P.88 – LES PHARES

À quoi tient l’émo­tion que l’on res­sent aus­si­tôt qu’on les re­père de­puis la mer?

Detours en France - - Bretagne -

Est-ce le sym­bole de la lu­mière qu’ils dis­pensent? Le fait est que cha­cun d’entre eux pos­sède son his­toire propre. Les phares ont tou­te­fois en com­mun d’être les té­moins des grands tra­vaux dont l’homme est ca­pable pour com­po­ser avec une na­ture ré­so­lu­ment hos­tile.

Les pre­miers feux du lit­to­ral fran­çais furent al­lu­més et en­tre­te­nus au ixe siècle par des moines qui ont trou­vé là un moyen d'exer­cer ef­fi­ca­ce­ment la cha­ri­té chré­tienne. Elle n'a pas tou­jours été à l'ordre du jour. En ef­fet, qu’il s’agisse des as­so­cia­tions de mar­chands an­glais ou des guildes han­séa­tiques, leurs mo­ti­va­tions pour fi­nan­cer des phares étaient ailleurs. Tous se dé­so­laient sur­tout que de chères car­gai­sons qui avaient réus­si à faire le voyage de­puis des îles loin­taines, échap­pant aux pi­rates et aux tem­pêtes, échouent pour ain­si dire à l'en­trée du port. Rien d’éton­nant donc si c’est Colbert, père de la po­li­tique in­dus­trielle fran­çaise qui, le pre­mier, son­gea à « éclai­rer » de ma­nière sys­té­ma­tique le lit­to­ral, plu­tôt que d’en aban­don­ner l'ini­tia­tive à des in­di­vi­dus ou des grou­pe­ments pri­vés.

En­fers, pur­ga­toires et pa­ra­dis

De­puis le xviie siècle, les pro­grès ac­com­plis par les na­vires ont en­traî­né l’évo­lu­tion des phares. L’exemple le plus ca­rac­té­ris­tique en est la construc­tion de tours en pleine mer. Pour ap­pré­hen­der le dé­fi re­pré­sen­té par ces chan­tiers puis le main­tien en fonc­tion­ne­ment des phares, il faut sa­voir que l'ad­mi­nis­tra­tion dis­tin­guait trois types d’af­fec­ta­tion. Les tours au mi­lieu de la mer, iso­lées et pri­son­nières des flots, étaient ap­pe­lées « en­fers »; celles qui se trou­vaient sur une île as­sez grande pour s'y dé­gour­dir les jambes étaient qua­li­fiées de « pur­ga­toires » ; tan­dis que les phares de terre étaient des « pa­ra­dis ». C’est l’avè­ne­ment de la na­vi­ga­tion à va­peur qui im­po­sa la construc­tion des « en­fers ». À l’époque de la voile, la no­tion de temps de tra­ver­sée ne pou­vait être prise en compte dans la me­sure où per­sonne ne com­mande aux vents. Avec la va­peur, le fac­teur mé­téo­ro­lo­gique se trou­vait consi­dé­ra­ble­ment di­mi­nué, au point que les com­pa­gnies d’ar­ma­teurs osaient as­su­rer le temps d'une tra­ver­sée. Lors­qu’un voi­lier at­tei­gnait de nuit les ap­proches de la terre, il « met­tait en panne » et at­ten­dait le le­ver du jour. Avec la va­peur, plus ques­tion de perdre une seule heure! Les phares ont été édi­fiés pour guider les na­vires du grand

À l’ins­tar des ca­thé­drales et des mo­nas­tères, les phares fas­cinent. À quoi tient l’émo­tion que l'on res­sent aus­si­tôt qu'on les re­père de­puis la mer? Est-ce le sym­bole de la lu­mière qu’ils dis­pensent ? Le fait est que cha­cun d’entre eux pos­sède son his­toire propre. Ils ont tou­te­fois en com­mun d'être les té­moins des grands tra­vaux dont l’homme est ca­pable pour com­po­ser avec une na­ture ré­so­lu­ment hos­tile.

large jus­qu’au port, de jour comme de nuit. Même là où toute construc­tion sem­blait im­pos­sible. Comme au large de l’île de Sein qui, pour­tant, a fi­ni par ac­cueillir le phare d’ar-men.

