’est d’une dé­am­bu­la­tion ini­tia­tique, d’un pè­le­ri­nage es­sen­tiel qu’il s’agit… » Les mots de l’écri­vain bre­ton contem­po­rain Phi­lippe Le Guillou sont les sésames in­tel­lec­tuels, qua­si spi­ri­tuels, pour s’en­fon­cer dans l’épais­seur de cette fo­rêt mer­veilleuse.

LE LIEU DE LA CONNAIS­SANCE Il faut ou­blier l’iti­né­raire tou­ris­tique ba­li­sé, même s’il existe, et se lais­ser adou­ber par la «mère fo­rest», pour mieux tra­ver­ser le temps. Nous voi­là à La Folle-pen­sée, pe­tit vil­lage sur la route D141. La pre­mière per­sonne à nous ren­sei­gner sur le che­min est… un druide! L’homme se nomme Jean-claude Cap­pel­li. Bar­biche de pro­fes­seur, che­veux longs re­haus­sant en­core un large front, re­gard in­tense, ce druide, qui n’en­tre­tient pas le culte du se­cret, conseille Bro­cé­liande à tous ceux qui veulent, sim­ple­ment, ré­ap­prendre à rê­ver: « En tant que

druide, je ne peux que dire que la fo­rêt est LE lieu de la connais­sance. Le drui­disme n’est ni une re­li­gion ni une phi­lo­so­phie, mais une spi­ri­tua­li­té qui pro­meut l’har­mo­nie avec la na­ture, sou­vent au tra­vers d’une forme de culte ou­vert sur le monde. »

UN SANC­TUAIRE DE L’IMA­GI­NAIRE « La porte est en de­dans », pré­vient une ins­crip­tion, en lettres de fer, sur une pierre scel­lée à l’en­trée de l’église de Tré­ho­ren­teuc. Ce mo­deste sanc­tuaire de gra­nit, à l’ori­gine dé­dié à saint Eu­trope, est de­ve­nu « l’église du Graal » par la grâce et, sur­tout, l’ha­bi­le­té d’un cu­ré de cam­pagne, l’ab­bé Gillard (19011979). Convain­cu qu’il doit re­cher­cher l’al­liance fu­sion­nelle de la foi chré­tienne

et du lé­gen­daire cel­tique, afin de créer «le sanc­tuaire de l’ima­gi­naire cel­tique», il en­tre­prend de faire du lieu de culte un lieu d’ex­cep­tion. En quelques an­nées, l’obs­cure église se pare de vi­traux écla­tants de cou­leur, où les apôtres voi­sinent avec de preux che­va­liers quê­tant le Saint-graal qui re­cueillit les der­nières gouttes de sang du Ch­rist. La mo­saïque du Cerf-blanc (ani­mal sa­cré chez les Celtes) montre le Ch­rist ac­com­pa­gné de lions rouges: ils évoquent les évan­gé­listes Luc, Jean, Marc et Ma­thieu. En­fin, un che­min de croix re­pré­sente une fée Mor­gane, dé­poi­traillée, se dres­sant face à un Ch­rist age­nouillé. Mal­gré l’en­goue­ment tou­ris­tique que sus­cite « l’église de la Spi­ri­tua­li­té uni­ver­selle », la hié­rar­chie ec­clé­sias­tique dé­nonce ce syn­cré­tisme flir­tant avec l’hé­ré­sie…