Des chan­tiers au­da­cieux

Pour se guider, un na­vire re­lève si­mul­ta­né­ment les di­rec­tions res­pec­tives de plu­sieurs phares: en gé­né­ral, trois. Ce­la im­pli­qua donc d’en mul­ti­plier le nombre. D’au­tant plus que les na­vires à va­peur étaient ra­pides et les pa­rages ma­ri­times dan­ge­reux. Or, dans la pra­tique dic­tée au xixe siècle par le com­merce in­ter­na­tio­nal, se­lon la­quelle « le temps, c'est de l'ar­gent », il n’était pas ques­tion pour un pa­que­bot de faire des dé­tours pour évi­ter de loin des ré­cifs, et en­core moins de ra­len­tir sa course. C’est pour­quoi la pointe du Fi­nis­tère connut les plus au­da­cieux des chan­tiers avec les phares qui en­cadrent l’île d’oues­sant. Il faut rap­pe­ler que c’est le nau­frage du pa­que­bot britannique Drum­mond Castle sur les Pierres Vertes, en 1896 (358 morts), qui en­cou­ra­gea l'édi­fi­ca­tion des tours de la Ju­ment et de Ké­réon, qui ba­lisent au­jourd'hui le pas­sage du From­veur. Pour ré­pondre à la ra­pi­di­té des na­vires,

Pour ré­pondre à la ra­pi­di­té des na­vires, on a bâ­ti plus de phares. Dès lors, un pro­blème s'est po­sé : com­ment les iden­ti­fier entre eux ?

on a donc bâ­ti plus de phares. Dès lors, un autre pro­blème s'est po­sé : com­ment les iden­ti­fier entre eux? Il a fal­lu leur imaginer un lan­gage. Ain­si, chaque « feu » (comme disent les ma­rins, pour qui le terme « phare » dé­signe l'édi­fice) est do­té de ca­rac­té­ris­tiques propres, ré­per­to­riées dans un an­nuaire of­fi­ciel, les Livres des feux et si­gnaux de brume.

Cou­leurs et scin­tille­ments

Un feu se ca­rac­té­rise d'abord par sa cou­leur et en­suite par les suc­ces­sions de lu­mière et d'obs­cu­ri­té qu'il montre. La cou­leur? Blanc, rouge ou vert. En sa­chant que lors­qu’il ar­rive du large, un na­vire laisse sur bâ­bord le ba­li­sage rouge et sur tri­bord le ba­li­sage vert. Quand la pé­riode de lu­mière est plus courte que celle d'obs­cu­ri­té, on parle de « feu à éclats ». Si la du­rée de lu­mière est la même que celle d'obs­cu­ri­té, on a af­faire à un « feu iso­phase ». Si la pé­riode d'obs­cu­ri­té est plus courte que celle de lu­mière, c'est un « feu à oc­cul­ta­tions ». Les « feux » qui cli­gnotent sont dits scin­tillants ; les scin­tille­ments peuvent être ra­pides ou ul­tra­ra­pides. Par ailleurs, comme par le passé, il existe en­core des « feux fixes »; tou­jours al­lu­més donc. En­fin, les « feux al­ter­na­tifs » changent de cou­leur à in­ter­valle ré­gu­lier: blanc, vert, rouge, blanc, vert, rouge…, par exemple.

Ma­tière à ro­mans

La tech­ni­ci­té du fonc­tion­ne­ment des phares, le cou­rage de leurs construc­teurs et l’ab­né­ga­tion de leurs gar­diens ont mar­qué toute une époque, com­prise entre la moi­tié du xixe siècle et le dé­but du xxe. Rien d'éton­nant à ce que ce­la ait four­ni ma­tière à tout un tas de ro­mans. Par­mi les plus po­pu­laires : Le Phare des San­gui­naires d’al­phonse Dau­det, et Le Phare du bout du monde de Jules Verne. Avec L’es­prit du phare et Le Gar­dien du feu, Ana­tole Le Braz livre une étude qua­si so­cio­lo­gique du mé­tier de gar­dien. Tan­dis que dans La Tour d’amour, la sul­fu­reuse Ra­childe ex­plore la face mys­té­rieuse des phares.

À LIRE Phares – His­toire du ba­li­sage et de l'éclairage des côtes de France, col­lec­tif. Éd. Chasse-ma­rée / Glé­nat. Et aus­si : Ar­men, de Jean-pierre Abra­ham. Éd. Le temps qu'il fait.

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