UN RI­DEAU DE FEU Il est temps de nous mettre en che­min vers le proche Val sans re­tour. Le sen­tier tra­verse les landes de Gau­tro et de la Troche, pe­lisses drues our­lées de l’or des ajoncs, avant de dé­bou­cher sans crier gare sur une crête hé­ris­sée de bou­cliers de schiste, dont les li­chens forment une hé­ral­dique in­dé­chif­frable. C’est là que Mor­gane sé­ques­trait, der­rière une mu­raille in­vi­sible, ses amants in­fi­dèles. Il faut y ve­nir au pe­tit ma­tin, pour com­prendre com­ment est né le mythe du Val sans re­tour. Le Mi­roir aux fées est ali­men­té par un ruis­seau: en le re­mon­tant sur la droite, nous en­trons dans l’en­fer, où les che­va­liers qui s’étaient mon­trés in­dé­li­cats envers la dame, étaient condam­nés à er­rer sans fin. Lors­qu’ils ten­taient de sor­tir de cette gorge, ils étaient ar­rê­tés par un ri­deau de feu… Ces flammes, on peut les voir quand les rayons du so­leil le­vant éclairent les lames de schiste rouge sur les crêtes qui do­minent. Pour ad­mi­rer le phé­no­mène, il suf­fit de mon­ter dans la lande au-des­sus du che­min qui longe l’étang.

UNE FON­TAINE MA­GIQUE En contre­bas de cette ligne de crête rou­geoyante, un val­lon plonge vers une

Au Val sans re­tour, la fée Mor­gane sé­ques­trait, der­rière une mu­raille in­vi­sible, ses amants in­fi­dèles.

gorge où s’étire l’étang de Mor­gane, le fa­meux Mi­roir aux fées. La nuit tombée, cer­tains vi­si­teurs noc­tam­bules af­firment y avoir vu dan­ser, au ras de l’onde sombre, d’in­quié­tantes lueurs non iden­ti­fiées… Fan­tômes de Vi­viane et Mor­gane ac­com­plis­sant quelque mau­vais tour? Non loin de là, joux­tant les ruines du Mou­lin de la val­lée, en haut de la cas­cade, s’érige « l’arbre d’or », une oeuvre d’art sym­bo­lique si­gnée Fran­çois Da­vin, des­ti­née à fixer le triste sou­ve­nir de l’in­cen­die de la lande (400 ha) en dé­cembre 1990… Ne per­dons pas la ma­gie de notre quête et ren­dons-nous à la fon­taine de Ba­ren­ton (à deux heures de marche en di­rec­tion de Mé­tai­rie­neuve), un site ma­jeur de Bro­cé­liande la My­thique. La source scelle la pre­mière ren­contre de Vi­viane et de Mer­lin, sor­cier pié­gé pour l’éter­ni­té par les neuf cercles ma­giques de la Dame du lac. Ma­gique la fon­taine? Évi­dem­ment ! « De ce bas­sin de l’or le plus fin, l’eau bout plus froide que marbre », écrit Ch­ré­tien de Troyes. En réa­li­té, la chi­mie or­ga­nique n’est pas étran­gère au phé­no­mène: l’émis­sion des bulles écla­tant à la sur­face de l’eau est pro­ba­ble­ment due à la pré­sence d’azote pur, is­su de la fer­men­ta­tion de feuilles de chêne. Mais la science n’a pas pou­voir de tout ex­pli­quer…

CULTES ET DÉVOTIONS C’est ain­si que le « per­ron de Mer­lin », la dalle posée au-des­sus de la fon­taine, est le théâtre de cultes et de dévotions très sur­pre­nants. Jus­qu’au mi­lieu du siècle, sous la protection d’un homme de Dieu – un comble pour une fon­taine qui ne fut ja­mais chris­tia­ni­sée –, la po­pu­la­tion lo­cale « monte » en grande pro­ces­sion, de Con­co­ret à Ba­ren­ton, pour que les ré­coltes soient bonnes. L’eau de Ba­ren­ton pos­sé­de­rait éga­le­ment des ver­tus cu­ra­tives, dé­jà ex­ploi­tées par les druides. Elle est aus­si cen­sée gué­rir la fo­lie, le mal d’amour… Alors que nous dé­am­bu­lons au­tour de la fon­taine, un bou­quet de fleurs sau­vages on­doie sur l’eau, signe que les of­frandes à Be­le­nos, dieu so­laire cel­tique, se rient des époques… Ces an­ciens rites païens conti­nuent d’at­ti­rer les pè­le­rins: sur le « tom­beau de Mer­lin », près du vil­lage de Lan­delles, ce­lui de Vi­viane ou sur l’hô­tié (de­meure) de la Dame du lac, per­ché sur les hau­teurs du Val sans re­tour.

DEUX CHÂTEAUX DE LÉ­GENDE L’es­prit de la lé­gende s’em­busque aus­si dans les pierres des châteaux de Tré­ces­son et de Com­per. Tré­ces­son,

bâ­tisse féo­dale du xve siècle, se trouve entre la li­sière Sud-ouest de la fo­rêt et le bourg de Cam­pé­néac. Avec les tours qui flanquent son en­trée for­ti­fiée, et ses hauts murs jaillis­sant d’un étang, le lieu im­pres­sionne. Il a même des airs de châ­teau han­té. Sur son étang, dont les eaux étreignent les pieds de schiste rouge, il se dit que le fan­tôme d’une ma­riée, en­ter­rée vive à proxi­mi­té, re­vien­drait la nuit glis­ser en barque, dans un si­lence op­pres­sant. Il s’agit de la Dame blanche de Tré­ces­son. De jour, les jar­dins du châ­teau sont ou­verts à la vi­site… À la li­sière Nord de la fo­rêt, à Con­co­ret, Com­per est un mil­le­feuille ar­chi­tec­tu­ral. Son his­toire dé­bute avec Raoul de Gaël, com­pa­gnon de Guillaume le Conqué­rant. Il abrite le Centre de l’ima­gi­naire ar­thu­rien, qui s’at­tache à don­ner vie au mythe de Bro­cé­liande. On entre ai­sé­ment dans la lé­gende se­lon la­quelle Mer­lin a bâ­ti un pa­lais de cris­tal pour la fée Vi­viane. Ma­gique, ce pa­lais res­tait in­vi­sible au com­mun des mor­tels puis­qu’il pre­nait l’ap­pa­rence d’un lac. Le re­flet du châ­teau de Com­per dans l’étang qui le borde pour­rait fi­gu­rer la fa­bu­leuse de­meure de celle qui est aus­si la Dame du lac… Les hommes, quelles que soient leurs croyances, conti­nuent d’ex­plo­rer Bro­cé­liande en ten­tant de re­nouer un contact per­du. À la « mère fo­rest » de faire ou­blier la ma­té­ria­li­té et le ra­tio­na­lisme qui filtrent nos ima­gi­naires.

Le châ­teau de Tré­ces­son a été bâ­ti au xve siècle au pied des buttes de Tiot, qui re­cèlent des tombes pré­his­to­riques. Pour­tant, ce sont d’autres fan­tômes qui hantent les lieux : une Dame blanche s’y fau­fi­le­rait dans le noir de la nuit.

Le châ­teau de Com­per, bor­dé par un étang aux eaux cris­tal : un pa­lais de verre, in­vi­sible, conforme au mythe de Bro­cé­liande, pour qui sait voir avec son ima­gi­na­tion…

À gauche : Le « tom­beau de Mer­lin », au lieu-dit La Ma­rette. Fils d’une vierge et d’un dé­mon, l’en­chan­teur était ve­nu vivre en fo­rêt de Paim­pont, où il tom­ba amou­reux de la fée Vi­viane. Le Val sans re­tour et son Mi­roir aux fées (pho­tos du haut et à...

/ Juin 2018 / À Tré­ho­ren­teuc, une sta­tue rend hom­mage à l’ab­bé Gillard, qui a su rendre son église po­pu­laire, en uti­li­sant le mythe de Bro­cé­liande.

L’OR de Bro­cé­liande, dit «l’arbre d’or », une oeuvre contem­po­raine si­gnée Fran­çois Da­vin.

Au coeur de la fo­rêt, le Val sans Re­tour, aus­si ap­pe­lé le Val aux Faux Amants, a pour lé­gende la dé­li­vrance des amants in­fi­dèles pri­son­niers dans le Val. C’est aus­si à cet en­droit que Lan­ce­lot af­fronte la ma­gie de la fée Mor­gane qui a neu­tra­li­sé les...

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